Avec Maurice Fourré à Richelieu

L'AAMF a publié en octobre 2013 les Actes du Colloque de Richelieu dans la collection Les cahiers Fourré


   Les  23 et 24 septembre derniers,  se sont tenues à Richelieu (Indre-et-Loire) diverses manifestations, et notamment, le samedi 24, un colloque autour de La Marraine du sel, second roman de Maurice Fourré, dont l’action est, on le sait, circonscrite entre les remparts et le quadrillage des rues de la cité édifiée par le Cardinal, à l’ombre d’un  palais  aujourd’hui disparu.

   Organisé conjointement par l’Association des Amis de Richelieu et par le Groupe de recherches interdisciplinaires sur l’histoire du littéraire (GRIHL) qui y ont très chaleureusement convié l’Association des amis de Maurice Fourré, le colloque avait pour point cardinal l’opposition, présentée par l’historien Christian Jouhaud en préambule à Sauver le Grand siècle (Seuil, 2007) de deux visions romanesques de la postérité historique de la ville de Richelieu : celle, « noire » de Julien Gracq dans Carnets du grand chemin (José Corti, 1992) :

 

   Richelieu en Touraine. Le délabrement de la minuscule cité du Cardinal rappelle celui de l’Alger européenne repeuplée après 1962 par les natifs du gourbi. Les immenses fenêtres des pavillons Louis XIII de la rue principale, hautes de trois mètres cinquante, sont rebouchées à demi, tantôt en haut, tantôt en bas, par des plaques de ciment, qui tentent de les rajuster à l’échelle des modernes bonbonnières ; certaines sont coupées à mi-hauteur par un plancher supplémentaire, comme au château des papes d’Avignon, réaménagé un moment en caserne. Pas un rideau, lorsqu’elles subsistent intactes, à ces verrières géantes : il y a là apparemment un format de voilage que ne fournit plus nul Monoprix. Au fond des porches voûtés, immenses, qui béent sur la rue, on aperçoit un dédale de courettes, d’appentis, de bonbonnes de butane, de cages à lapins. C’est comme un faubourg Saint-Germain repeuplé par Charonne et en route vers le bidonville ; la mesquinerie sordide de l’habitat moderne s’affiche exemplairement dans cette bastide aristocratique, colonisée par des squatters petit-bourgeois, dans ces « intérieurs » où les logis de haute époque sont partout réduits hideusement comme des crânes jivaros …

 

    … et  celle, « rose » (of course …) de Fourré lui-même dans La Marraine du sel :

 

   … les douze cents toises qui étranglent d’un collier de boulevards silencieux la cité bouleversante du Cardinal ... Poussons gentiment, et sans trembler du cœur, dans la Grande-Rue. Tout est éteint déjà. Traversons la place des Religieuses, la rue de l’Académie. Les trottoirs ne seront que pour nous, entre les grands hôtels uniformes, étrangement alanguis dans la pierre dure, dissimulant derrière leurs porches solennels l’embuscade borgne de courettes secrètes, géométriquement cloisonnées, que réunissent pour des cheminements occultes d’étroits pertuis …1

 

   Gracq et Fourré, couple ago-antagoniste occupant, dans l’entourage immédiat de Breton, les marges affabulatrices du surréalisme de l’immédiat après-guerre … Ainsi lancé, le colloque ne pouvait être que passionnant,  on le vérifiera ci-après.

