Inédits et documents


par J.P. Guillon

Le premier document que vous allez découvrir complète, et achève, l'histoire singulière des relations entre Colette Audry et Maurice Fourré, évoquée dans le bulletin n° 102; quant au second, il montre à quelles sourdes man?uvres, venues d'un milieu politique dont il ne connaissait rien - sauf les retours de boomerang - Maurice Fourré fut parfois en butte, dès lors qu'André Breton s'occupa de diffuser l'?uvre de son cadet (en littérature !) que rien n'annonçait dans les années sombres de l'après-guerre et qui lui était tombée entre les mains comme un cadeau.

Il s'est d'ailleurs empressé de dire dans sa préface au Rose-Hôtel ce qui en faisait le prix à ses yeux : "?uvre enfin dont toute amertume est exclue (...) toute de ferveur et d'effusion vers ce qui fait le prix de chaque instant ..." Mais ce que le vieil Angevin, ainsi salué et dévoilé au public ignorait à l'époque, ou ne pouvait savoir, c'est que dans le milieu des lettres et des idées, son introducteur était attendu, à gauche comme à droite. Sous la plume et, semble-t-il, l'autorité d'André Rousseaux (qui s'en souvient aujourd'hui ?), Le Figaro s'amusa de ce nouvel avatar du surréalisme (alors que Breton lui-même n'utilise jamais le terme dans sa longue préface au roman) - Philippe Audoin s'est d'ailleurs plu à en décortiquer les galéjades dans son Maurice Fourré, rêveur définitif, au Soleil Noir.

Quant à la gauche, c'est miracle si Colette Audry a pu imposer aux Temps modernes son étude sur La Nuit du Rose-Hôtel (cf Fleur de Lune n° 10), mais on ne pouvait espérer autant d'intelligence et de mansuétude dans les colonnes d'obédience plus stalinienne, pour qui la bête noire était en France, à l'époque, le surréalisme, et Breton en particulier. Imperturbable (mais pas tant que cela), sidéré par tant d'animosité, Maurice Fourré découpait dans la presse, et collait, sur un grand cahier réservé à cet usage, tous ces papiers et entrefilets où il ne se reconnaissait pas, et qui l'affectaient plus souvent qu'il ne lui mettaient du baume au c?ur. Depuis lors, de ce côté-là, bien des verrous ont, par bonheur, sauté, et l'on n'en est plus au temps où Les Lettres françaises pouvaient se permettre des critiques d'une mauvaise foi aussi évidente que dans celle-ci (je la cite en entier, car elle est peu connue et vaut son pesant de fiel). Rendant compte, si l'on peut dire, du premier ouvrage de Maurice Fourré, un journaliste anonyme, qui signe "Judex" (sic) écrivait, le 9 novembre 1950, dans l'hebdomadaire d'Aragon, cet accusé de réception visiblement télécommandé. On admirera en passant le courage de ce justicier stalinien qui, pour attaquer André Breton, s'en prend à un homme dont il ne connaît rien, qui ne fut jamais "marchand de biens", et qui ne s'est enrichi ni par la poésie, ni par "quelque chose d'approchant".

À l'évidence, on est ici plus près du règlement de comptes, sur ordre et à gages, que de l'examen critique et attentif d'un ouvrage, aussi poétique qu'imprévisible, et le principal intéressé a dû avoir du mal à en croire ses yeux.






Tête-de-Nègre, par Maurice Fourré
L'oeuvre posthume d'un jeune auteur qui a débuté à 75 ans

