Fourré à la Sorbonne

Le 10 décembre dernier, Maurice Fourré était, pour la première fois de sa vie, étudié à la Sorbonne, dans le cadre du Séminaire Henri-Béhar, intitulé cette année Surréalisme et baroque. Quelques membres de l’AAMF étaient présents à cette séance, dont la seconde partie était consacrée à Dali, ce qui explique l'entrée en matière. Pour les lecteurs de Fleur de Lune qui n’ont pu se trouver là, nous en reproduisons, en deux livraisons, le texte de l’intervention de Bruno Duval.

Quand j'ai découvert l'intitulé complet de la double séance d'aujourd'hui, je me suis demandé si, du point de vue des rapports entre le surréalisme et le baroque, Maurice Fourré, le romancier le moins visible, depuis des lustres, à la devanture des librairies pouvait avoir quelque chose à voir avec Dali, l'artiste peintre le plus voyant du siècle dernier.

 Au sens premier du terme, Rimbaud l'a dit, Il faut être voyant, se faire voyant...

Cela dit, si l'on est (né) voyant, pourquoi « faudrait »-il donc l'être, ou, à plus forte raison, « se faire » voyant ..?

Il y a là, entre l'inspiration romantique et la transpiration classique, un conflit larvé qui, à première vue, n'est pas vidé par la fameuse Lettre du voyant.

De façon inespérée, l'ambitieux mais énigmatique programme de Rimbaud rencontre un écho imprévu dans La Nuit du Rose-Hôtel, premier roman, paru en 1950, d'un septuagénaire angevin. Dans ce livre, le personnage 4 de l'huissier qui, tel un notaire de Molière, vient dénouer à la fin du drame les fils de l'intrigue s'appelle maître Yzambard, allusion détournée mais néanmoins transparente à Georges Izambard, professeur et, à ses heures, ange gardien d’Arthur.

 Et c'est bien en effet une réponse implicite à la Lettre du voyant qui, de façon imprévisible, prend tournure à travers le discours de l'huissier du Rose Hôtel : « Il faut me taire, ou du moins ne parler que par des à-côtés et avec des détours, et n'attendre le centre que par des spirales qui en appellent à l'âme et évoquent l'essentiel, parmi le multiple des contradictoires, dans une chaîne de silences...

 Faisant directement écho à celui de Rimbaud, le « Il faut » initial introduit mezzo voce la réponse de l'esthétique baroque à l'esthétique classico-romantique, dans le sillage de laquelle s'inscrit en principe le Voyant, sous prétexte d'en outrepasser les limites subjectives pour parvenir à l'objectivité de la vision. En ne se l'adressant plus qu'à lui-même à travers le prête-nom fictif d'un représentant de la loi, Fourré démasque, sans avoir l'air d'y toucher, le faux-semblant de l'autorité rimbaldienne, fondée sur le respect aveugle d'on ne sait quel impératif catégorique : ce qu'il lui « faut », à lui, ce n'est plus donner de la voix pour se faire entendre, mais, bel et bien « se taire ». C'est la réponse d'un vieillard vert, qui en a vu de toutes les couleurs, à un jeune homme prêt à tout pour donner, dans la réalité immédiate, une couleur aux voyelles.

Comme tout le monde, Fourré connaissait le silence fatal auquel avait abouti la brève carrière littéraire de l'auteur des Illuminations, mais, longtemps après la 5 sienne propre, avortée avant la guerre de 14, il n'avait pas la moindre envie d’en faire autant. Dans une lettre à son Izambart à lui, Louis Roinet, prof de lettres à Angers, il dresse la liste des invités à la soirée de lecture de La Nuit du Rose-Hôtel qui, avant la parution du livre, devait avoir lieu, sous l'égide d'André Breton, à l'hôtel Littré, à Paris. À côté du nom de Renéville, il ajoute entre parenthèses : « ...(dont l'œuvre m'a été personnellement infiniment utile et précieuse par mille conseils) ». André Rolland de Renéville ayant publié, dès 1929, Rimbaud le voyant, première tentative de prendre l'auteur à la lettre de son ambition ésotérique, cette précision historiographique valide l'interprétation proposée.

 Mais il faut également proposer - ésotérique ou non - une lecture qui tienne compte de l'ambition re-créatrice propre à l'art poétique, et pas seulement romanesque, de Maurice Fourré, d’autant plus qu'à la différence de celui de Rimbaud, il ne s'accompagne d'aucune lettre, ouverte ou fermée.

Avait-il donc besoin, pour être porté sur la place publique, d'un discours ex cathedra ?

C'est son cadet André Breton, ancien auteur d'une fameuse Lettre aux voyantes, qui le tiendra, en préfaçant lui-même, en 1950, le premier roman de Fourré, lequel inaugure la collection Révélation que Breton va diriger chez Gallimard. Voici ce qu’il y dit du Rose-Hôtel : « ...Œuvre dont enfin toute amertume est exclue, et à jamais dépourvue de tout ce qui vicie les autres dans leur totalité : le goût de paraître, d'en imposer, de se faire extérieurement une place au soleil. Cette place est ici toute faite à l'intérieur de l'homme et je n'en sais pas de plus enviable. ».

