L'aventurier bicéphale

Écrire est une libération, donc une transgression. De la contingence, de la coutume, de la loi, de la clôture... Arracher ou regagner un pouvoir et d'abord sur soi-même par une clarification, la transparence d'une pensée de raison enfantée par le mot qui signifie.



I. DE L'INTIME À L'ÉCRIT

L'action S'agissant de Maurice Fourré, je m'interroge toujours sur les velléités d'écriture qu'il a longtemps subies jusqu'à l'organisation d'ébauches conséquentes à l'âge mûr puis au bosselage enfin, dans sa vieillesse, de produits finis publiables (si l'on excepte les fugaces et modestes tentatives de jeunesse).
Comment est-il passé de l'inquiétude ou de l'angoisse au langage ? Et pourquoi ce tourment ? Banalité direz-vous, que cette commune pulsion d'écrire, et c'est besogne inepte ou lycéenne et toujours présomptueuse que de tenter la psychanalyse d'un auteur d'après l'exégèse de ses oeuvres, même si, à travers une longue ou courte focale, celle-ci reflète toujours une image au moins floue du Narcisse. D'autant qu'il use à loisir, le malicieux, du flou comme outil poétique et humoristique. Le livre achevé, pour le lecteur, est pur de tout cordon ombilical ; mais il "garde toujours un peu pour l'auteur le sens d'un rejet ébauché du péché originel [...] Et l'oeuvre d'art, tout comme elle n'engendre rien, porte en soi un rejet implicite de sa filiation" (Julien Gracq en 2001). C'est moi qui souligne : ébauché, donc inabouti. Sommes-nous en présence d'un dessein prémédité ou bien le verbe, le langage, inventent-ils leur projet en le d voilant?
Cet écart objectif et subjectif entre le moi intime et le livre se creuse par le travail sur la langue pendant la confection de l'oeuvre. L'art ne procède pas par ordre et s'affranchit vite de l'enchaînement des raisons. L'écrivain croit aux mots qui sont pour lui le substitut de la chose et non pas la chose même. Le langage en soi nomme et suscite déjà des réalités imaginaires. Ainsi naissent l'illusion, le mystère, la magie indépendamment même du fonds de connaissances que possède l'initié. Celui-ci cependant s'interrogent : "Les moments de trop confiante prison verbale me permettront-ils la prestigieuse liberté [...] hors [...] de la règle claustrale du Mot ?..." Où le mot, fuyant ou claustral, le "jeu cabalistique [des] signaux typographiques", les "mots ensorceleurs, l'indéfectible folie de ses rêves" emmènent-ils Maurice ? Porté par son espérance constitutive, l'écrivain feint encore d'ignorer que l'homme ne peut pas s'accomplir dans la société qui, de toutes façons, l'étreint. Dans les années cinquante, les interrogations sur le langage tiennent toujours le haut du pavé. Fourré s'y glisse.
De 1950 (parution de La Nuit du Rose-Hôtel ) à 1955 (parution de La Marraine du sel) et à 1960 (parution posthume de Tête-de-Nègre ), la France connaît une crise morale sans précédent, qui affecte croyances, idéologies, formes de la représentation artistique et littéraire : assimilation progressive du traumatisme de la défaite de 1940 ; échec du rêve de rénovation de la Résistance et de la Libération ; recul du pays au rang de nation de second ordre ; crises de régime et retour anachronique à l'ordre ancien, décolonisation...
Le roman entre dans "l'Ère du soupçon". Déjà théoriquement proscrit (mais non concrètement) par les surréalistes, il connaît une remise en cause radicale des concepts traditionnels d'auteur, de lecteur, de narrateur, de texte, de l'identification et de l'engagement.
Les surréalistes ont poussé l'autonomie du langage jusqu'à l'écriture automatique. Fourré les a contournés sur ce point par une écriture à l'inverse très contrôlée, volontaire, par laquelle il reste attelé au sujet, maîtrise ses valeurs sans échouer dans la rhétorique.
D'où la difficulté de connaître cet auteur par le texte seul, en tout cas par une analyse simplificatrice ou fossilisée. C'est dire l'importance que j'accorde à la contribution critique d'Yvon Le Baut sur Les romans-poèmes d'un irrégulier republiée dans les trois derniers numéros de Fleur de Lune
où il fore une approche linguistique et sémiologique de l'oeuvre énigmatique et contradictoire de ce "dangereux MONSIEUR".
Une autre méthode est d'évoquer des aspects particuliers du livre, d'en faire un choix même pas interprétatif mais de suggérer des directions de recherche en essayant l'empathie, hors des carcans universitaires parfois trop rationnels. C'est ce que tentent les deux évocations que nous vous proposons.

