Voyage au pays de Conomor

La Bretagne, c'est grand, c'est tout un pays, qu'on croit connaître, alors que pas du tout.

Invités par des amis à passer un week-end enchanteur à Lizio (Morbihan), au mois d'avril dernier, deux membres de l'AAMF ont eu la surprise de découvrir qu'ils se retrouvaient au bord même du pays de Tête-de-Nègre, dont Fourré dessine lui-même les contours avec un grand souci de précision, au tout début de l'ouvrage, dans sa « Présentation des artistes »...


Le baron DÉODAT de LANGUIDIC, dit TÊTE-DE-NÈGRE, 93 ans, quatre fois veuf, maître du domaine des Trois-Cailloux en Laniscat (Côtes-du-Nord), près des gorges du Daoulas, affluent serpentin du Blavet et du canal de Nantes à Brest, en amont du barrage de Guerlédan. Sera assassiné.

... puis en tête de la deuxième partie, au chapitre « L'auberge des brumes » :

Croisement routier. La Nationale 164 bis, de Rennes à Rostrenen.

Chemin d'Intérêt Commun n° 44, remontant vers le nord à travers la vallée du Daoulas.

Une automobile s'est arrêtée, à la tombée de la nuit d'hiver, devant une auberge bretonne, solitaire, au croisement de deux routes encaissées de rochers et d'ajoncs.

RELAIS DU MONASTÈRE
Gildas Le Dévéha
Aubergiste Accrédité

Comme un enfant, on reste toujours surpris et émerveillé de découvrir, sur la carte Michelin (d'ancien modèle, à couverture jaune) que tout est vrai, que les sites évoqués dans le roman existent bel et bien, et qu'ils sont là, à portée de roue. L'ayant vérifié, nous n'avons plus hésité : à nous le pays de Tête-de-Nègre ! Il commençait à une quarantaine de kilomètres à peine, au nord-ouest de Lizio, de l'autre côté de Josselin, dont le château se dresse déjà en bordure du (long) canal de Nantes à Brest, qu'il n'y a qu'à suivre, passé Pontivy, pour se retrouver sur les Lieux.

Bref rappel des circonstances.

Hilaire Affre, dit Basilic, fuyant à la fois sa ville natale de Château-Gontier, et son père, Achille Affre, passementier veuf en proie à de multiples malheurs, débarque un beau soir devant l'auberge de Gildas Le Dévéha, située au croisement de la nationale de Rennes à Brest (N164bis, aujourd'hui encore) et de la petite départementale (D44, toujours) qui la coupe à angle droit, pour monter vers Laniscat en suivant les gorges du Daoulas. Cette auberge, le Relais du Monastère, « se trouve sur les bords du Blavet, près des ruines de l'abbaye de Bon Repos, à une demi-lieue environ du château des Trois-Cailloux », la propriété où le Baron de Languidic, dit Tête-de-Nègre, va mourir, assassiné par l'apparition d'un double ténébreux, lui aussi masqué de noir et dont tout porte à croire qu'il s'agit de l'auteur lui-même, « un nommé Maurice » qui serait « responsable de TOUT ». Le drame a son happy end : l'union entre Hilaire Affre, débarrassé de son propre double ténébreux, Basilic, et Soline, fille adoptive et héritière du Baron, libérée de la présence oppressante de son noir protecteur.

La seconde partie et le dénouement du roman se déroulent dans une géographie très circonscrite, entre le manoir des Trois-Cailloux, que nous allons tenter de localiser, la petite ville de Gouarec, les ruines de l'abbaye cistercienne de Bon Repos, les landes de Liscuis, le village de Laniscat.

Le fameux croisement entre la N 164bis et la D44, décrit au début de la deuxième partie du roman, apparaît clairement, entouré d'un cercle, en haut à gauche de la carte. Bien que la nationale 164bis ait été, depuis l'époque de Fourré, aménagée, sur plusieurs tronçons, en route à quatre voies, le carrefour lui-même n'a guère changé depuis les passages de « Monsieur Maurice », qui a d'ailleurs croqué les lieux d'une main alerte et malicieuse, et non sans un certain souci de réalisme :

Est-ce le manoir du baron Tête-de-Nègre qui est représenté, flanqué de ses deux tours, sur ce dessin ? Jacques Simonelli, qui a minutieusement visité tous ces lieux il y a un certain temps déjà (et à qui nous devons pour une bonne part les illustrations de notre article), nous livre son point de vue :

J'ai pu, grâce à Géoportail et autres sites, « survoler » Bon Repos et ses environs.

