Fourré à la Sorbonne (Suite et fin)

    Voici donc comme promis la seconde partie de la conférence présentée par Bruno Duval le 10 décembre dernier dans le cadre du Séminaire Henri-Béhar, intitulé Surréalisme et baroque. Rappelons, pour une meilleure compréhension de ce texte, que la seconde partie de la séance était consacrée à Dali, ce qui explique les nombreuses références à cet artiste dans l’intervention de B. Duval.

 

    Gallimard avait confié à Breton la direction de la collection Révélation, qui n’a publié, en définitive, que ce titre, premier et dernier, seul et unique, comme en augurait, de façon propitiatoire, l'analogie visuelle de la Tour (dans le roman, la Colonne Saint-Cornille) avec le chiffre romain I. Et aussi avec la majuscule I, sans laquelle la NU(I)T se confondait, à l'oreille, avec la NUE céleste comme, de façon plus suggestive, avec la (femme) NUE qui, par suggestion licencieuse, y EST TOILÉE, au sens où peut l'être une couverture de livre … Ou, à l'époque moderne, une peinture.

  Par son isolement même, la Tour hyperbolise donc en outre la merveilleuse unicité de la NUIT anagrammatique qui, sur fond rose, l'UNIT au nom de l'Hôtel sur cette couverture, qui est à ma connaissance, la seule illustrée en couleurs (du moins à l’époque) chez Gallimard.

  Par un hasard objectif que l'on pourrait à titre rétrospectif qualifier de surréaliste, l'hôtel qui, selon Philippe Audoin, premier biographe de Fourré, aurait servi de modèle au Rose-Hôtel s'appelle, encore aujourd'hui, UNIC HÔTEL, au 56, rue du Montparnasse.

  À l'inverse de l'image fixe de la Tour que figure Dali, le renversement de point de vue est le motif baroque illustré par l'action du roman. Je vais entrer un peu dans les détails : un soir, au   Rose-Hôtel, nous assistons à l’arrivée intempestive d’une certaine « Madame Bouteille », qui est une ancienne maîtresse de Léopold Piron. Blanche Tixador, veuve Bouteille,  est en réalité la demi-sœur de Rose Babonneau, « Madame Rose », la gérante de l’hôtel.  Blanche est venue réclamer sa fille Rosine … et, peut-être même, qui sait, la jouissance pleine et entière de la propriété du Rose-Hôtel.
 

  Dans le chapitre consacré à Fourré dans le Surréalisme et le roman, Jacqueline Chénieux  considère cette Blanche comme une revenante, ce qui présente l'avantage de faire apparaître l'arrière-plan spectral du roman, mais on décèle aussi, sous les lueurs vacillantes de cet hôtel de passe de la gare Montparnasse, le charme tout baudelairien « d'un bijou rose et noir ».  

   On pourrait dire que pour Maurice Fourré, le Rose-Hôtel est l'homophone anagrammatique de l'AUTEL D'EROS.

   Fourré, à l’âge de la retraite, a pris plaisir à suivre les cours de la Faculté catholique d'Angers. Il est peu probable qu’il y ait entendu parler du motif baroque de l'inconstance, ni du baroque comme style architectural, riposte jésuitique à la Réforme genevoise. Mais beaucoup en revanche de Rabelais, de Montaigne, et surtout de Pascal : L'homme est un roseau, le plus faible de la nature…

  Au Rose-Hôtel, TEL ROSEAU L'A UNIT  … Excusez-moi, j’aime beaucoup les jeux de mots.

 Tout ça pour dire que Fourré nous confie, à la manière de Boileau, son Art poétique :
 

C'est en vain qu'à Montparnasse un ordinaire hôtel

Pense de l'art des vers épargner son autel…

 

   Est-ce que le Rose-Hôtel serait un avatar de la pension Vauquer, comme on en trouve à foison dans le mélo cinématographique français des années trente à cinquante ?