L'argument négatif primant, d'entrée de jeu, on peut soupçonner ici, de la part de Breton dans son rôle de « Révélateur », quelque dénégation relative à sa propre « amertume » d'homme de lettres, davantage qu'à celle du « révélé » : en effet, Breton est en pleine période transitoire de sa propre carrière, et il a peut-être, lui aussi, besoin de « paraître » chez Gallimard, ne serait-ce que pour en remontrer à la nouvelle génération littéraire menée par Albert Camus, qu'il mentionne d'ailleurs au passage comme directeur de la collection Espoir.

Mais il y a autre chose : l'opposition péremptoire, d'inspiration romantique, entre « l'intérieur de l'homme» et son extérieur. L'inconnu Maurice Fourré, pour son compte personnel, y souscrirait-il pleinement ?

Il y a là l'expression d'un dualisme âme/corps qui soumet à l'épreuve cartésienne les fondements philosophiques, établis dès l'antiquité grecque, du raisonnement dialectique. Il y a là aussi le maintien arbitraire d'une tradition académique qui, en toute bonne foi, exclut l'hypothèse d'un Rimbaud baroque, jouant volontairement des à-peu-près et des doubles sens : dans l'interprétation musicale actuelle, le baroque, ce n'est pas seulement le choix d'un répertoire historiquement déterminé, c'est aussi l'art de le jouer autrement, pour mieux laisser entendre la vibration d'un tempérament.

(…)

Comme en témoigne son omniprésence dans la presse angevine de 1950 à 1960, recensée dans Fleur de Lune, bulletin de l'Association des amis de Maurice Fourré depuis 1998, ce débutant tardif n'était lui-même pas exempt, dans sa province, d'un certain goût de paraître, en librairie comme ailleurs : « Vous allez voir ce que vous allez voir..! ».

Malheureusement, passé l'engouement d'un cercle d'initiés en faveur du Rose-Hôtel, on n'a plus rien vu venir sur la place de Paris, hormis, une fois tous les cinq ans – en 1955 et en 1960 –, deux nouvelles publications la dernière à titre posthume), toujours chez Gallimard, cette fois dans la collection blanche (apprécions au passage la maîtrise involontaire du calendrier par un débutant tardif démuni de tout plan de carrière).

Dans l'art de la peinture comme dans celui du roman, l'invisible serait-il forcément non-voyant, ou tout au moins mal-voyant, et le trop voyant incapable de voir l'invisible ?

Pour tenter de répondre à cette question, je me suis résigné, malgré des réticences avant-gardistes qui appartiennent aujourd'hui au passé, à feuilleter le catalogue raisonné de l'œuvre peint de Salvador Dali. Tout de suite, je suis retombé sur de nombreuses tours, plus phalliques les unes que les autres, et combinant, sous l'influence immédiate de Chirico, des souvenirs d'enfance à la leçon du docteur Freud – de quoi se prendre, à bon compte, pour Léonard de Vinci ! L'une d'elles, érigée sur une plage en regard d'un nuage de forme baroque, prend dans son ombre une figure féminine en contrebas. Sobrement intitulée La Tour, cette toile de 1934 m'a visuellement renvoyé à la photographie de la tour de Cornillé, qui orne à trois reprises la suggestive couverture rose de La Nuit du Rose-Hôtel.

Érigée au bord de la mer, la Tour de Dali n'a rien d'un phare réel.

Érigée à l'intérieur des terres par un architecte maritime, celle de Fourré en a tout, c'est là son atout.


Peut-être Fourré avait-il lu à sa sortie, en 1906, La Tour d'amour de Rachilde, dont la couverture est ornée d'un phare nocturne qui pourrait être signé Vallotton ? En tout cas, dans l'état actuel des recherches, rien ne permet d'en obtenir la certitude absolue, et d'ailleurs ça n'a pas d'importance : les phares sont nombreux autour de Fourré : il y a le Phare du bout du monde de Jules Verne, qui était dans sa jeunesse son auteur de prédilection, ou le Phare de Loire, un quotidien publié à Nantes depuis 1876, (année de sa naissance), par la famille de Marcel Schwob – à laquelle la sienne aurait été liée.

Selon Breton lui-même, la couverture du Rose-Hôtel, signée Pierre Faucheux, était « une chose trouvée ».

De son côté, quand il s'est attaqué, dans les années trente, à la rédaction de La Nuit du Rose-Hôtel, son premier roman, Maurice Fourré, grand bourgeois angevin, n'avait – à l'en croire ! – jamais entendu parler du surréalisme, à plus forte raison de Dali, pas encore revenu de Hollywood.

