Documents (directs ou adjacents) sur Maurice Fourré

I

Université de Paris

Institut d’Histoire des Sciences et des Techniques

13, rue du Four

Paris VIè


Le 22 octobre 1950



Cher Monsieur,


Merci de m’avoir envoyé La Nuit du Rose-Hôtel avec une dédicace qui me touche vraiment. Merci de m’avoir donné ces heures de vie, ces heures de surprises vivantes où le philosophe qui aime les images n’a pas fini de s’émerveiller. Des collines du Saumurois au Montparnasse vous avez mille trajets, mille télescopages de rêve, qui sont le rêve vrai. Comme j’aurais voulu connaître votre livre quand j’écrivais un chapitre sur la maison onirique ! Les couloirs de la maison nantaise, page 211, remettent tout rêveur dans les labyrinthes de sa demeure initiale.

Il me plaît de vous dire que nous sommes nés sous le même signe. Moi aussi je suis un être du 27 juin. Huit ans après vous exactement je m’aventurais sur la terre de Champagne, dans un pays où j’ai écrit que se situait l’imaginaire confluent de l’Aube et de la Loire, de toute évidence les deux seules rivières véritables. Dans ma jeunesse, sous les habits du Cavalier, j’ai hanté vos moulins à vent, vos ailes qui poussent les brises sur les raisins mûrissants ! Vous voyez, nous avons mille raisons de nous comprendre. Et c’est dans un narcissisme du 27 juin que je me redis votre octosyllabe : « Seuls mûrissent les plus beaux fruits ». Et j’envie Julien Gracq et Carrouges qui donnent un nouveau lustre à l’Anjou.

La Collection Révélation pouvait-elle mieux s’ouvrir ! Transmettez je vous en prie mes bien vives félicitations à Breton qui sait si bien reconnaître le poème direct.

Croyez, Cher Monsieur, à ma vive estime.


G. Bachelard

2, rue de la Montagne Sainte-Geneviève.



À la page 65 de son Maurice Fourré, rêveur définitif (Le Soleil noir, 1978), Philippe Audoin a déjà donné la transcription imprimée de la lettre adressée, le 22 octobre 1950, par Gaston Bachelard, à l'auteur de La Nuit du Rose-Hôtel, qui venait tout juste de paraître en librairie1 : le « jeune auteur » quant à lui venait d’avoir soixante-quatorze ans ! Et ce fut lui-même qui – sur les conseils de Gracq ? – en envoya personnellement un exemplaire au philosophe, lequel, âgé de soixante-six ans, n’était son cadet que de huit ans, jour pour jour (mais qui avait bien pu lui souffler la date exacte de la naissance de son jumeau astral ?).

À la lumière d'une psychanalyse plus jungienne que freudienne, le philosophe des sciences, titulaire à la Sorbonne de la chaire d'épistémologie, avait, avant la guerre de quarante, mis en parallèle les découvertes (de moins en moins) rationnelles faites sur la nature et les avancées (de plus en plus) irrationnelles dans le domaine de la culture. Aussi familier du surréalisme que l'était, à la même époque, son confrère Ferdinand Alquié, Bachelard ne pouvait, certes, manquer d’être intrigué par la poésie insolite du Rose-Hôtel ; mais rien ne l’obligeait à répondre aussi vite, et avec tant de sympathie, à quelqu’un qui lui était parfaitement inconnu2 .

Il faut croire qu’au-delà du simple lecteur en activité, le bâtisseur du Rose-Hôtel avait su toucher, dans le Gaston Bachelard d’après-guerre, le point sensible où celui-ci se reconnaissait le mieux, se présentant lui-même comme « le philosophe qui aime les images et n’a pas fini de s’émerveiller ». Et de renvoyer aussitôt son correspondant d’un jour à la page exacte où il en est arrivé de son ouvrage : chapitre XIV,  Le domino noir et blanc , dans lequel Gouverneur/Oscar, Maurice, André/artiste honoraire/ex grimacier virtuose va dévider le récit de sa vie : c’est à ce moment du livre qu’est évoquée la « maison » onirique, la « maison » nantaise, dont les parois de verre « remettent tout rêveur dans les labyrinthes de sa demeure initiale ».


II


Le 22 juin 1998, en fin d’après-midi, nous nous sommes retrouvés, entre “surréalistes”, chez l’une d’entre nous. À la fin de la rencontre, comme il arrive souvent, j'ai proposé par « jeu-défi » que chacun ensuite relate à sa manière sa journée (fût-ce de façon détournée ou oblique) sans même négliger les aléas de la vie ni les minimes évènements de l’existence : rêves ou rêveries des uns, rencontres inopinées des autres, etc. Je fis la même demande aux absents, ou retenus pour diverses raisons loin de Paris ce jour-là, en leur adressant en plus le premier numéro du bulletin Fleur de Lune qui venait de paraître pour annoncer la création de l’AAMF.

