Rosebud

Il y a tout juste huit ans, dans son numéro 10, paru en avril 2004, Fleur de Lune avait la tristesse d’annoncer le décès prématuré du trésorier de l’AAMF, Claude Grimbert, survenu le 29 janvier de la même année. Jean-Pierre Guillon lui rendait, avec émotion, un hommage viscéralement lié à Maurice Fourré : ayant connu Claude à Tiaret, en Algérie à la fin des années soixante (tous deux y avaient été nommés enseignants, en coopération), Jean-Pierre l’avait retrouvé en Bretagne, en juillet 1975, au moment précis où lui-même venait de découvrir La Marraine du Sel, et dans des circonstances qui paraissent déjà dramatiques : « Tu me croyais souffrant, je ne souffrais de rien, lui avouait Claude quinze ans plus tard, en septembre 1990. Je suis resté deux jours dans le noir, avec la sensation de l’anéantissement [...].»[2]

Aujourd’hui, dans ce numéro 27, du printemps 2012, Fleur de Lune se fane à nouveau : car il lui faut annoncer, six mois après celui Jacques Mayer, un de ses tout premiers membres, le décès prématuré du fondateur de l’AAMF, Jean-Pierre Guillon, le 25 avril 2012 à Rennes. Il était né dans cette même ville le 12 mars 1943. Il avait 69 ans.

De Jean-Pierre Guillon, je n’ai longtemps connu que le nom, celui qui figurait en tête du Caméléon mystique, titre posthume de Fourré dont il a été, en 1981, l’éditeur chez Calligrammes, à Quimper. J’en ai découvert un peu plus, quand je l’ai enfin rencontré, bien plus tard, en 1996 ; j’étais présent quand il a fondé l’AAMF, l’année suivante : dans le numéro spécial de Fleur de Lune consacré au dixième anniversaire, nous avons reproduit le compte-rendu de la réunion fondatrice que, en tant que secrétaire, j’avais rédigé :

… Le vendredi 6 décembre 1996, à 19 heures, a eu lieu, à l'enseigne toute trouvée de La Marraine du sel - librairie-galerie sise 24, rue des Taillandiers, dans le onzième arrondissement de Paris - la réunion fondant une Association des amis de Maurice Fourré. D'une telle circonstance, favorable en principe au renom d'un auteur presque aussi méconnu depuis sa disparition qu'avant, l'initiative était le fruit longuement mûri de la rencontre déjà ancienne entre Jean-Pierre Guillon, "éditeur scientifique" (c'est le terme consacré en bibliothèque) du posthume Caméléon mystique, et Tristan Bastit, le libraire-galeriste-artiste qui, en compagnie d'Anne Romillat, nous accueillait dans ses murs, entre rayons et cimaises.

Selon les propres dires de Jean-Pierre, une telle rencontre, quasi surréaliste dans son principe de « hasard objectif », avait été déclenchée, au début des années quatre-vingt, dans un bistrot de Quimper, par la curiosité de Tristan et d'Anne – qui venaient d'annoncer à Guillemot, l'éditeur de Calligrammes, l'ouverture de leur propre Marraine – envers un cahier manuscrit étiqueté Marraine du Sel, que Jean-Pierre avait posé sur la table : de la main même de Fourré, ledit manuscrit faisait partie des brouillons que Jean Petiteau, le propre neveu de l'écrivain d'Angers, venait de remettre à son exégète. Il serait trop long d'évoquer, non moins propitiatoires que celle-ci, d'autres rencontres préalables entre les cinq participants à la présente réunion... [3]

De fil en ai ... Guillon, nous voilà donc ramenés à l’origine d’une passion pour la poésie, qui puisait chez Jean-Pierre ses racines didactiques dans les premières années de l’École communale, comme il s’en est ouvert dans une magnifique (c’est le mot !) lettre [4] à Mikaël Lugan, fondateur de l’Association des amis de Saint-Pol Roux, dont, à l’insu de son auteur, le dernier paragraphe prend aujourd’hui valeur sombrement prémonitoire :

Une anecdote personnelle ?... Pendant une dizaine d'années, j'ai été professeur de Français-Histoire dans un collège rural du Centre-Finistère. Une fois par an, j'accompagnais ma collègue de Sciences qui amenait nos élèves voir les curiosités géologiques de Camaret et des environs (les étonnants ripple-marks de la plage — dont j'ai oublié le nom – en particulier), tandis que le reste du groupe venait avec moi explorer les ruines du château de S.P.R. (Saint-Pol Roux, NdR) et les alentours. A midi, rencontre des 2 mini-groupes, pique-nique sur la plage en bas de la falaise et baignade pour les volontaires et les amateurs. Un jour, à marée basse, avec quelques enfants, nous avons exploré le champ de galets que la mer en se retirant avait laissés sur le sable. Quelle ne fut pas, ce jour-là, ma surprise d'en trouver deux côte à côte, "marqués" très distinctement des chiffres 6 et … 9 (69) juste en bas du château !

