LA NRH À LA NRF

 Nouvelles Révélations

 

    Considérée du point de vue de la légende dorée du surréalisme, la publication, envisagée dès 1949 dans la nouvelle collection Révélation, dirigée par un André Breton soucieux de retrouver sa place de maître d’école littéraire à Paris, de La Nuit du Rose-Hôtel, premier titre proposé en librairie d’un auteur de 73 ans, fait figure de conte de fées paradoxal : il s’agissait, en pleine effervescence juvénile de Saint-Germain-des-Prés, de redorer le blason de ce que l’on n’appelait pas encore le “troisième âge”. C’est ce qui, aux yeux de l’Association des Amis de Maurice Fourré, en fait aujourd’hui le regain d’actualité.

   Considérée du point de vue des éditions Gallimard, la même publication fait plutôt figure de conte noir, comparable à ceux que prisait tant Breton lui-même dans le répertoire préromantique du dix-huitième siècle, à condition bien sûr que le Diable en personne, déguisé en usurier vampirique, vous y tire par les pieds toute la nuit.

 

  Pour commémorer dignement ses cents ans d’existence, la maison de la rue Sébastien-Bottin a publié cette année un album relatant les tumultueuses péripéties de  son existence.

  Sur le sujet qui nous intéresse, voilà ce que l’on peut y lire :
 

  Lancée en 1950, la collection Révélation ne publiera qu’un seul titre : La Nuit du Rose-Hôtel, d’un auteur de 73 ans, Maurice Fourré. Les ventes ne dépasseront pas 1500 exemplaires. Coût total : 450.000 francs versés à André Breton, 300.000 francs de fabrication.

  Un différend éclata à cette occasion entre ce dernier et Gaston Gallimard.

  En fait, le différend était issu d’un malentendu.

  Étant donné que les droits de 2 p. cent qui lui revenaient en tant que directeur de collection ne pourraient jamais couvrir le salaire qu’il percevait, Breton craignait de devoir le solde à Gallimard ; il avait donc refusé une augmentation et son dernier chèque pour ne pas accroître la dette. « Il va sans dire que les prérogatives de Directeur de collection chez Gallimard sont de nature absolument ruineuse pour qui les assume ». Gallimard, pour qui il était clair que les mensualités n’étaient pas censées être remboursées, ne comprenait pas comment Breton pouvait affirmer que tout son travail ne faisait que l’appauvrir ! Ce malentendu sera finalement dissipé en 1954, au grand soulagement de Breton.

   Gallimard, qui n’était pas insensible aux plaintes de Breton, proposa de continuer la collection, tout en espérant publier quelques titres plus accrocheurs que ceux qu’il lui avait suggérés. Il annula la dette présumée de Breton ... 7

 

   Ayant eu accès aux mêmes sources d’information, le biographe américain de Breton, Mark Polizotti, les avait déjà accommodées à sa propre sauce, en y ajoutant des ingrédients d’origine incertaine :

 

    En octobre 1950, Gallimard a enfin publié La Nuit du Rose-Hôtel de Maurice Fourré, le premier volume de la collection Révélation. Contrairement à la plupart des ouvrages de la maison, le livre comporte une couverture illustrée (la photographie en noir et blanc d’un phare [sic] sur fond rose – une réalisation relativement coûteuse que Breton n’a obtenue qu’au prix de longues négociations avec son patron) et portant le nom de Breton comme directeur de collection. Mais La Nuit du Rose-Hôtel ne devait guère retenir l’attention des critiques [re-sic] ; et, un an plus tard, les ventes n’ayant pas dépassé 1400 exemplaires, Gallimard commença à avoir des doutes. Quand il refusa les deux nouveaux titres que lui proposait Breton pour la collection – une monographie consacrée à l’artiste allemand Alfred Kubin et un essai universitaire sur la mythologie grecque 8 – ce dernier, mécontent, se lança dans une longue série de doléances contre la NRF : « Je regrette, cher Gaston Gallimard, qu’en dépit de la sympathie que vous m’avez toujours manifestée, nous n’ayons jamais pu aboutir à une convention qui m’aide réellement à vivre sans pour cela vous léser.  Laissez-moi vous dire que la NRF m’a toujours traité en “parent pauvre” », écrivait-il en décembre 1951, ajoutant que les ventes de ses propres œuvres étaient « totalement disproportionnées » avec la situation littéraire qu’il occupait.
  Gallimard, qui n’était pas insensible aux plaintes de Breton, proposa de continuer la collection, tout en espérant publier quelques titres plus accrocheurs que ceux qu’il lui avait suggérés … 9

 

     Pour accéder à une vision moins mercantile des enjeux historiographiques ici rassemblés, le plus simple est de se reporter à l’édition originale de La Nuit du Rose-Hôtel, comportant une déclaration d’intention  relative à la collection Révélation, que nous reproduisons ci-dessus, et qui donne une idée de l’ampleur du projet et des ambitions que Breton nourrissait pour sa collection. Des cinq titres annoncés, aucun ne paraîtra 10, et La Nuit du Rose-Hôtel restera bien le seul  fleuron de cette collection avortée.

   Pourquoi, Gallimard n’étant « pas insensible aux plaintes de Breton » (comme l’affirment en chœur, et en termes identiques, les deux sources que nous citons ci-dessus), et proposant de lui-même de continuer l’essai, la collection Révélation s’est-elle arrêtée aussi brutalement ? De Breton ou de Gallimard, qui en a finalement décidé ainsi ? Dans quelle mesure cette décision a-t-elle contribué à détériorer les relations entre Breton et Fourré, dont la correspondance s’espacera puis s’interrompra presque entièrement après 1951 ? Qu’a retiré Fourré de cette aventure (ne serait-ce qu’en droits d’auteur) ?    Sur tous ces points, l’enquête de l’AAMF continue, et nous en rendrons compte dans un nouveau titre de la collection Les Cahiers Fourré, à paraître au premier semestre 2012, et dont le sujet sera justement le Rose-Hôtel : genèse de l’œuvre, circonstances de sa publication, accueil critique, postérité.
 

J.-P. Saulnier

et l’AAMF

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7 Gallimard, un siècle d’édition, Gallimard, 2011 

8 En réalité, il s’agit d’un classique alors inédit en français de la littérature fantastique écrit par l’artiste lui-même : L’Autre côté ; et, sous le titre d’ Hécate, de l’essai de Pierre Piobb qui n’offre, à notre connaissance, rien de particulièrement “universitaire”. 

9 Mark Polizotti, André Breton, Gallimard, 1995 

10 Curieusement, c’est l’Étude sur Raymond Roussel de Jean Ferry que Breton annonce, alors même qu’il est occupé à écrire, en parallèle à celle du Rose-Hôtel, une préface pour Le Mécanicien de ce même auteur : l’ouvrage paraîtra en effet, en 1950 comme le roman de Fourré, chez Les Cinéastes bibliophiles)