Conclusion : il y a trois localisations possibles pour le manoir de Tête-de-Nègre, dont :

  • le manoir de Liscuis dont Claude Besson donne une photo sans argumenter, dans Maurice Fourré & à l'amande basilicale, (Revue La Mandragore n° 5, 1999), et qui se trouve en Laniscat ;

    Le manoir de Liscuis (photo courtesy Claude Besson et La Mandragore)
  • l'une des maisons du hameau du Longeau, parfois dite "manoir" , selon la responsable de l'accueil à l'abbaye de Bon-Repos,   qui proposait ce site parce qu'il répondait aux différents critères déductibles du texte :  côté nord du Blavet et de la nationale, proximité des gorges du Daoulas, trajets de Soline ; mais il se trouve [comme l'abbaye elle-même] sur la commune de Saint-Gelven ;

  • l'une des maisons du hameau des Granges, avec les mêmes arguments (mais on est plus près de Bon-Repos, et plus loin du Daoulas, d'où même difficulté).

M. Maurice, à la page 136 du roman, « passe devant la porte » de l'auberge [en provenance de Gouarec], « tourne à gauche » et « s'engage dans le chemin creux qui monte vers les gorges fantomatiques du Daoulas », ce qui cadre mieux avec Liscuis ou le Longeau, et élimine les Granges. Pour départager, nous avons le dessin que Maurice Fourré a tracé du château, et il ne ressemble pas vraiment au manoir de Liscuis. Mais comme pour Fol-Yver le romancier aura magnifié son modèle. On reconnaît bien au fond la crête de Liscuis, avec à l'ouest le manoir, à l'est la maison de l'angle nord-ouest du carrefour N164bis/D44, très exactement dessinée

Le carrefour du Relais du Monastère, aujourd’hui, avec à gauche la maison représentée sur le dessin de Maurice Fourré, et à droite, l’actuelle « Tavarn du Daoulas » à l’emplacement présumé de l’auberge du Monastère.

et au premier plan le Blavet et la route (qui devrait être entre les constructions et la rivière, mais l'auteur l'a visiblement rajoutée ; la voiture va vers Gouarec). Le dessin est donc en faveur de Liscuis (avant de décider, il faudrait quand même pouvoir visiter le Longeau).
L'auberge de Le Dévéha a très bien pu exister (les annuaires de années 50 nous diront s'il y avait à l'époque un Relais du Monastère). Son emplacement, qui est forcément côté Sud de la route (la chambre 3 est orientée vers la N 164 et les gorges du Daoulas, p. 176) est celui de l'actuelle Tavarn du Daoulas. La rivière que « boit le saule noueux » (p. 173) est le Daoulas et non le Blavet, qui coule plus au sud, sous les « six arches du pont féodal » (p. 122).

Vue générale des « lieux », prise depuis le nord : au fond, la nationale 164bis, de Rennes (vers la gauche) à Gouarec (vers la droite). Au milieu de la photo, une portion de la D44, montant vers Laniscat, longée à gauche par le Daoulas, à droite par les landes de Liscuis

Après l'exploration du carrefour fondateur, nous sommes descendus de quelques centaines de mètres, sur les traces de Gildas et d'Hilaire, vers le Sud et vers les ruines de Bon-Repos.

... L'Aubergiste breton et le Passant, ricanants et songeurs, silencieux ou sacrilèges, vont aller et venir, cheminer le long des arbres (&) atteignant un chemin subalterne, dont le pont féodal aux six arches accablées d'invisibles piétons ancestraux, traverse une cascade écumeuse & Ruines du Monastère de Bon-Repos, où frémit, dans l'aspiration de l'air nocturne, l'enlacement trop lourd des lierres, délicatement sensitifs, dans les décombres monacales & (Tête-de-Nègre, p. 117).