  Dans le roman-poème de Fourré, l'extra-texte, distinct du hors-texte, relèverait plutôt du genre noble :

 

Notre hôtel est un  temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles

L'hôte y passe à travers des fourrés de symboles

Qui l'observent avec des regard familiers

 

  Notre « hôte à nous », c'est évidemment l'auteur : dans le roman, avec l'aide de la police, il compulse à fond le dossier du Rose-Hôtel, diligemment fourni par un autre curieux personnage, « l'archiviste », de son vrai nom Nanavati-Benoist (« vieil enfant légitime d’un Bengali et d’une Berrichonne ») dont le nom même évoque un célèbre romancier exotique des années vingt, non dépourvu, lui non plus, d'arrière-pensées érotiques.

  On pourrait aussi trouver, sous les passages en vers libres du roman, centrés sur la page comme dans l'art figuratif du blason repris formellement à son compte par La Fontaine, des échos de Verlaine, de Mallarmé, et, bien sûr, de la Chanson de la plus haute tour.

   Voici un exemple des litanies que psalmodient les Ambassadeurs :

  • ——Rose est la reine des roses !

  • ——Rose est la rose des roses !

  • ——Quand Rose nous accueille, on dirait qu'elle tend une rose !

  • ——La parole de Rose embaume et son sourire est une rose !

    Malgré la place d’honneur que Fourré réserve à ces variantes sur les litanies de la Vierge, il ne faut pas conclure hâtivement que nous avons là un roman à l'eau de … Rose : l'alchimiste René Alleau ne s’y est pas trompé, qui, avec Carrouges et le jeune Michel Butor, fera partie du cercle des fidèles de Fourré.

  Avant d'être leur bonne hôtesse, Rose, aux yeux des Ambassadeurs, est une divinité déléguée par Léopold, propriétaire de l’hôtel et tout-puissant Dieu à la Colonne auquel les Ambassadeurs rendent leur culte sur l'autel d'Eros. Les enfants de chœur de ces cultes sont les valets de chambre  Vespasien et son acolyte Charlemagne qui tous deux vouent une passion platonique à leur patronne.

    Virgo Materia des alchimistes, la Vierge Marie, c'est aussi la Matière première absolue des chimistes, le VIDE infini de l'origine copulant avec le Plein fini de la fin, comme, en physique nucléaire, l'Onde avec le Corpuscule,  et en philosophie, “l'âme” avec le “corps”.

    Anagrammatiquement parlant, le VIDE, c’est DIEU, et Dieu, ici, c’est l’auteur, en l’occurrence Maurice Fourré, auteur de quatre romans qui constituent, en quelque sorte, les quatre Évangiles de l'initiation à la doctrine fourréenne, plus artificialiste que naturaliste. En quoi elle annonce bel et bien le “Nouveau roman” des années cinquante, ultime tentative moderniste de schématiser l'image littéraire du réel – un peu comme le cubisme.

   Chez Fourré, le souci d'écrire n'est pourtant pas celui de décrire les choses comme elles sont, ni de transcrire telles quelles des paroles qui lui sont restées dans l'oreille.

   Raymond Queneau rapporte dans son journal une conversation entre lui et Fourré où ce dernier lui déclare avoir voulu écrire « un roman schématique ». Queneau, sans trop y réfléchir, pense que Fourré veut parler d’ « un roman pur, le schéma d'un roman ». Dans la préface à son recueil d'études Forme et signification, Jean Rousset, de son côté, entend substituer à l'étude des thèmes celle des schèmes de la figuration littéraire : s'il leur substitue parfois le terme de “structures”, celles-ci, selon lui, ne préexistent en aucun cas à l'entreprise de construction littéraire proprement dite. Dans tous les cas de figure, le fond du sujet traité n'apparaît à la surface que lorsqu'il prend forme comme objet de lecture.

   Si peu nombreux soient-ils, les lecteurs surréalistes (ou surréalisants) de Fourré ont délibérément écarté le pont qu'il jetait (sur la Loire ?) entre l'intériorité subjective et l'extériorité objective de la fiction, c'est-à-dire entre le poncif réaliste de l'histoire racontée à la troisième (ou à la première) personne et le baroque de la composition grammaticalement ordonnée, voire savamment désordonnée, entre diverses personnes et plusieurs voix.