La seule réponse à me parvenir fut une lettre postée de Saint-Lizier dans l’Ariège. Le poète Guy Cabanel me confiait qu’il aurait le plus grand mal à retrouver et à ordonner ses souvenirs d’un jour qui ne l’avait pas particulièrement frappé. « Fort heureusement, poursuivait-il à mon endroit, votre brochure sur Maurice Fourré m’a remis en mémoire la Loire superbe, d’où le fait que le 22 juin je n’aurais pu me trouver ailleurs.

Je n’en jurerais pas, mais l’aventure que ci-joint je vous narre, sûrement ce jour-là est arrivée … ». Il ne m’en voudra donc pas aujourd’hui de ne pas garder son récit pour moi seul, et de le rendre public grâce au bulletin de l’AAMF. Je n’ai aucun commentaire à faire sur la lente rêverie de Guy Cabanel ; j’ai seulement signalé le point de départ de son poème en prose, et maintenant (treize ans après), la parole est à lui :


Aventure du 22 juin 1998


Je suis Méditerranéen, mais c’est près de la Loire que j’aimerais vivre. Je ne saurais me lasser d’en contempler le cours léché de longues langues d’ocre.

J’avais dormi un peu à Montereau3 , à l’auberge de la Dame et dès

e matin, je passai le pont.

Sur la Loire, les ponts sont d’incertitude. L’autre rive demeure longtemps improbable et l’on rêve au milieu d’un craquement soudain, qui vous jetterait sur le banc d’une barque providentielle.

Ainsi me trouvai-je dans ces molles eaux comme un pêcheur chinois ramant ou sommeillant, longeant ces longues îles de désert brûlé près de la ligne verte de proches forêts parfois trouée de quelques havres.

Pêcheur entouré de merveilles potables, l’aventure me semblait propice aux enchantements paisibles mais déjà, de brumes peut-être imaginaires, surgissait l’autre rive, le temps avait roulé sans moi ses vagues sans couleur.

Et je regrettai de n’avoir suspendu mon pas. Ma vieille barque bleue comme la mer se balançait désormais vide bien loin, sans doute, au-delà du pont des Rosiers4. Je l’atteindrai au crépuscule après avoir usé bien des images d’elle. Je relèverai les rames et toute la nuit me laisserai flotter dans le courant si léger que le matin me trouvera au bord des nuages.

Et je passai jamais rassasié de la beauté de ma déesse d’eau au pas suave et nonchalant.

Goutte de pluie dans un pli de son ample vêtement, en sa subtilité je glisse et me perds, au creux de prairies verdâtres je m’enroule et roule et je bois, je bois l’eau de fontaines qui saoulent, et je descends et des cavernes parfumées m’accueillent et je me fonds dans le sourire où je me suis couché, qui dissimule sa longue langue d’ocre.

Mais je plonge et plonge et me voici, déesse, en ton cœur passionné. Avec toi je nagerai jusqu’aux Ponts de Cé, et là, les yeux fermés, j’attendrai, et ton bon vouloir abandonné, contre ton sein enfin calmé, j’attendrai le signe des Ténèbres.

Mais le jour n’est pas encore vaincu et ses larmes de feu sur ta face liquide étincellent encore. C’est aux portes de la nuit que les roseaux attirent la barque solitaire lorsque les perles de lumière ont cessé leurs éblouissements et que les bouquets de vin d’Anjou viennent imprégner les berges.

Oh Loire, amante délicieuse qui berces mon repos, ralentis encore un peu la course de mon esquif, et fais qu’avec douceur il gagne le large.


Guy Cabanel1.

Jean-Pierre Guillon

III

Rose de Lune

( Note de la rédaction)

