Maurice Fourré vu par … la revue Plein Chant

   Sur les conseils avisés de J.-P. Guillon, l’un de nos membres, Tristan Bastit, a pris sa plus belle plume pour solliciter Pierre Ziegelmeyer, collaborateur de la revue Plein Chant, maître d’œuvre des publications de l’École de Nullepart (E. de N.), et Régent de Blablabla et de Matéologie au Collège de Pataphysique – bref, quelqu’un de bien. Pierre Ziegelmayer, entre mille autres choses, a écrit un beau texte sur Fourré, dans le numéro 9 de Plein Chant, texte dont il a eu la gentillesse de rechercher (et retrouver) la trace, comme on le verra par la chaleureuse réponse adressée à Tristan, que nous reproduisons ci-dessous, de même, bien sûr, que le texte de son article, lequel, quoi qu’il en dise, est bien plus qu’un simple compte-rendu : avouons, par exemple, que nous avons été particulièrement séduits et conquis par l’étonnante anagramme du nom de Pol Hélie.

Châlette, le 25.11.2011

 

Cher Tristan Bastit,
 

   Veuillez excuser ce retard (déplacements, mais aussi procrastination en sont la cause, entre autres …) – j’ai fini par retrouver le petit compte-rendu de lecture que j’avais publié dans Plein Chant N° 9, 1982 (je n’ai pas retrouvé le numéro lui-même, dans mon foutoir de dizaines de milliers de bouquins). Donc, un vieux double à la machine dont l’encre a traversé. Et mon imprimante récente a fidèlement photocopié le caca, pouah. Cela dit, ce n’est pas une véritable étude, et je ne sais si ça vaut d’être republié.

   Bien, votre Fleur de Lune. Me donne envie de relire l’énigmatique et délicieux MF, comme un phare à l’ancienne qui clignote au loin, dans ce monde qui se bétonne à toute allure de pseudo-certitudes économico-financières.

   Tiens, à propos de finances, j’en profite pour vous commander ….  et cotiser à l’AAMF ….

   (…)

   Merci à vous, bien patamicalement,
 

   PZ

***


 

Maurice Fourré, Le Caméléon mystique, Calligrammes, 1981, 248 pages

La Nuit du Rose-Hôtel, Gallimard/l’Imaginaire, 1979, 308 pages.

 

 

   Maurice Fourré, né en 1876, publia une nouvelle en 1907, puis attendit 1950 pour sortir son premier roman, La Nuit du Rose-Hôtel, qui fut suivi de La Marraine du Sel en 1955, et Tête-de-Nègre en 1960, un an après sa mort. Du Caméléon mystique, des fragments avaient paru (douze pages de la seconde partie, avec des variantes importantes) dans Poètes singuliers du surréalisme et autres lieux (UGE, 10/18, 1971), ainsi que dans Maurice Fourré, rêveur définitif, de Philippe Audoin (Soleil Noir, 1978).

   Ses œuvres eurent peu de succès, malgré la caution d’André Breton. C’est que voilà un écrivain qui, et c’est peu dire, ne navigue pas dans les courants de l’époque. Au moment où l’on s’échauffe autour de la littérature engagée, il remonte dans le temps, il campe des personnages anachroniques ou sans âge, et met au point un style déroutant qui heurte toutes nos habitudes de lecture.

   Un style tout de mollesses et de fulgurances, d’éclairs à travers nuées, dont il faudrait chercher l’origine dans les efflorescences du Symbolisme, que Fourré refait surgir, avec des outrances étonnantes, déliquescentes pâmoisons, forcées, soudain brisées par de brèves exclamations, notations ironiques, puis se fondant en phrases narratives avant d’exploser de nouveau un peu plus loin, « spasmes polaires de l’insomnie parmi la vocifération des ciels », retombées en « cendre exsangue des jacinthes océanes » … Un jeu continu d’associations inattendues, magie de l’adjectif à la fois percutant et juste, en apparence déplacé, mais bien choisi pour rétablir en profondeur les liens entre les choses : l’on redécouvre une réalité toute neuve, plongeant en pleine poésie selon Rimbaud, Lautréamont, ou Reverdy, avec un clin d’œil fraternel du côté de Jarry et Roussel. Magie des mots qui se cherchent et se trouvent au sein de phrases tour à tour elliptiques ou somptueusement enroulées, qui vous font sans cesse rebondir l’esprit dans un kaléidoscope enchanteur où dominent le blanc virginal et le rouge sang.

   On suit ainsi « l’Enfant Anachronique » du Caméléon mystique, Pol Hélie (l’Ophélie ?), pris dans les sortilèges d’amours émerveillés pour trois femmes, apparitions mallarméennes, réelles mais irréalisées, trois « maîtresses vitrées », immobilisées, l’une auréolée de viandes chevalines, l’autre lente et neigeuse démente, la troisième invisible fiancée. Pour échapper au mari de la folle, il est envoyé en Bretagne par son père, puis revient épouser l’invisible, après avoir suivi exactement les traces laissées par le père dans le même voyage effectué cinquante ans plus tôt – le destin du fils renfermant ainsi entre parenthèses le destin identique du père.

   Dans La Nuit du Rose-Hôtel, la tenancière Madame Rose est entourée d’étranges Ambassadeurs ayant longtemps couru le monde. Cérémonies, joutes de songes en « gants transparents », occultisme, références alchimiques, ainsi se passe la nuit du solstice d’été, en 1921, dans l’attente de l’Homme de Perfection, hypothétique locataire d’une mystérieuse tour-colonne, parmi les fleurs, dans un va-et-vient incessant de personnages, de souvenirs. Subtils rayonnements autour d’une étoile. « Le sang circule d’être en être. Les âmes poursuivent leur course perpétuelle dans les couloirs de cristal qui relient les vies ». C’est la « Nuit de la Rose d’Amour, Nuit de l’Escalier Mystique », où, en fin de comptes, « une petite fille posera son doigt sur la pendule de nos cœurs ».

   Éblouissements et nostalgies, présent et passé se mêlent, réel et fantasmes se confondent ; Maurice Fourré se passe volontiers d’explications, dédaigne le remplissage romanesque, pratique le dialogue de théâtre ou la disposition en vers, ce qui donne à ce kaléidoscope un rayonnement musical tour à tour joyeux et doux-amer, tout de vibrations étouffées. Car il convient de parler « avec des détours, et n’atteindre le centre que par des spirales qui en appellent à l’âme et évoquent l’essentiel, parmi le multiple des contradictoires, dans une chaîne de silence ». Œuvres qui font énigmes, où l’opacité de la vie est rendue par l’entrecroisement des transparences de chaque être. Et nulle métaphore rabaissante, nulle dégradation, nulle méchanceté ; quels que soient les personnages, chacun de leurs actes prend poids et clarté dans un univers plein à craquer de gestes et de mots, un univers rayonnant comme un soleil qui se dépense sans compter, sans arrière-pensée, par ce qu’il est, mystère, pour continuer d’être.
 

Pierre Ziegelmeyer

Plein Chant N° 9, 1982