Dans ce roman, qui lui avait été inspiré par une de ces légendes régionales dont il était friand, la Tour (qui définit le seul point de vue extérieur par rapport à ce qui se passe à l'intérieur du Rose-Hôtel), a été construite, sur le territoire bucolique d'un village angevin, par un riche propriétaire désireux de suivre, avec une longue-vue, dans le parc mitoyen du sien, les promenades de sa nièce, inaccessible objet de son désir. Dans la tradition fantastique où, à première vue, s'inscrit le roman, l'Ailleurs entretient des correspondances secrètes avec l'Ici, l'Au-delà avec l'Ici-bas – et, bien sûr, le haut avec le bas. Pour des raisons à la fois mystérieuses et symboliquement évidentes, dans le roman, la photographie de cette tour, rebaptisée Colonne St-Cornille, et qui existe vraiment à Cornillé-les-Caves (Maine-et-Loire), fait l'objet d'un culte de la part des pensionnaires installés à vie au Rose-Hôtel, et que l'on surnomme « Les Ambassadeurs », d'après le titre, devenu proverbial, du célèbre tableau de Holbein, où, pour faire plaisir à ses propres ambassadeurs, Lacan a repéré une anamorphose phallique.

  • - Quel mystère y a-t-il dans cette colonne St-Cornille, qui atteigne si profondément l'âme
    et la trouble ?

  • - Oui, qui donc habite ce singulier cylindre de pierre, dressé sur l'horizon des bois que nous ne connaîtrons pas ?...

Ces deux phrases, je les ai répétées soir après soir pendant plusieurs semaines, lorsque j'ai joué un petit rôle dans les Éblouissements de Monsieur Maurice, adaptation théâtrale des quatre romans de Fourré. Et soir après soir, je n'ai pu m'empêcher, de leur prêter un double sens libidineux, qui ne passait pas inouï aux oreilles des trente interprètes de la pièce.

Le Rose-Hôtel ne comportant pas d'élément visuel – sauf pour sa suggestive couverture, bien sûr – Fourré décide de remplacer le rituel monologue descriptif de tel ou tel « narrateur omniscient ou inconscient » par quelque chose de très particulier : l'invocation dialoguée, sur le mode de l'éloquence la plus cérémonieuse.

Julien Gracq, lorsque je l'ai interviewé à ce sujet, l'a très bien formulé : « On est dans un hôtel de passe, et l'on se croirait à la Cour de Louis XIV ». La Cour en question est constituée des vieux Ambassadeurs, et aussi d'Ambassadrices (prostituées à la retraite), car – il faut le préciser – elle est mixte, à la différence des Machines célibataires de Duchamp. Avec Michel Carrouges, Julien Gracq est celui qui a fait découvrir à Breton le manuscrit du Rose-Hôtel, ce « huis-clos fleuri » susceptible de faire pièce à Sartre, et même à Jean Genet, auteur pourtant de Notre-Dame des Fleurs et du Miracle de la rose.

Genet, Fourré, leurs noms même font penser à une végétation sauvage, où l'éclosion d'une rose tiendrait effectivement du miracle – ou du mirage – de la lecture.

« La cour de Louis XIV », n'était-elle pas le lieu de la cristallisation culturelle du libertinage contre-réformiste en grand théâtre baroque ?

Louis XIV, on le sait, recevait à Versailles, pour les éblouir, les Ambassadeurs du monde entier.

Le propriétaire du Rose-Hôtel (qui l'est aussi de la Colonne St-Cornille), celui qui offre gratuitement un toit aux vieux Ambassadeurs, et entretient la gérante, Madame Rose, s'appelle Léopold Piron, homonyme d'un poète licencieux du dix-huitième siècle. On ne le voit jamais, car il est perpétuellement en voyage, et, jour après jour, ses protégés suivent, sur une mappemonde, les évolutions de ce globe-trotter qu'ils surnomment « Tonton Coucou », en référence à son goût prononcé pour le culte vaudou.

Dans le salon de l'hôtel où ils siègent tous les soirs, lesdits Ambassadeurs se font à leur tour les voyeurs des évolutions du jeune couple formé par le pensionnaire-héros-narrateur Jean-Pierre, dit le Dada, et l'ingénue Rosine, nièce de Rose, dite Kiki.

L'action du roman se situe à Montparnasse en 1922 : comment alors ne pas penser à Kiki (de Montparnasse !), l'égérie du dadaïste Man Ray ? Maurice Fourré, dont Montparnasse était le quartier général (c'est là qu'il débarquait du train d'Angers), pouvait difficilement l'ignorer.

Parallèlement à la critique implicite de l'autorité rimbaldienne en matière de voyance, on relève ici, à mots couverts, une critique de cette même autorité en matière de modernité : « Il faut, a proclamé Rimbaud, être absolument moderne ». Mais pourquoi, se demande le vieux Fourré, résigné à son sort, l'antiquité n'aurrait-elle plus la moindre valeur d'usage ?

D'un côté, l'outrance du potache génial qui n'hésite pas à tendre des verges pour se faire battre, de l'autre la mesure du vieillard malicieux qui a appris à faire la part des choses pour mener, jusqu'au bout, son petit bonhomme de chemin.

Faute d'avoir su rester innocemment voyeur, faut-il donc se faire … voyageur ou, comme l'ont été dans leur jeunesse certains Ambassadeurs du Rose-Hôtel, voyou ?



À suivre ...