« Pour M. Guillon », lança, l'air amusé, l'un des adolescents qui connaissaient tous au moins la chanson de Serge Gainsbourg : 69, année érotique. On en resta là, mais je ramenai précieusement ces deux trouvailles à la maison …

Année érotique”, 69 ? À la bonne heure ! Mais aussi annonce “thanatique”, par la bouche des élèves, de l’âge auquel devait décéder leur maître … Selon la tradition poétique universelle, orgasme et mort ont partie liée, dans l’intensité soudaine de l’émotion ressentie.

Alors, bien sûr, Jean-Pierre aurait dû “faire attention” : “moins de ravages dans tous les domaines”, dit la voix de la raison. Mais alors, que de découvertes restées lettre morte, y compris celle, lançant un défi à la raison, de l’inscription fatidique du futur dans le présent !

Ne serait-ce que pour cet objet surréaliste en même temps que trop sûr réaliste, Jean-Pierre, homonyme du jeune héros du Rose-Hôtel, (que l’on retrouve, dix ans plus tard, prématurément vieilli, dans Tête-de-Nègre), mérite de passer, comme on le dit platement, à la postérité.

S’il est resté (malgré les étonnants collages, qu’il n’a cessé à créer tout au long de sa vie) délibérément, irréductiblement, à contre-courant de l’art contemporain, Jean-Pierre Guillon prolonge la tradition des bardes bretons ravivée, au siècle dernier, par André Breton.

Il serait donc temps de se pencher sur l’œuvre et la personne de Jean-Pierre, le dernier des Chouans libertaires ... absolument révolutionnaire.

Un dernier signe de sa vie : dans Fleur de Lune n° 1, paru en mai 1998, le fondateur de l’AAMF revenait sur Patte-de-bois, nouvelle de jeunesse de Fourré qu’il avait lui-même préfacée, chez Calligrammes, douze ans auparavant. C’est ainsi, rappelait-il, qu’un des plus proches parents de Fourré, vieil homme adorable, donna un jour les précieux renseignements suivants : « Dans une famille assez conventionnelle, Maurice se considérait comme un être à part, et sa jambe de bois serait, d’après moi, le symbole de sa dissidence et de sa différence ... ».

Si nos renseignements sont exacts, ce “vieil homme adorable” n’était autre que Jean Petiteau, neveu de Fourré et héritier de l’entreprise familiale de quincaillerie en gros.

Mais laissons parler Jean-Pierre :

Symbole de dissidence et de différence, on ne saurait mieux dire, quitte à enchaîner sur une rêverie autour de belles gravures alchimiques où le personnage à la jambe de bois censé représenter Vulcain vient s'imposer avec une insistance d'autant plus troublante qu'il contredit, tout on la prolongeant, la mythologie classique la plus traditionnelle. Celle-ci donnait bien de Vulcain, et de son doublon Héphaïstos, l'image d'un dieu boiteux, mais en aucun cas elle n'aurait été jusqu'à l'affubler d'une prothèse aussi disgracieuse. Pour le profane qui l'observe, ou les contemple, avec l'oeil de l'homme moderne, ces gravures demeurent énigmatiques, et le sens à leur prêter, très mystérieux.

Restent néanmoins l'énigme qu'elles proposent à l'esprit du "regardeur", et leur indéniable beauté. Quand on n'y voit - c'est le cas de le dire - que du feu, au moins ramènent-elles à Chateaubriand, et aux fameuses évocations des soirées de Combourg qu'il donne dans les Mémoires d'Outre-tombe .

On se souvient de ces longues soirées d'automne avec “les chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de la nuit”, de ces deux enfants terrorisés par un père qui tournait dans la haute salle lugubre comme un automate, et de leurs frayeurs nocturnes quand leur revenaient en mémoire toutes les traditions du château: “Les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Combourg, à la jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle; sa jambe de bois se promenait aussi quelquefois seule avec un chat noir...”