L’abbaye cistercienne de Bon-Repos, façade principale

Tout cela, nous l'avons vu, le pont médiéval construit par les moines à la place du pont gallo-romain, la cascade écumeuse, les hautes futaies de la forêt de Quénécan & Mais Bon-Repos, restauré, bichonné, flanqué d'un hôtel-restaurant aménagé dans les communs, et d'une librairie bien garnie en ouvrages sur la région - mais dont, comme de bien entendu, Maurice Fourré et ses livres sont absents - Bon-Repos n'est plus cette silencieuse carcasse peuplée d'arbres, cette ruine empaquetée de lierre que Fourré a connue à son passage, et où se glissent à la nuit les ombres de ses personnages. Faut-il s'en féliciter ? Ouvert aux intempéries, dévoré par la forêt, Bon-Repos n'existerait peut-être plus aujourd'hui, certes. Mais pour autant, fallait-il le restaurer aussi radicalement, au point d'y installer, pendant l'été, les gradins d'un spectacle son-et-lumière intitulé Au pays de Conomor ?

Eh bien oui, peut-être. Car comment ne pas y voir ce que Fourré se plaisait à appeler « un intersigne » ? Ce Conomor, en effet, dit le Maudit, personnage semi-légendaire que l'on a souvent appelé le Barbe-Bleue breton, et qui a hanté ces lieux au VIème siècle, n'est pas sans rappeler par certains traits le sinistre baron Tête-de-Nègre, son lointain successeur.

Il y avait à cette époque, dans la partie montagneuse de la région, un roi nommé Conomor qui s'était fait connaître par une obsession perverse et une perfidie diabolique : il avait pour habitude constante de tuer ses épouses une fois qu'elles étaient enceintes & Il en avait assassiné plusieurs, issues de vieilles familles aristocratiques & (Vitalis, La Vie de Saint Gildas, vers 1020)

La biographie du Baron de Languidic n'aura été qu'un long chapelet de merveilles et d'horreurs. Il était beau, traînant toutes les femmes après soi & Il a couru le monde aveuglé de miroirs où toutes les épouses se regardaient & Toutes ses pistes se jalonnaient de malheur et de volupté & Sa réputation d'impitoyabilité préparait à l'avance toutes ses victoires. Délacé des femmes, comblé de fascinations et détruit de triomphes & Languidic offre maintenant l'affreux miroir de sa mort pour couronner par la plus étonnante conquête le miraculeux rosaire de ses crimes ... (Maurice Fourré, Tête-de-Nègre, p. 150).

Méditant sur ces coïncidences qui ont d'ailleurs toujours passionné Fourré lui-même (« De plus en plus je crois à ces étonnantes géométries que tracent, à travers les forces en mouvement qui composent le monde, certains évènements qui sont le signe et l'inéluctable aboutissement d'une succession et d'une conjugaison d'appels », écrivait-il à Michel Carrouges au printemps 1949), nous avons poussé vers Gouarec, et son célèbre  « Hôtel du Blavet », où Fourré, et tout autant son double dans Tête-de-Nègre, Monsieur Maurice, « le conducteur de la camionnette angevine », ont logé :

Vue de Gouarec, avec au premier plan le Blavet (ou canal de Nantes à Brest) et à gauche de la photo, à l’entrée du bourg, la façade blanche de l’hôtel du Blavet.

... Dans un instant, le peu tranquillisant compagnon va disparaître en direction de Gouarec, où il gîte quelquefois dans le douillet Hôtel du Blavet (&) dans la fraternité d'un antique village aux demeures constituées de pierres cyclopéennes, offrant dans ses portes et fenêtres (&) le signe légendaire de l'entrée du tombeau & En déjeunant ou dînant à Gouarec, installé souvent seul à sa table, le vieux Fantôme passe tout son temps à lire, écrire même, ne relevant un Sil que pour pénétrer les arrivants. (Tête-de-Nègre, pp 137-138)

Les « pierres cyclopéennes » d’une maison au centre de Gouarec

À notre tour, nous avons exploré le bourg, l'hôtel du Blavet désormais fermé, aveugle, hagard, plus fantomatique encore que les gorges du Daoulas ; le pavillon des Rohan, ancien relais de chasse de cette noble famille (qui en avait bien d'autres), le presbytère, les Halles, le pressoir, la gare, aussi désaffectée que l'hôtel du Blavet  & jusqu'à ce que nous tombions, tout au centre du village, sur une rue dont le nom, à lui seul, nous a confirmé, si besoin était, que nous étions attendus en ces lieux fourréens : car cette rue étroite, tortueuse, entre les façades coiffées d'ardoise noire, s'appelait, tout simplement la :

RUE DU BARON


B. Dunner