À l'automne 1950, André Breton lançait chez Gallimard la collection Révélation dont le premier numéro, sous couverture rose praline, s'ornait d'une espèce de phare propre à intriguer les flâneurs de librairie. Le livre s'intitulait La Nuit du Rose-Hôtel. La collection n'alla pas plus loin, comme si ce premier livre, défendu par sa singularité, n'avait pu seulement souffrir la parution d'un second.
L'auteur, Maurice Fourré, alors âgé de soixante-quinze ans - "ce qui tout de même fixe à la présomption humaine des limites tolérables", constatait André Breton dans sa préface - y avait distillé les rêveries d'une longue existence menée tout entière en marge des activités de son époque, de son milieu angevin et bourgeois, mais, semble-t-il, de toute époque et de tout milieu imaginables. On pensait à un spectacle de marionnettes man?uvré par un éternel rôdeur de foire, aux tours d'un jongleur errant sur les routes de pèlerinages. Gérard de Nerval est peut-être le seul dans notre littérature qui ait su donner au style cette liberté élastique de déambulation nocturne. Mais au travers des récits fantasmagoriques de quelques personnages peu reluisants, rassemblés un soir de juin, dans le salon de réception d'un petit hôtel de passe du quartier Montparnasse, affleurait toute une épaisseur de culture française, de sensibilité catholique et de provincialisme des bords de Loire. Impossible de deviner où finissait le mysticisme, où commençait la mystification.
Du même auteur, Tête-de-Nègre, qui paraît aujourd'hui, est un livre posthume. Le manuscrit allait être imprimé quand Maurice Fourré mourut, il y a quelques mois. Ce qui donne à sa dédicace : "À Jean Paulhan, silencieusement" une résonance impressionnante. Aussi fantasque, aussi déroutant que le Rose-Hôtel , il baigne néanmoins dans un tout autre éclairage. Le héros, parti lui aussi des pays de Loire, aboutit au centre de la Bretagne. Cet itinéraire a un sens. Le pays de l'Ouest est le pays des morts. La présence de la mort hantait déjà le "Rose-Hôtel", mais elle était ressentie comme une sorte d'évaporation lumineuse, quand l'aube se lève à la fin d'une brève nuit de solstice. Ici, dans les gorges du Daoulas, sur les bords du Blavet, autour de l'Abbaye de Bon Repos, on communique avec le monde souterrain ; le schiste noir est sépulture, et l'ouverture même des maisons, avec ses blocs mal équarris, ressemble à l'entrée du tombeau de Lazare. On dirait que, s'aidant de poésie, de bonhomie, voire d'une afféterie très particulière, comme d'autant de procédés incantatoires, l'auteur ait voulu à la fois susciter et apprivoiser la mort, déployant son histoire comme un grand filet irisé où elle viendra se prendre.
Le narrateur, Hilaire Affre, dit Basilic, enfant adultérin, désespoir de son père, tendre et cruel, rêveur et aventurier, divisé entre ses deux natures, débarque un soir dans une auberge bretonne. Il sera messager de mort. La même nuit s'éteindra, dans un grand cri, au Manoir des Trois Cailloux, le baron Déodat de Languidic, âgé de quatre-vingt-treize ans, quatre fois veuf, despote et paillard en son temps. Cette fin opportune permettra le mariage d'Hilaire et de Soline de Languidic, petite-nièce et fille adoptive du vieux seigneur. Ils hériteront de la fortune, et Hilaire adoptera le jeune César, fils naturel de la pure Soline.
Qui a tué le baron ? Un jeune vieillard de soixante-dix neuf ans, "Le Monsieur Anonyme", sorte de feu-follet inquiétant qui, pour impressionner sa victime, lui est apparu derrière un carreau, le visage affublé d'un masque de nègre pareil à celui qu'elle se plaisait à porter. Devant ce surgissement de son double, Déodat meurt de saisissement.
Le criminel disparaît sans laisser de traces. Est-il mort lui aussi ? Cet anonyme porte d'ailleurs un prénom : Maurice, celui même de l'auteur du livre. Narrateur dédoublé, baron masqué, Monsieur Anonyme chargé de duplicité, autant d'incarnations ambiguës d'un seul et même créateur insaisissable.
Maurice Fourré est un héritier français du grand romantique allemand Jean-Paul : même prolifération chez tous deux de l'imaginaire, même combinaison de malice et de mysticisme cosmique, mêmes jeux de prismes et de miroirs, même acuité réaliste de l'observation sous les chatoiements de la fantaisie. Le romantisme baroque de Jean-Paul était déjà assez exceptionnel dans l'Allemagne d'il y a cent soixante ans. L'apparition d'un phénomène analogue dans la France d'aujourd'hui tient de l'extraordinaire. Il semble bien que, de toutes les sciences humaines, l'histoire littéraire soit de loin la plus balbutiante.
Il se pourrait, en tout cas, que, sur les vrais amoureux de littérature, sur ceux qui savent lire sans hâte, et pour qui lire c'est surtout relire, l'?uvre de Maurice Fourré exerce, dans les années à venir, une influence diffuse et souterraine aussi importante que, sur les hommes de la première moitié du XIXème, celle de Jean-Paul.

Colette Audry
L'Express
17 mars 196




Maurice Fourré : La Nuit du Rose-Hôtel (Gallimard)

C'est M. Maurice Fourré, 74 ans, qui inaugure la collection Révélation. À son sujet, la presse a parlé d'un Douanier Rousseau de la littérature, sans doute par quelque ignorance des chroniqueurs, qui se figurent encore que le Douanier a été victime d'une farce d'Apollinaire. Avec La Nuit du Rose-Hôtel, de telles suppositions sont exclues, et M. Maurice Fourré a pu séduire des esprits aussi différents que MM. René Bazin (pour quelques nouvelles jadis publiées) et André Breton.
À vrai dire, La Nuit du Rose-Hôtel, plutôt qu'un roman, est le plan pratique, souvent charmant et rempli de trouvailles, et de bonheurs d'expression, d'un roman qu'eût pu écrire M. Fourré, s'il en avait eu envie et si ses occupations d'homme d'affaires lui en avaient laissé le temps.
De la à croire que ce livre inaugure un genre, il y a du chemin. C'est ce chemin que parcourt, avec de biens gros sabots, André Breton, saluant cette ?uvre en des termes qui feraient trembler pour la littérature noire, si, quelques lignes plus haut, ou plus bas, la vie de M. Fourré, qui est marchand de biens, ou quelque chose d'approchant, à Angers, n'était présentée comme un exemple de "la liberté ... réussissant à ses frayer un chemin à travers la nécessité".
Après avoir eu les goûts de René Bazin - ce contre quoi on n'a rien à dire - on voit que M. Breton a maintenant les idées de Guizot, dont l' "Enrichissez-vous" est présenté comme la dernière trouvaille du surréalisme, en fait de maxime morale.
Ce qui, il faut l'avouer, enlève son crédit à ce qui est dit, quelques lignes plus bas, ou plus haut ...

Judex
Les Lettres françaises
9 novembre 1950