Ces lignes, où l'on sent passer, sous la magie des mots, les premiers frissons et les émois du romantisme à l'état naissant, comme on dit d'un gaz ou d'un amour, laisseront derrière elle une longue traînée de soufre qui conduit tout droit au surréalisme, en passant par ... Flaubert: « N'est-ce pas ici, dit-il, visitant Combourg en 1847, que fut couvée notre douleur, à nous autres, le Golgotha même où le génie qui nous a nourris a sué son angoisse? » . Maurice Fourré, à son tour, s'enchanta de ces visions, au point que, lors de ses nombreuses navettes entre Angers et Rennes, le crochet par Combourg faisait partie du circuit obligé de “l'homme de l'Ouest”. À la mort de son ami Théophile Briant, il rappela, dans un article du Courrier de l'Ouest [5] une de leurs visites communes au château : “Les pas métalliques de l'Aïeul amer résonneront-ils inlassablement sous les voûtes ogivales du castel nocturne, devant un enfant romantique, mortifié de peur, de solitude et d'abandon ?”. Pour d'autres, la cause est entendue depuis longtemps, (comme en faveur de quel armistice ?) une sentence onirique perçue durant la nuit du 11 au 12 novembre 1974 :

Je tremperai
DE RAGE
Ma jambe de bois
Dans l'encrier.

Dans ce numéro 27, où nous cédons enfin – « Trop tard ! », dirait Gildas Le Dévéha dans Tête-de-Nègre – à une demande déjà ancienne de Jean-Pierre de publier l’échange de bons procédés entre Maurice Fourré et Théophile Briant, livré au public angevin au début des années cinquante, ce poème onirique fait, dans la bouche de son auteur, figure de DERNIER MOT.

Bruno Duval

PS : À l’instant de boucler ce numéro 27 de Fleur de Lune, je m’aperçois qu’un autre numéro 27, celui des Aventures de Spirou et Fantasio, paru chez Dupuis en 1977 sous le crayon de Fournier, porte le titre L’ANKOU Et voici comment Anatole Le Braz décrit l’Ankou, dans son recueil La Légende de la Mort (que Fourré lui-même ne manque pas de citer, dans son récit intitulé Vacances imaginaires) [6]:

L'Ankou est l'ouvrier de la mort (oberour ar maro). Le dernier mort de l'année, dans chaque paroisse, devient l'Ankou de cette paroisse pour l'année suivante. Quand il y a eu, dans l'année, plus de décès que d'habitude, on dit en parlant de l'Ankou en fonction : War ma fé, heman zo eun Anko drouk. (Sur ma foi, celui-ci est un Ankou méchant.). On dépeint l'Ankou, tantôt comme un homme très grand et très maigre, les cheveux longs et blancs, la figure ombragée d'un large feutre ; tantôt sous la forme d'un squelette drapé d'un linceul, et dont la tête vire sans cesse au haut de la colonne vertébrale, ainsi qu'une girouette autour de sa tige de fer, afin qu'il puisse embrasser d'un seul coup d'œil toute la région qu'il a mission de parcourir. Dans l'un et l'autre cas, il tient à la main une faux. Celle-ci diffère des faux ordinaires, en ce qu'elle a le tranchant tourné en dehors. Aussi l'Ankou ne la ramène-t-il pas à lui, quand il fauche ; contrairement à ce que font les faucheurs de foin et les moissonneurs de blé, il la lance en avant …

Un des Bretons de l’album est le portrait craché de Jean-Pierre Guillon.

1 Dans un ouvrage portant ce titre, Pierre Assouline défend l’idée que le « Rosebud », ce mot énigmatique murmuré par Kane mourant dans le film d’Orson Welles, pourrait bien être, pour chacun d’entre nous, le tout petit détail qui nous révèle et nous explique, la faille et le ressort de toute une vie.

2 Cf Fleur de Lune n° 10, printemps 2004, Claude Grimbert, La Marraine et moi

3 Cf Fleur de Lune n° 17, premier semestre 2007

4 Cf http://lesfeeriesinterieures.blogspot.fr, le site des Amis de Saint-Pol Roux

5 Cf ci-après, Maurice Fourré et Théophile Briant, par J.P. Guillon

6 Cf Maurice Fourré, Il fait chaud ! et autres nouvelles, AAMF Éditions, Paris, 2011