II. TêTE-DE-NÈGRE ROMAN TÉMOIN DE LA PERSONNALITÉ DE L'AUTEUR

Les évocations et citations fréquentes que je faisais de ce roman, pour plaisanter, réfléchir ou écrire sur Fourré, m'ont vite imposé ce texte comme essentiel pour la connaissance de l'écrivain ET de sa personnalité. Quelques éléments glanés dans l'oeuvre par le voyageur pressé que j'étais ont rapidement justifié mon intuition :

- La présentation des personnages ("des Artistes") comme en exergue d'une tragi-comédie classique ;

- L'évocation de paysages et lieux chéris de l'ouest de la France profonde et historique, paysanne et bucolique : Maine, Anjou, Bretagne, proches ou rattachés à la couronne de France depuis le Moyen-Age ;

- La prégnance de la mythologie classique, avec sa part de mystère, d'ésotérisme et de nostalgie ;

- La mobilité psychologique et géographique de personnages ancrés dans leur terroir, qui évoluent dans des "scènes de la vie de province" flirtant avec le régionalisme traditionaliste.

- Les lieux de mémoire précieux d'enracinements familiaux, sociaux, libertaires et mystiques à la fois, où les ancêtres morts vous épient ;

- La prolifération d'images poétiques accrochées au réel et fuyant vers le merveilleux, renforcées par la disposition recherchée sur la page imprimée des vers et de la prose ;
- Une prose enguirlandée tenant aussi de l'humour et du polar poétique proche du fameux humour noir ;

- La gémellité Basilic-Hilaire et son cortège d'ambivalences et de contradictions perpétuellement renouvelées, thème récurrent du vingtième siècle après les enseignements de Freud sur la bisexualité psychique ;

- Le jeu carnavalesque du masque où l'on retrouve la doublure et la dissémination ;

- L'angoisse même qui place le roman tout entier sous la faux de la mort, sans morbidité ;

- Je vous laisse poursuivre à satiété cette énumération jusqu'à la morsure du songe.

Voilà un univers multiforme proche du roman de moeurs à l'espace régionalement circoncis en temps limité, individualiste, typiquement français, unifié dans le monde réel, éclaté par un désir poétique et investigateur, quêtant l'innommable et imposant au lecteur une mimésis.
Quelle est la cause de cette écriture ? La source de ce jet fluide et insaisissable où rien n'est tout à fait ce qu'il paraît être ? Où le trivial détail du quotidien rétréci s'enfle et déborde jusqu'aux errances de la feinte ?

III ; LE CONTEXTE CULTUREL : PERSISTANCE DES US ET DÉLIQUESCENCE DES COUTUMES

On sait que le roman fut très travaillé, d'abord refusé par l'éditeur (Jean Paulhan), retouché, amendé, sans doute densifié. L'auteur octogénaire s'y est projeté en multiples passages et de diverses façons, aussi bien en Basilic-Hilaire qu'en Tête-de-Nègre par exemple (Achille Affre pouvant évoquer par ailleurs le père de Fourré), et jusqu'à mettre en scène sa propre mort : c'est l'avis peu contestable des critiques.
L'action aurait pu être intemporelle : pas du tout. Ou, pour rester dans la saison "descendante" des frimas, se dérouler entre l'équinoxe d'automne et le solstice d'hiver : non plus. Rien d'aussi cosmique, restons terriens. L'action est resserrée entre la Toussaint et l'Épiphanie. Selon le dogme catholique, la Toussaint est la fête joyeuse de tous les saints, mais se confond pratiquement, même pour les croyants, avec la fête des morts du lendemain, recueillie. L'Épiphanie ou "jour des Rois" commémore l'adoration du Christ par les rois mages orientaux selon l'Évangile de Luc ; c'est le jour de la Révélation du dieu aux hommes (après s'ouvre le temps du carnaval, ici exclu). La Toussaint, c'est ici la mémoire d'Apolline Affre, mère de Basilic ; l'Épiphanie, c'est le couronnement du Roi-Dieu Basilic au repas des funérailles du Baron de Languidic.
Souvenons-nous que Fourré vécut la "douce France", celle même des deux guerres mondiales, encore peu industrialisée. Jusqu'au début des "trente glorieuses", la culture tout court et l'humanisme s'épanouissaient sous les ombrages chimériques du latin-grec et restaient balisés aussi sur tout le territoire par le coq gaulois des girouettes grinçantes sur les flèches des églises. Le catholicisme convivial et mondain parrainait la respectabilité et la notabilité bourgeoises provinciales et beaucoup d'intellectuels étaient des ecclésiastiques.
Ces bornes calendaires, liturgiques révèlent donc une symbolique chargée ainsi qu'un référentiel d'ouverture au sacré (et corrélativement au sacrifice) mais cernés par de vieilles palissades. À l'inverse, la forme du roman-poème reste fidèle aux fulgurances poétiques des romans précédents, où nous enchantent la primauté de l'imaginaire, l'appel au merveilleux, l'invocation au surréel, mais que Fourré n'atteint jamais totalement. Il s'affranchit de beaucoup de conventions à l'heure où, pendant ces quinze années d'après-guerre, les littérateurs s'acharnent à les écrabouiller pour reconstruire du neuf avec le "Nouveau roman". Mais les interrogations ne se rejoignent-elles pas ?