  Cette entreprise est passée inaperçue de la “Nouvelle critique” des années cinquante et soixante. Mais le Nouveau Roman a su en faire son miel, et notamment Michel Butor dès son premier roman, Passage de Milan – non sans avoir rendu à Fourré un discret hommage dans la revue Monde nouveau :

   La confiserie que nous tend Maurice Fourré est semblable à celle que les Mexicains fabriquent pour leur carnaval : tout entière de sucre scintillant mais ayant la forme d'un crâne.

  Pour transposer, sur le registre comique, l'ignoble dans le genre noble, Maurice Fourré invoque à point nommé la tradition courtoise, du Roman de la rose à Apollinaire, en passant d'abord par Ronsard, qui, comme Fourré lui-même, partage ses faveurs lyriques entre Rose et Marie. Et si Ronsard renverse le nom de Marie en AIMER, n’oublions pas que ROSE, c’est aussi OSER.

   Avant la NUIT du Rose-Hôtel qui est celle  du solstice de juin, il y a la SOIRÉE pleine de SOIRIES verbales.

  C'est ainsi que l'on retrouve, dans la ROSÉE du matin, la lettre I emblématique de la Tour figurant sur la couverture du livre, auquel elle sert de couverture légendaire (légendaire, au sens propre du terme : “ qui doit être lue ”).

  La lettre I, c’est justement l'initiale dérobée par Fourré à Georges Isambart, le prof de lettres de Rimbaud, pour en faire le Y initial de maître Yzambart, l'huissier-poète du Rose-Hôtel,  un Y qui n’est pas sans rappeler l’Ysengrin tombé dans les pattes de Renart. Le Y, voyelle finale du nom de Demeny (qui est, on le sait, le véritable destinataire de la Lettre du voyant), est immédiatement suivie, dans le nom de l’huissier, d'un Z , comme à la fin de l'alphabet, avant de reprendre en A, comme le Sonnet des voyelles, qui, d’ailleurs, tiens, tiens, ignore le y de voyelle (et de voyant) : on me dira, c’est vrai, que le Y n'est pas au sens strict une voyelle.

  La lettre A, qui est l’initiale rituelle des héroïnes de Pierre Benoit, est aussi chez Fourré la double initiale des pères et mères fondateurs d'initiation ténébreuse : Abraham Allespic dans la Marraine du sel, Achille et Apolline Affre dans Tête-de-Nègre … (pour faire plaisir au docteur Freud, le père de Maurice se prénommait Amédée).

 À partir du A noir, le sonnet des voyelles passe par le « I rouge », atténué ici en rose.

 Cela dit (ce Dali ?), « piquer un fard », c'est aussi … rougir.

 Au Rose-Hôtel, tout le monde se démène sans rougir pour retrouver le double I perdu du Sonnet des voyelles.

 LETTRE I, Letterie/laiterie/voie lactée etc.

  Selon Roger Dragonetti, lecteur attentif du Roman de la rose, cette métaphore est un topique de la littérature médiévale, avec son arrière-plan mystique.

  Si Madame Rosa, c'est la Vie devant soi, Madame Rose, c'est la Vie, mode d'emploi.

  Selon la méthode de Marcel Duchamp (qui signait Rrose Sélavy ses contrepèteries recueillies sous le titre Marchand du sel) La Marraine du sel, le second roman de Fourré pourrait être :  … la Reine du Marcel !

  Pas question pour Fourré de renoncer, au profit de la sécheresse humoristique, à l'humeur baroque.

   Si ce n'est pas l' « intention de l'auteur », c’est bien son intuition : il conforme son texte comme objet de lecture, en relation fondamentale avec le sujet traité. Car, pour régénérer la substance signifiante d'une histoire déjà mille fois entendue, il faut ménager, d'un bout à l'autre, des effets inédits qui renvoient anaphoriquement et métaphoriquement les uns aux autres, à l'intérieur d'une seule et unique ana/métamorphose.

   Voilà pourquoi la calligraphie même de l'écrit fait la part belle aux majuscules et engendre les calligrammes qui courent tout au long du récit. Là encore, Fourré a fait des émules.

