La ville cardinale

    Alors que nous préparions ce numéro vingt-six de Fleur de Lune, nous avons reçu, transmis par un de nos membres, et accompagné d’une longue coupure du défunt Matin de Paris, ce petit mot de J.-P. Guillon :

 

   … Enfin, pour vous, ce bel article de Jean-Paul Kauffmann sur Richelieu, dont je vous ai parlé à Douarnenez, avec son coup de gong initial  et sidérant : « Tuée sur le coup. ». C’est en tout cas l’impression qu’il m’avait faite. L’auteur m’avait autorisé à reprendre ce texte pour Fourré, mais je ne sais plus où j’ai « fourré » sa lettre …

 

… et nous avons pensé que nous ne pouvions mieux faire que de présenter ce beau texte pour clore notre dossier sur Richelieu. La place nous a manqué pour le reproduire in extenso, mais tout lecteur intéressé pourra en trouver, au siège de l’AAMF, le contenu intégral.

 

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     Tuée sur le coup. Le rapide 4071 Paris-Bordeaux dans lequel je me trouve a heurté à 150 km à l’heure une petite fille qui traversait un passage à niveau. Dans les voitures, le choc a été à peine perçu, un bruit de gravillons qui volent sous les roues. Le train a freiné et s’est immobilisé quelques centaines de mètres plus loin. Le conducteur est sorti livide de la locomotive, il court vers les lieux de l’accident. Les voyageurs descendent des voitures Corail, curieux et vaguement inquiets. De l’autre côté de la voie, au milieu de la campagne, quatre hommes en manches de chemise jouent paisiblement aux boules face à l’hôtel-bar-restaurant du Plateau. L’air est doux en cette fin d’après-midi de juin. Les hommes d’affaires ont abandonné leur veste, et arpentent gravement le remblai. Sur le bouclier de protection noirci par les insectes pendent un bout de tissu bleu effiloché et un sac en plastique de couleur orange. Le corps a été relevé à trente mètres du lieu de l’accident : un village du nom de La Chapelle-Saint-Mesmin, près d’Orléans. Elle avait neuf ans. J’ai voulu connaître son nom : Rachel Besançon …

   Quel rapport avec Richelieu ? Deux heures de retard ! Il est 21h30 lorsque je pénètre dans la ville par la porte de Châtellerault. Le désert. Il est probable qu’on ne m’attend plus à l’Hôtel du Faisan. Mais où se trouve l’Hôtel du Faisan ? Sensation étrange : les 2.529 habitants de Richelieu paraissent avoir vidé les lieux. Il fait encore jour. Des martinets glissent en criant au ras des toits. Impression de vide quand on contemple les rues de cette ville austère, qui n’aboutissent à rien. Ville surréaliste aux perspectives infinies. D’emblée, elle fait songer aux cités peintes par Delvaux ou Chirico. Imaginer au milieu des plaines à noyers et des collines à vignobles de la campagne poitevine la présence incongrue d’une place des Vosges. Tout paraît ordonné, impeccable. Et pourtant quelque chose intrigue. Quoi ?

   « Quand tout est à sa place, quelque chose va arriver », disait Breton. Surgit au coin d’une rue un cycliste vacillant. Va-t-il m’indiquer le chemin de l’hôtel ? Je l’interpelle. Il est surpris, perd l’équilibre et tombe par terre. Il se relève péniblement, et bredouille d’une voix pâteuse : « C’est rien, j’ai l’habitude ». Ce sont les seuls mots intelligibles qu’il pourra prononcer. Je le rencontrerai un quart d’heure plus tard. « Par là ! », dit-il, en me montrant le ciel. L’Hôtel du Faisan est derrière moi. Le patron a terminé ses comptes et s’apprête à fermer. Dans une salle de restaurant vide, au plafond immense, un garçon vêtu de noir me sert silencieusement. Il flotte dans les couloirs de l’hôtel l’odeur entêtante du coq au vin.

   Pourquoi avoir choisi de se rendre à Richelieu, petite ville d’Indre-et-Loire située aux confins de la Touraine et du Poitou, à moins de trois cents kilomètres de Paris ? Parce que c’est une création bizarre, et par certains côtés aberrante, dont on n’a guère d’exemple en France. Richelieu fait partie de ces endroits mystérieux tels les Salines d’Arc-et-Senans, de Nicolas Ledoux, la Pagode de Chanteloup, ou le passage Pommeraye à Nantes, où le temps, le mouvement des choses ne sont pas les mêmes qu’ailleurs. (…) Dans un des rares livres consacrés à Richelieu 5, l’architecte Philippe Boudon a analysé comment des éléments aussi différents que la métaphysique de Descartes – né à La Haye, à quelques kilomètres - , les théories coperniciennes, la largeur des carrosses, l’ordre de défilé d’un régiment ont concouru à la création de Richelieu. (…)  

   Philippe Boudon a étudié la curieuse ambiguïté de cette ville où il n’existe pas de centre. Cette absence n’était pas due au hasard. La place du Marché (à l’origine place Cardinale) et la place des Religieuses (place Royale) sont les deux pôles du pouvoir politique de la France de 1630. Cette symbolique secrète donne un aspect singulier à Richelieu, ville inachevée, ville naine. Ce Manhattan horizontal du XVIIe siècle, quadrillé, corseté à l’extrême par son despotique fondateur, n’a jamais pu s’agrandir ou se transformer.