IV. LE CONFLIT DU BIEN CONTRE LE MAL

Le"Mage de la camionnette angevine", particulièrement bien placé pour pénétrer tous les personnages centraux et les principaux évènements dans lesquels lui-même assumera de graves responsabilités" confirme dès la présentation du roman l'interpénétration des Secrets intérieurs et Extérieurs de l'auteur et de ses personnages. Il assume là une déposition autobiographique sans en exclure une quote-part fictionnelle additive.
La désignation discriminante et alternée "Hilaire" ou "Basilic" annonce le plus souvent dans le texte une action ou un développement soumis respectivement aux forces du Bien ou du Mal.
Le choix symbolique du prénom de Basilic est "confessé" dès le deuxième chapitre selon une progression croissante du mal rampant depuis le "Péché véniel" d'être un "Joli lézard vénéneux et changeant", au "Péché mortel" du "Magique animal [...] (distribuant) la mort à travers l'univers", jusqu'au "Décor de l'Enfer" où "le lézard criminel, ivre de remords, d'orgueil et de folie [...] se punit lui-même en mourant de son regard homicide..."C'est la fuite en avant, la panique vers le néant.
Dès la confession introductive du roman, Basilic s'est donc bétonné (?) une morale de petit tueur, fût-elle suicidaire : "je ne regarderai plus ceux que j'aime. Je détournerai mes regards des créatures que j'oublie d'aimer et dont je ne pleurerai pas la mort. J'éviterai de voir le ciel, les étoiles et l'amour fragile".
Mais cet adolescent (prolongé ?) se raidit là de toute évidence dans une posture défaillante d'autant plus défensive qu'elle s'affirme au futur et qu'il a perçu dans le monde la "fragilité" possible de l'amour : révélation clinique d'une sensibilité peu compatible avec la puissance inébranlable qu'il espère se donner. Sa jeunesse explique-t-elle seule cette détermination si mal assurée? Contre quelle (s) faiblesse (s) Basilic/Hilaire veut-il lutter ?