    Dès le départ, comme s'il écrivait un poème, Fourré le romancier ose invoquer, sur le mode lyrique, la Poésie elle-même, c'est-à-dire, à proprement parler, la re-création perpétuelle du monde à travers les jeux de la langue.

  C'est ainsi, par exemple, que dans le Rose-Hôtel, l’inspecteur de police finit par chanter en chœur, avec les Ambassadeurs chez lesquels ils perquisitionne :

   — Le RÉSEAU fluvial français de la Seine à l'Adour …

   — La Loire sablonneuse et ses affluents, depuis les sources du Mont Gerbier-des-Joncs jusqu'à l'estuaire du monde occidental, entre le neigeux casino de La Baule et les chênes éternels de Noirmoutier…

  Mais à quoi mène-t-il, au juste, ce RÉSEAU métaphorique développé à partir d'un seul et unique vocable, retourné dans tous les sens ?

  Manquant de caractère distinctif, le héros-narrateur du roman est vite supplanté par le doyen des Ambassadeurs, « Gouverneur, Oscar, Maurice, André », qui raconte, avec une truculence digne de Rabelais, des voyages dignes de Jules Verne et des amours dignes … du Grand masturbateur.

  Pour parvenir à laisser une trace verbale dans la mémoire du lecteur,  il faut au narrateur taciturne un porte-parole, comme Haddock à Tintin :

Je suis un homme de l'Ouest

Un petit Celte noir …

 

   Ou encore, en prose :

 

sJ’ai été nourri par une Négresse. Ma famille était assez riche pour l’avoir achetée mais le troc d’ébène n’était plus à la mode des lois, tandis que mon bon et solennel Grand-père avait payé d’un fort lot de pipes et de cotonnades la forme de couleur qu’il avait épousée et qui devait, durant de longues années, honorer légitimement le nom des Gouverneur…Grand-Mère était arrivée des Antilles en France sur la Gracieuse Iphigénie, trois mâts carrés, en 1814. Je vois le port de Nantes plein de voiles. De vieux nègres de l’époque de Carrier racontaient les histoires de M. de Charette…J’ai rencontré, au cours de mes voyages, la factorie où avaient chanté, dansé et souffert la lignée de mes ancêtres noirs. Mais je n’aurais jamais connu le Gabon, ni le Congo… 

 

    Quand on parle de Tintin…

    Oscar Gouverneur a sa Bianca Castafiore : elle s’appelle Hermina Fiorelli, et c’est une femme-tronc qu’il montre dans les foires d’Amérique latine. Coup de théâtre, elle le quitte pour un dompteur, qui la fouette à ravir comme une vulgaire bobine, réduisant ainsi son mari à la ruine et à l’affliction.
 

  Elle savait tout faire avec sa bouche étrange. Elle enfilait un brin de fil dans le chas si mince d’une aiguille. Elle cousait, ravaudait, pliait le linge. Elle écrivait avec des pleins et des déliés…
 

  La calligraphie est le remède à toutes les infortunes, telle est la leçon de l’écriture fourréenne.

 Anatomiquement parlant, on atteint ici le degré zéro de la monstruosité érotique – et le degré supérieur de la sublimation lyrique.

   Degré ZÉRO : en surface comme en volume, l’expression est à prendre au pied de la lettre anagrammatique de la fiction proposée : entre la ROSE et l’ÉROS, le HÉROS narrateur est lui-même un ZÉRO : celui de la métaphysique occidentale, qui, parvenu au terme de sa course folle sur la planète, copule avec un infini réduit à néant par l’imminence de sa propre fin.

  Dans Tête-de-Nègre, le troisième roman de Maurice Fourré, Baron Zéro est un des surnoms du personnage-titre, le baron Déodat de Languidic, descendant lui aussi de négriers nantais, qui s’affuble d’un masque de cuir pendant les orgies auxquelles il se livre en compagnie de sa propre nièce dans les souterrains de son château.

 Après Tintin, Dracula ?