   Mais les festivités avaient commencé dès le vendredi 23 septembre, sous un soleil radieux, par une visite détaillée de la ville,  sous l’égide de Bernard Gaborit, grand Ami de Richelieu pour qui ce lieu si riche n’a pas de secrets.  Cette promenade comportait des stations devant chacun des lieux évoqués par La Marraine du sel : la Grande-Rue, la place des Religieuses, les remparts, le domaine de Fol-Yver, la mercerie Allespic, l’hôtel du Puits-Doré (de la “Rose Blanche” dans le roman) … etc,  occasion d’écouter, devant les lieux mêmes qu’ils illustraient, les passages du roman, superbement dits par la comédienne Anne Orsini. L’adéquation entre le décor et le texte était réussie au point d’en être troublante, trouble renforcé par la découverte du nom de la rivière qui, avec le Mâble, arrose Richelieu : la Veude, et non la Veule, comme elle est orthographiée dans le roman : erreur ou volonté délibérée de Fourré ? Ou coquille commise lors de la composition du texte chez Gallimard ? Nous ne le saurons qu’en vérifiant sur le manuscrit de l’œuvre, auquel nous n’avons pas (encore ?) eu accès. Qu’il suffise de noter pour l’instant que Veule ou Veude, le nom renvoie à la Veuve qui domine tout le récit, autrement dit, Mariette Allespic.

 

     Après  une brève halte à la terrasse du Grand Café Richelieu (lui aussi mis en scène par Fourré dans le roman), place du Marché, pour se refaire des forces en goûtant la délicieuse bernache, autrement dit le vin nouveau du cru, la découverte s’est poursuivie avec la visite du musée, et notamment des immenses et étonnants tableaux de batailles commandés par le Cardinal pour l’ornement de la grande galerie de son château.  Il s’agissait là, comme l’a expliqué Christian Jouhaud à l’assistance, d’un des trois volets de l’exposition Richelieu à Richelieu, architecture et décors d’un château disparu, qui s’est déroulée ce printemps sur trois lieux complémentaires, les musées des Beaux-Arts de Tours et d’Orléans, et le musée municipal de Richelieu, donc, le seul où l’on puisse encore admirer certaines des œuvres présentées lors de cette magnifique exposition qui a rassemblé  la totalité des objets encore subsistants après l’équarrissage, dans les années 1830,  du palais édifié par le Cardinal, et qui a donc permis de se faire une idée aussi exacte que possible de sa somptuosité2.

 

   Après cette visite, les participants se sont retrouvés à l’Hôtel du Puits-Doré, où ils ont pu suivre la présentation de l’AAMF par sa présidente, visionner le film biographique Chez Fourré l’ange vint réalisé par  Bruno Duval, et clôturer la soirée par un grand dîner, au terme duquel Anne Orsini a offert en guise de finale une belle interprétation d’un passage clé de La Marraine, celui  du « baiser solaire », autrement dit des mariés de cire fondant dans la vitrine du magasin Allespic. Chacun a ensuite regagné son gîte, traversant « gentiment et sans trembler du cœur », à l’instar de Clair Harondel, ce décor inchangé sous les étoiles : les trottoirs « n’ont été que pour nous, entre les grands hôtels uniformes, étrangement alanguis dans la pierre dure … »

 

   Le samedi 24 septembre avait lieu, à l’Espace Richelieu (un des hôtels particuliers qui, tous identiques, bordent la Grande Rue), la Journée d’études proprement dite, dans  une salle dont l’antichambre abritait l’exposition des dessins pour la Marraine du sel de Tristan Bastit, qui en a fait une présentation détaillée au cours de la journée.

 

  Sous l’égide de l’université française, l’utopie d’une lecture autorisée de Maurice Fourré était enfin réalisée.

 

*** 

 

   Premier  intervenant  désigné par le sort, Christian Biet, professeur à l’Université Paris X-Nanterre,  a rappelé  à point nommé dans La rose et la bouteille (c’est la vie), le premier roman de Fourré. Co-auteur d’un ouvrage de la collection Découvertes-Gallimard consacré aux Surréalistes, Christian Biet a fait valoir que La Nuit du Rose-Hôtel évoque à mots couverts les fastes pré-surréalistes des années vingt dans les hôtels de passe de Montparnasse.   