V. LA FAUTE ET L'ENFERMEMENT PARMI LES SOURCES DE L'OEUVRE

BASILIC : ce n'est pas un Nom !...
Hilaire Affre :
- Oui, mon Surnom.
- Bon ! Le surnom est le coeur profond de l'être. L'as-tu mérité ?
- Peut-être !...
Dès la première phrase, non seulement l'enfant Hilaire n'est pas prénommé selon son état-civil, mais la pertinence possible du surnom est immédiatement mise en doute. Les deux désignations personnelles possibles se révèlent incertaines. Le surnom oscille même entre des significations multiples. La personne s'affronte à l'impossibilité d'être nommée. Sans être un non-être ni une simple duplicité, Hilaire-Basilic, l'être vivant ici présent se révèle peu étayé, presque une monade... Rien de tel pour nuire au développement de la personnalité.
Car le nom fait être, est constitutif de l'unité de la personne, a un sens immuable qui confère une existence et un statut social reconnu. L'enfant qui n'acquiert pas les mots pour se décrire, se découvrir, naître à ses propres yeux et se reconnaître, devient vite schizophrène. L'adolescent Basilic, sans atteindre cet état, présente des problèmes de communication et notamment (comment y échapper ?) avec son père putatif Achille Affre. Il ne connaît d'ailleurs pas son père naturel "Je ne connais pas NARCISSE") qui pourtant vit. C'est pire qu'être orphelin de père : il se l'imagine et s'interroge sur ce mystère : "Et puis ne le connaissais-je pas depuis toujours en moi-même, [...] dans le ferment de nos mutuelles indignitésÊ ?"
Dans LA PETITE ÉCOLE, Hilaire (déjà surnommé Basilic au premier âge) tente de s'exprimer dans une "rédaction" non conforme aux règles scolaires habituelles, et c'est aussitôt le reproche du maître-censeur : "Pauvre enfant avait dit le Maître. Je vous donne un Zéro pour votre triste narration individuelle... Et maintenant, reposez-vous sans troubler la classe. Vous finirez mal, si vous continuez ce jeu..."(c'est moi qui souligne)ce Cassandre castrateur ajoute un conflit social au conflit psychologique antérieur, refuse à l'élève la reconnaissance du groupe et l'ancre dans la culpabilité.
L'absence de modèle référent et d'un père ou d'un maître exemplaire auquel s'identifier, le sentiment d'abandon issu de la double inexistence (réelle ou supposée) du père naturel (inconnu ou caché) et de la mère (décédée) ainsi que l'oblitération des conditions de la naissance et de l'existence des demi-soeurs, sont renforcées pour Hilaire-Basilic, par le complexe de culpabilité du père légal Achille Affre lui-même, que celui-ci transmet inévitablement à son fils putatif par ses plaintes successives. Achille, ce "déchet de la société..." ne peut intégrer Basilic dans son être profond, d'où rejets et tiraillements psychologiques qui aboutissent à ceci : "Le courage m'abandonne...", "...épouvanté de toi et de moi-même...", "...tu es un monstre mon chéri..." et "... j'ai pensé te détruire". La faute atteint et affecte tous les personnages de la famille génitrice ou conjugale, en marge des conventions sociales.
Hilaire-Basilic est décidément marqué par la faute, par le péché originel (diffus) : "Pardonnerez-vous, mon Père, à notre Basilic impardonnableÊ?" Son "ivresse du remords" traduit sa douleur honteuse d'avoir mal agi, sans relation avec un acte précis réellement répréhensible. La structuration de sa personnalité et l'orientation de son désir de nuire se résoudront, notamment, par l'écrasement vengeur de l'OEUF---- Dieu/Jupiter et plus tard, après les métamorphoses infinies de l'intrigue et de la narration, par le meurtre du Baron Tête-de-Nègre "assassiné par son double", où Basilic-Maurice confondus et tueur (s) s'identifie (nt) au tué. Maurice Fourré aura attendu quatre-vingts ans pour assassiner son père - en rêve et littérairement - ce qui plaiderait pour un complexe d'oedipe non résolu, selon une courte exégèse chaussée de bottes de sept lieues.
Le sentiment de culpabilité, est déjà, en soi, un auto-enchaînement au pré carré social, normatif et censeur.
Tous les personnages sont à l'isolement :
- Apolline, la mère, dans les limbes ;
- Narcisse, le père naturel, interdit pour son fils ;
- Achille Affre, le père putatif, à l'index de la cité.
- La blondinette petite soeur "qui ressemblait au fils Affre", double féminin de Basilic, éloignée elle aussi ;
- Basilic, asocial ;
- Déodat de Languidic, "Noble né [...], seigneur grandiose..." dans sa retraite gentilhommière;
- Soline, otage recluse ;
- Maurice, le solitaire des solitaires dans sa camionnette comme dans un oeuf foetal.

VI. UN ROMAN-POÈME "EN SITUATION"

Tête-de-Nègre , alors, confirme le "réalisme magique" des deux romans précédents. Par son unicité, son individualisme atavique et non-idéaliste brouillant les formes du romanesque et du poétique, du réalisme et de l'imaginaire, Fourré, ce chantre libertaire du désir et de la distinction, des masques et des parures, participe aussi, à sa manière, de cette remise en cause de l'écriture. Mais son propos manque de radicalité pour l'époque. Ses racines passéistes sont trop profondes, les mystères démodés, les préoccupations ailleurs. Son infortune résulte de son manque de nécessité sociale car "il n'y a pas de vérité qui ne soit liée à l'instant" (Roland Barthes). Ce qui n'est vrai, d'ailleurs, que si l'on s'accorde sur la durée de l'instant et l'efflorescence du lieu.
Alors que renaissent les sciences de l'homme (anthropologie, linguistique, sémiologie...) en même temps que le premier satellite artificiel et le premier cosmonaute, s'impose, castratrice et charognarde, la crise du sujet (Achille Affre ...), cette mort de l'homme (le Baron de Languidic, le double de Fourré lui-même) où toute écriture, tout langage mène au silence. Écrire est faire l'apprentissage de la mort (Foucault, Blanchot). La poésie seule esquisse un pas chassé vers une échappatoire à ce gouffre : Tête-de-Nègre, ce roman-poème fourréen sur la mort est un sursaut d'immortalité.

Alain Tallez