Les nouvelles perdues de Maurice Fourré

Les Notes pour La Marraine du Sel (Éditions de l’AAMF, 2010) montrent comment Maurice Fourré pensait utiliser ses récits de jeunesse pour en faire les différents épisodes des amours de Philibert Orgilex, et nous en fournissent donc une liste. Il mentionne, dans l’ordre :

  • « L’école d’abord » qui semble se rapporter au projet d’un récit d’amours enfantines, dont on ne connaît pas d’autre trace.

  • « La chasseresse » pourrait être la jeune fille rencontrée par Orgilex « en Touraine à l’époque de la chasse » (La Marraine du Sel, Editions de l’Arbre vengeur, p. 201), double de l’héroïne de Une Conquête, texte repris dans le recueil Il fait chaud ! (2011), publié d’abord dans La Nouvelle Revue du 15 septembre 1908 et réédité par Jean-Pierre Guillon aux Editions du Fourneau en 1984.

  • « Les Chevaux de bois » : on ne connaît aucune autre allusion à un récit de ce titre. Des « chevaux de bois » sont mentionnés, dans La Nuit du Rose-Hôtel (p.219), dans Tête-de-Nègre (p.119) et dans Le Caméléon mystique (p.15 et 16).

  • « Les arbousiers » : ce titre, vu l’abondance de ces arbustes à Noirmoutier, particulièrement dans le bois de la Chaize, pourrait être celui du récit que Fourré y avait situé, et dont il parle dans l’entretien à propos de René Bazin donné au Courrier de l’Ouest le 19 mars 1954 :

    Dans le cadre de Noirmoutier où il avait été attiré par La terre qui meurt, Maurice Fourré rédigea une nouvelle. Afin d’apitoyer celle qu’il aimait, un jeune homme imagina de se faire passer pour malade. Le subterfuge réussit, et la pitié dégénéra en amour. Mais elle tomba malade et s’éteignit doucement.

  • Mais la mention des arbousiers, qui tiennent une grande place dans le décor végétal d’Une Conquête, peut aussi renvoyer à ce récit.

  • « Une ombre » est la nouvelle que Fourré, parrainé par René Bazin, confia aux Annales politiques et littéraires vers la fin de 1903, dont il ignorait si elle avait paru et dont il ne possédait plus le texte (lettre à Louis Roinet du 20 octobre 1948). L’entretien déjà cité en donne un résumé :

    La jeune héroïne demeurait en bordure de Loire ; de nature mélancolique, elle passait ses journées sur sa terrasse rêvant du jeune homme qu’elle apercevait derrière sa fenêtre de l’autre côté du fleuve. C’était là l’occasion de multiples descriptions du paysage ; la jeune fille amoureuse de cet homme qu’elle ne connaissait pas fut bientôt atteinte d’une maladie de langueur. Déjà très faible, elle obtint de ses parents l’autorisation de passer sur l’autre rive, et là elle dut se rendre à l’évidence, le jeune homme n’était qu’une ombre, une création de son imagination.

    Cette aventure est attribuée à Philibert Orgilex, p. 199 de La Marraine du Sel.

  • « Le pêcheur qui se noie » : s’agirait-il d’une variante ironique du canevas optimiste proposé par René Bazin, et résumé dans l’entretien du 19 mars 1954 ?

    « Vous m’avez demandé de vous indiquer un sujet de nouvelle qui veille à ménager les nerfs de vos lecteurs, à leur plaire. Je vais vous suggérer ceci, pour vous montrer que vous avez sous la main ce qu’il vous faut, en vous laissant bien sûr toute liberté : le cabaretier du Port-de-Lisle, passeur en même temps, est père d’une fille pour laquelle il nourrit des espérances conformes à sa situation. Mais la jeune fille n’a pas été sans remarquer un jeune pêcheur de très humble condition. Et tous les deux, malgré la réserve de leur attitude, éprouvent un penchant très vif l’un pour l’autre. Là, vous avez la première scène : leur rencontre, dans ce coin charmant de la Mayenne.

    À peine se sont-ils rencontrés, une fois ou deux, sans penser à se cacher, que le père s’en aperçoit, et chasse le jeune homme. La désolation des jeunes gens constituera la deuxième scène.

    Puis un double paysage : vous présentez le jeune homme pêchant, puis allant porter son poisson à Angers le vendredi, descendant la Mayenne dans son bateau noir, couvert d’une bâche tendue sur les rames debout.

    Peu à peu, le père séduit par la vertu du jeune homme courageux, lui accorde la main de sa fille ».

Il y a encore dans La Marraine du Sel (p. 113) un rappel furtif d’un autre conte de jeunesse, Il fait chaud !. Il s’agit du dialogue entre Abraham Allespic et la jeune voyageuse : « Mademoiselle, comme il fait chaud dans ce compartiment ! – Oui, Monsieur, je me sens très chaud, moi aussi ».

Au printemps 1955, Fourré revisite donc l’ensemble de ses premiers contes – et en imagine de nouveaux. Le cahier de notes pour La Marraine du Sel donne, à la date du 15 avril 1955, le synopsis d’un récit, La fugue du Narcisse Py, « à commencer immédiatement » :

Fugue à travers la France, au cours de toute une vie.

Fugues diverses par le train, à pied, surtout en automobile etc.

dans un ton de fantaisie d’amabilité de facilité

Un côté Le Sage, Les Ames Mortes, Le Cahier Rouge - etc. Candide…

3 parties pour les 3 âges de la vie 20 40 60. 


Le cahier de notes pour Fleur de Luneanalysé par Jean-Pierre Guillon dans le bulletin n° 14 de l’AAMF indique de même, en date du 30 décembre 1958, l’intention de « préparer à l’avance, pendant la confection de Fl. de L. deux ou trois thèmes et canevas de nouvelles, qui pourraient être mises en route, dès la clôture de Fl. de L. – permettant ainsi de n’être pas à vide et inoccupé, à la sortie du moment tendu de l’exécution du roman », projet resté lui aussi sans suite, mais qui montre que Fourré demeura, jusqu’en ses derniers essais, préoccupé des formes narratives brèves.

Jacques Simonelli