 En faisant le bilan chiffré de l’économie du récit, on pourrait considérer le Baron Zéro comme la projection fantasmatique du double héros du roman Tête-de-Nègre, Hilaire/Basilic Affre, lequel, à l’école, avait jadis obtenu un … ZÉRO  pour une rédaction ratée, qui n’était pourtant pas mal, écoutez ça :
 

  J’ai rencontré, à la Foire du sacre, un cirque de poules grises qui dansaient la pavane en falbalas Louis XV, sur un disque de tôle. Le coq, soudain glacé,…
 

  Absente du Rose-Hôtel, la figure du père fait une apparition remarquée dans Tête-de-Nègre comme dans la Marraine du sel où elle a les traits du cocu sympathique Abraham Allespic, dont le pigeonnier-bibliothèque joue le même rôle initiatique que la Tour du Rose-Hôtel.

    Achille Affre aime à faire à son fils Hilaire des sermons très rhétoriques, qui rendent un son manifestement autobiographique
 

   Tu es beau, Hilaire, assez intelligent, Hilaire …  Une excellente éducation t’a été donnée. Ton père, ta mère se sont saignés de leurs quatre veines pour que rien ne te manque et t’entourent d’adoration … Rien n’y fait. Tu travailles mal, tu troubles la classe … Mais qu’est-ce qui te rend donc si singulier ?
 

   De son ZÉRO de conduite, il incombe désormais à Hilaire, de faire, en en intervertissant les lettres, une ROSE.

   Dans la symbolique du récit de Fourré, cette ROSE, fine fleur de son inspiration personnelle, c’est évidemment celle du ROSE-HÔTEL, dont la réalité factuelle est invoquée dans la troisième partie de Tête-de-Nègre, par son ancien héros-narrateur, Jean-Pierre dit « le Dada », revenant sous les traits d’un vagabond à la fin du récit.

    Entre ces deux romans qui ont été rédigés consécutivement, même si, après plusieurs refus de Gallimard, leur parution a été espacée de dix ans, la couleur noire établit un lien symbolique entre la Nuit et le Nègre, le Nègre, figure baroque par excellence devenue, comme porteur de lumière, poncif rococo, et phare érotico-insurrectionnel chez Genet.

   On pourrait dire, en somme, que ce HÉROS, au lieu de rester un ZÉRO, cueille lui-même sa propre ROSE, en assumant son propre EROS.

   Quant à Thanatos, le voilà définitivement terrassé en la personne du Baron Tête-de-nègre, dit Baron Zéro, ce qui, à l’oreille du héros, sonne inévitablement comme Tête-de-mort.

   C’est sur lui qu’avec l’aide de “Monsieur Maurice”, figure transparente de l’auteur, le double héros Basilic/Hilaire a réussi à projeter les fantasmes œdipiens qu’il nourrissait à l’encontre de son père, Achille Affre.

 

   Si schématique qu’elle puisse paraître, la lecture (dé-frisante, de l’infra-rouge à l’ultra-violet)  du spectre Rose-Hôtel/Tête-de-nègre fonctionne, grâce à l’extension signifiante d’un unique RÉSEAU photo/phonographique : négatifs, positifs ou neutres, les signes de la figuration proposée circulent librement  en relation à la fois symbolique et diabolique, naturaliste et artificialiste les uns avec les autres, mais, ici, « absolument et dans tous les sens » (Rimbaud, encore…).

  Dans n’importe quelle structure, comme dans n’importe quel jeu intellectuel de construction/déconstruction/reconstruction, la grande absente, c’est la conjoncture, ou mieux la conjointure, comme le disait Chrétien de Troyes  pour désigner  un « mélange harmonieux de traditions multiples ».

   Eh bien, cette conjointure est précisément celle  qu’établit idéalement Fourré entre les diverses manifestations du “génie français” à travers les âges (y compris d’ailleurs le “nègre” Pouchkine) :  il ne fait jamais explicitement allusion au moindre événement historique, mais découvre les fondements mythologiques de l’histoire réelle dans le culte du dieu-phallus, depuis le Chevalier de la Table ronde porteur d’un écu aux armes de sa confrérie, et depuis le troubadour blasonnant le nom de sa dame, jusqu’au poète baroque  qui fait exploser la langue en fusées rejoignant la voûte étoilée, et jusqu’au monarque absolu qui fait jaillir à Versailles ses feux d’artifice.