Second intervenant, Alain Viala, professeur à l’Université d’Oxford,  a invité les participants à emprunter, avec les précautions qui s’imposent, l’Escalier bavarois qui l’avait conduit, au fil de sa propre lecture, De la bavaroise nénette aux étagements du passé : la fameuse recette détaillée par Fourré à la manière d’un ready-made lyrique fournit aussi la méthode de lecture spiraloïde de son ouvrage, étagé dans les strates de sa mémoire à la manière d’une ville morte comparable à la Bruges de Rodenbach (transposée à San Francisco dans le Vertigo d’Hitchcock).3

  Troisième intervenante, Judith Lyon-Caen, maître de conférence à l’EHESS,  a pour sa part porté son attention sur les Mariés de cire liquéfiés par le soleil à la vitrine de la mercerie Allespic – laquelle, comme on avait pu le constater la veille, existe  toujours, presque inchangée, à Richelieu – et aux échos qu’on en retrouve dans l’imaginaire fétichiste et mortifère de certains écrivains du dix-neuvième siècle comme Champfleury.

  Quatrième intervenant, Christian Jouhaud a exploré les Lieux des spectres. Pour atteindre son objectif théorique de Voir le passé, ne suffirait-il pas de capter, entre le passé et le présent, la bonne fréquence, celle de « ce qui revient » ? Avec le recul du temps, et à la lumière de Derrida, la vision de Fourré et celle de Gracq ne lui paraissent plus aussi antagonistes.

 

    Il  a ensuite fallu d’urgence aller se restaurer. Le déjeuner, préparé par les soins des Amis de Richelieu, était servi sur place, dans le jardin ensoleillé, ce qui a fait de cette pause un moment particulièrement plaisant et détendu.

 

  En début d’après-midi, Nicolas Schapira, maître de conférences à l’Université de Marne-la-Vallée, a évoqué, sur le modèle de Mariette Allespic, D’autres femmes fortes à Richelieu, nous démontrant qu’être noble, à l’époque, était un travail à plein temps.  

   En sixième position, Dinah Ribard, maître de conférences à l’EHESS,  en est revenue à la lecture frisante de La Marraine pour évoquer les rapports des affaires Mariette Allespic/Marie Besnard, sous les robes du Cardinal, et les terres vénéneuses du cru.

   Septièmement, Alain Cantillon, maître de conférences à l’Université de Paris III,  a  choisi de S’engloutir dans l’état des lieux en rétablissant, sur les pas de Clair Harondel, la communication avec les Diables de Loudun, ponctuée de coups de téléphone (inter-)Urbain ... Grandier.

  Lui a succédé Sophie Houdart, professeur à l’Université de Paris-III, pour nous parler des Pérégrinations de Clair Harondel  en partant de la dédicace à Maurice Fourré, ce “vieillard vert”, d’un (fort mauvais) roman de Michel Carrouges : Les Grands-pères prodiges. Carrouges, meilleur critique que romancier, avait décelé, bien avant Gracq,  le talent particulier de Fourré pour faire découvrir “la signifiance de l’insignifiant”.  

   Laurence Giavarini, maître de conférences à l’Université de Dijon, a fermé le ban en évoquant les Sujets déplacés à Richelieu : déplacement du sujet, glissement de l’objet – Fourré serait-il l’héritier des pastorales du XVIIème siècle ?4

 

    Et le soir, au dîner de clôture qui s’est tenu au Fossé des Anges, en contrebas de la Porte de Châtellerault,  on servit en dessert, sous le portrait inattendu de Raymond Roussel, des … Bavaroises nénettes.

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1 Cf Fleur de Lune n° 21, avril 2009, Regards croisés sur Richelieu

2 Le superbe catalogue de l’exposition reste, lui, disponible : Richelieu à Richelieu, architecture et décors d’un château disparu, SilvanaEditoriale, 2011, avec une préface de Christian Jouhaud.

3 Richelieu a d’ailleurs été dépeinte par d’autres écrivains, et notamment par un natif du lieu, Georges David (1878-1963) dans La ville aux eaux mortes (1956). On le trouve mentionné dans un autre beau texte écrit sur Richelieu, celui de l’écrivain et journaliste Jean-Paul Kauffmann que nous reproduisons ci-après.

4 Il s’agit là bien sûr d’un abrégé très condensé des remarquables interventions qui ont jalonné cette journée. Nous espérons vivement que les actes du colloque seront disponibles dans un avenir proche (NdR)