  (…) Dans un cadre aussi étroit, les jeux du hasard – ou les logiques de l’urbanisme – vous font rencontrer dix fois en un après-midi la personne que vous avez interviewée le matin. De telles coïncidences tournent au gag. À Richelieu, on tourne en carré.

   (…) La cité, vue d’avion, ressemble à un damier, maisons et jardins sont des espaces clos, d’autant plus impénétrables à la vue que les rues ne le sont pas.  On est bien chez soi, à Richelieu, on hésite à en sortir, et on n’a pas l’impression de vivre dans un Sarcelles du XVIIe siècle. C’est vrai qu’il se dégage de cette ville de la France moyenne une certaine douceur de vivre, une nonchalance que l’on juge idyllique, voire exotique, lorsqu’on arrive de Paris.

    La Place du Marché, avec ses tilleuls, ses vieilles enseignes dessinées sur les façades, donne l’image presque parfaite d’une France profonde 6 que nos politiciens et nos technocrates se plaisent parfois à évoquer pour nous persuader qu’ils ont encore de la glèbe à leurs escarpins. Les plaisirs et les modes de Paris entameront-ils un jour cette France des potagers, de l’apéro du dimanche et du Crédit agricole ? Nous sommes exactement ici dans la France du juste milieu. D’ailleurs, la vraie séparation entre le Nord et le Sud intervient dans ce pays richelais, où apparaissent les premières tuiles « canal » dites tiges de bottes et de nombreuses espèces de plantes et insectes méridionaux tels que la cigale rouge, chantée par Rabelais.

   Avec sa belle inscription en lettres blanches collées sur la vitrine, annonçant qu’ « ici, on peut apporter son manger », son billard et ses colonnades métalliques de style Baltard, le café Richelieu fait partie de ces endroits où l’on est plus près de la Belle Époque que du troisième millénaire (…).

   Faut-il pour autant se fier aux apparences ?  J’ai retrouvé à la Bibliothèque nationale deux romans étranges dont l’action se passe à Richelieu. Le premier, qui s’intitule La Marraine du sel, de Maurice Fourré, raconte l’histoire d’une commerçante de la Place du Marché, empoisonneuse et sorcière, qui tente d’envoûter son amant, un représentant de commerce en « fanfreluches joyeuses et funèbres ». Un passage vraiment étonnant, celui où par un dimanche après-midi d’été, les Richelais accourent à la devanture du magasin de vêtements pour voir deux mannequins fondre au soleil – la jeteuse de sorts avait omis de baisser la tente … (…) 

   Tout aussi morbide, l’autre roman, La Ville aux eaux mortes de Georges David, évoque une cité à l’agonie, envahie par des émanations fétides. (…).

 La fin de la visite à Richelieu, je la réserve au parc du château (…)  Dans ces lieux s’élevait au XVIIe siècle une demeure considérée comme l’une des plus magnifiques d’Europe. La galerie du château que fit construire le Cardinal renfermait une collection inestimable : les Esclaves de Michel-Ange – aujourd’hui au Louvre – des toiles de Rubens, Poussin, Champaigne, etc.   (…)

   Du château, il ne subsiste qu’un dôme, bâtisse orpheline dont on distingue la silhouette blanche à travers le feuillage des marronniers. Il se dégage de ces allées soigneusement ratissées une certaine mélancolie, un air de regret. À l’emplacement du château s’élève maintenant une roseraie. Les bassins, les canaux, ne reflètent plus rien, les sept kilomètres de murs n’entourent plus que l’illusion d’un palais. Les deux Anglaises qui, en se promenant dans le parc du Trianon le 10 août 1901, se trouvèrent soudain mystérieusement transportées dans la journée du 5 octobre 1789, avaient-elles, comme l’écrit Jean Cocteau, ouvert par mégarde une porte du temps ? À Richelieu, il n’aurait pu leur arriver semblable aventure, tant est profonde l’immobilité des lieux.
 

Jean-Paul Kauffmann

Le Matin de Paris

Samedi 30 juin-Dimanche 1er juillet 1979

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5 Richelieu, ville nouvelle, Dunod. 

6 Hélas, non, plus aujourd’hui, après les travaux récents qui l’ont irrémédiablement défigurée (NdR).