  Comme la politique selon Clemenceau, l’art, c’est “la guerre poursuivie par d’autres moyens”, dans le seul but ultime de … faire la paix avec soi-même.

  Ce n’est pas toujours facile, quand on a mené, comme le fils de famille Maurice Fourré, une vie de bâton de chaise (il reste toujours quelque barreau à briser).

  Sous le rapport de l’histoire des formes, le modèle cosmologique que Maurice Fourré tente de rétablir marque la distinction fondamentale du maniérisme issu de la Renaissance et du baroquisme issu de la Contre-Réforme : tandis que le premier chante les merveilles du monde en déplorant qu’elles aient une fin, le second accorde, dès l’heure de la re-création, une place à la perpétuité  jubilatoire du monde comme il ne va pas.

  À partir de cette re-création, il est concevable d’opérer la distinction catégorique entre la re-naissance, la ré-forme, la ré-action et la ré-volte, qui, dans l’absolu, désignent les mouvements successifs imprimés à une seule et même énergie.

 À l’époque contemporaine, le surréalisme, de Dada en Dali, marque le dernier sursaut du Romantisme révolutionnaire dans un retour figuratif à la Renaissance : la Liberté (d’inspiration) conduisant le peuple jusqu’à l’infini, mais cette fois-ci au-delà même des limites que lui impose la Nature : par-delà le sommeil, c’est-à-dire, symboliquement, par-delà la mort.

 Contre cette doctrine en fin de compte plus révélatrice des traditions celtiques que révolutionnaire – Breton s’en est lui-même avisé tardivement en fondant la collection Révélation – la Réaction libertine ne se fait pas attendre. Mais il faudra encore du temps pour distinguer, dans ses parages, ce qui relève du baroque, du rococo, du kitsch ou du néo-pompiérisme.

  Sous prétexte de viser le degré supérieur de l’imagerie surréalisante, Dali atteint bientôt le degré zéro de la peinture moderne, sur lequel s’appuie Duchamp pour fonder le mythe moderne de la Machine célibataire, plus tard repris à leur compte par Deleuze et Guattari comme Machine désirante : à la méthode paranoïaque-critique (dont Lacan sut tirer profit analytique) répond la schizo-analyse qui conduit à la ré-implication dans le Vide de la monade  de Leibnitz.

   C’est la fin du baroque et le début du néo-classicisme, la fin du libertinage et le début de la Liberté avec un grand L.

   Chez Fourré, de façon perpétuellement renouvelée, l’Infini se retend jusque dans l’UN fini.

   Depuis ses premières nouvelles romantiques, écrites au début du XXe siècle, Maurice Fourré a cessé de se faire, sur l’au-delà bienfaisant promis par la littérature, la moindre illusion d’optique. Dans l’absolu, l’au-delà de la lettre proférée ne fait que renvoyer à son en deçà littéral : le plaisir à première vue narcissique de jouer sur les mots, les figures et les signes, en vue de dégager de leur double ou triple sens une signification poétique.

   Selon cette perspective, Fourré à première vue littérairement aussi isolé que sa Tour, est finalement moins éloigné qu’il y paraît de son concitoyen Jean-Pierre Brisset. Jean-Pierre Brisset, c’est cet homme qui s’était lui-même proclamé Septième Ange de l’Apocalypse pour avoir découvert le secret des origines humaines grâce à l’homophonie des vocables les plus usuels : l’homme, dont le propre est de croire, descend de la grenouille, qui fait côa côa etc.

  Avec son intuition coutumière, André Breton, qui préparait en 1950 une nouvelle édition de sa fameuse Anthologie de l’humour noir a chargé Fourré de faire des recherches bio-bibliographiques sur Brisset.

     Alors, comment se fait-il que, quand la révélation linguistique de Brisset a fait des adeptes tels que Jules Romains, Duchamp ou Queneau, le double sens anagrammatique du discours de Fourré soit demeuré lettre morte, y compris pour ses thuriféraires les plus ardents ?

   Dans ce sens (mais dans ce sens seulement), il répond favorablement à la dénégation de Breton au début de sa préface au Rose-Hôtel : «… Cette place est ici toute faite à l’intérieur de l’homme et je n’en sais pas de plus enviable. …».

   À la différence de l’autodidacte Brisset, Fourré ne se soucie pas de jouer les savants fous en exposant un nouveau système du monde, fondé sur l’usage de la parole.

   À la différence de son grand aîné Jarry, il ne se soucie pas non plus de tourner en dérision le savoir institué, en opposant la bêtise métaphysique d’Ubu à la sagesse pataphysique de Faustroll.

   Et à la différence de son cadet Roussel, Fourré ne se soucie même pas d’expliquer à ses lecteurs “comment il a écrit certains de ses livres”. 

   1876 : date de naissance de Fourré, mais aussi Pierre-Albert Birot, éternel baroque avant-gardiste du vingtième siècle, et de Léon-Paul Fargue, vétéran non moins baroque de la NRF. 

   Tout au plus Fourré livre-t-il, après la lecture inaugurale à l’hôtel Littré, en 1949, à de jeunes thuriféraires de Jules Verne, parmi lesquels Michel Carrouges et Michel Butor, la scène primitive de son propre imaginaire exotique : un épisode de Cinq semaines en ballon, où, pour la plus grande émotion du jeune lecteur qui s’identifiait à lui, le “domestique nègre”  se sacrifie en se jetant depuis la nacelle du ballon, trop chargé – avant de réapparaître beaucoup plus tard à terre, quand il peut à nouveau … servir.

     De façon significative, Fourré se souviendra en 1955 de cette lecture d’enfance : Clair Harondel, le héros de son deuxième roman, La Marraine du Sel, lit précisément ce chapitre de Jules Verne, et comprend que Monsieur Allespic, le cocu de l’histoire, y a vu une prémonition de sa mort, empoisonné par son infidèle épouse ; significative, parce que Fourré y voit lui-même, par-delà la menace de sa propre fin, la préfiguration de son destin littéraire : celui d’un émule récalcitrant du romancier bien-pensant René Bazin, désavoué avant 14 par son maître, qui, s’étant remis à la tâche à l’âge de la retraite, est repêché par un poète “mal pensant” qui ne tardera pas à le désavouer comme disciple attardé.

  Dans l’histoire du mouvement surréaliste, la “Révélation” préconisée par Breton comme antidote à toutes les Révolutions (qui, comme leur nom l’indique, reviennent à leur point de départ), est restée lettre morte. Comme les aéronautes de Cinq semaines en ballon, les surréalistes ont lâché leur renfort baroque. Quitte (via Philippe Audoin) à le réhabiliter plus tard – après avoir découvert qu’il pouvait encore… servir ?

   Reste à savoir à quoi.

   À l’époque où j’ai fait l’acquisition, dans la collection blanche de chez Gallimard, d’un roman intitulé Tête-de-Nègre (je m’étais souvenu du nom de Fourré grâce à la préface de Breton recueillie dans La Clef des champs), j’ai reçu la visite d’un Antillais que ce titre provocateur, tout de suite repéré sur le coin d’une table, a mis mal à l’aise. En me regardant dans le blanc des yeux, il m’a dit : « Toi aussi !». Je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui répondre : « Oui, moi aussi, mais … à l’intérieur !». 

     Tête-de-Nègre … Quand il a commencé à feuilleter ce titre à l’étalage d’un bouquiniste,  le metteur en scène de théâtre Claude Merlin, a éprouvé, m’a-t-il dit, « comme un éblouissement ». Quand ce blanc mental s’est dissipé, il a décidé de monter au théâtre un condensé des quatre romans de Fourré sous le titre Les Éblouissements de M. Maurice.  Dans l’absolu, le noir vaut le blanc. Et même si « Dieu est nègre », le plus grand romancier du monde reste tout de même le nègre … de Dieu.