Cette juxtaposition de deux éclairages complémentaires, l'un philosophique, l'autre poétique, sur l'œuvre de Maurice Fourré incite à reconsidérer ici, sous la plume de Bachelard, non seulement la caution qu'il apporte à l'appui de la qualité littéraire de La Nuit du Rose-Hôtel, mais encore l'“émerveillement” du philosophe devant l'identité qu'il faut bien dire astrologique du « signe » de sa propre naissance avec celui du nouveau poète, signe qu’il venait de découvrir, par la poste ... Bachelard, c’est l'analyste du “complexe de Lautréamont”, issu selon lui d'un besoin d'effusion avec les apparences les plus bizarres des trois règnes et des quatre éléments : en dépit de son expression strictement épistolaire – donc en principe confidentielle – son “narcissisme du 27 juin” mérite désormais, lui aussi, de figurer comme exception notable à la règle académique du rationalisme positiviste, en fin de compte plus renforcé que contredit par le matérialisme dialectique et le réalisme analytique, pour aboutir à l'irrationalisme contemporain, source de tous les clivages épistémologiques, à laquelle n'ont pas échappé, dans la génération suivant celle de Bachelard, les plus hardis parmi les structuralistes. Pour certains d'entre eux, d’ailleurs, (Barthes en particulier), ils ont puisé leurs premières intuitions aux sources vives de la Psychanalyse du feu (José Corti, 1942). Par-delà l'ire rationaliste, il y aurait peut-être une chance d'accéder au sur-rationalisme que, depuis son premier manifeste, le surréalisme n'a cessé, d'appeler de ses vœux, sans parvenir à y atteindre (mais peut-être que « ça bloquait » quelque part).

À l'insu de son porteur lui-même, le deuxième éclairage de son message confirme, de façon inespérée, ce point de vue : lorsqu'il a demandé à ses amis surréalistes de lui raconter, à la lumière de Fleur de lune, leur journée du 22 juin 1998, Jean-Pierre Guillon ne pouvait savoir que c’était la date de naissance de celle qui, quelques années plus tard, allait lui succéder à la présidence de l'AAMF : j'ai nommé Béatrice Dunner, qui remplit encore aujourd'hui ces fonctions avec le zèle d'une Madame Rose en son hôtel de Montparnasse. Et, comme Guy Cabanel, elle aime les Ponts-de-Cé et aussi – quoiqu'en ait Breton – le célébrissime poème d'Aragon :

J'ai traversé les Ponts de Cé

C'est là que tout a commencé6

Au “narcissisme du 27 juin” fait donc écho, à travers nos pages, celui du 22. Il n'est pas indifférent à cet égard que la lettre de Bachelard à Fourré soit elle-même datée du … 22 octobre 1950, quatre mois jour pour jour après la naissance de Béatrice, le 22 juin de la même année : à l'intérieur du chiffre de la date, 2 et 2 font 4 moi(s) de différence.


AAMF, le 22.5.11

1 Né à Béziers en 1926. Participe dès 1958 aux activités du mouvement surréaliste avec son ami Robert Lagarde, auteur des illustrations de son premier ouvrage, À l’Animal Noir. Depuis la fin des années soixante, il se rêve parfois amiral. Publie divers recueils de poèmes parmi lesquels : Les Fêtes sévères (Fata Morgana, 1970), Les Boucles du Temps (Privat, 1974), illustrés par Robert Lagarde. Après une période creuse d’une vingtaine d’années, de nouveaux recueils témoignent de son activité, entre autres : Croisant le verbe, illustré par Jorge Camacho (Les Terres Vagues, 1995), Quinquets, illustré par Jean Terrossian (L’ Écart absolu, 1997) ; et plus récemment, aux éditions Quadrille, à Bruxelles : Les Étoiles renversées, sur des aquarelles de Jacques Lacomblez (2006), Le Verbe flottant, illustré par Jacques Zimmermann, et Soleil d’ombre, sur des photographies de Jorge Camacho (2009). Hommage à l’amiral Leblanc, éditions Ab Irato, Paris, 2009.

4 Les Rosiers(-sur-Loire), pays natal de Madame Rose, la patronne du Rose-Hôtel.

3 Sic. L’auteur veut probablement parler de Montsoreau, célèbre pour le roman d’A. Dumas, La Dame de Montsoreau (NdR)

1 La veille du 15 août de cette année-là, Maurice Fourré écrivait à Jean Paulhan : « La Nuit du Rose-Hôtel doit paraître en octobre, m’assure-t-on, quand jaunissent les tonnelles. Et j’en suis bien content. Le carnassier Septembre eût pu m’inquiéter, avec ses fusils gorgés de plombs qui offensent les oiseaux aux ailes de papier et font faire la cabriole aux corbeaux du matin, que la nuit lustre de rose. »

2 En préliminaire au recueil posthume Débuter après la mort (Plasma,1977) du poète Maurice Blanchard, non moins méconnu – et aujourd'hui non moins oublié – que Fourré parmi les apparentés au surréalisme, une lettre de remerciements de Gaston Bachelard, datée du 25 mai 1951, à l'envoi du Monde qui nous entoure est également reproduite, sans référence, bien sûr, à quelque gémellité astrale que ce soit ... Mais la quasi homonymieBach(e)lard/Bla(n)chard en tient lieu.

6 Pour l'idée sinon pour la sonorité, on peut rapprocher ce poème du célèbre intertitre du Nosferatu de Murnau, vénéré par les surréalistes : « Et quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre»