Richelieu

A quel moment de ma visite, je ne saurais dire, je m’étais retrouvé flanqué d’un petit vieillard propret et volubile, comme dessiné en filigrane avec sa veste pied-de-poule, son nœud papillon et son chapeau mou des années 1950. Ce cicérone m’avait imposé sa présence et son bavardage avec un naturel et une politesse d’ancien régime si désarmants que je n’avais même pas esquissé une moue d’agacement, et je me laissais littéralement conduire, presque autant soulagé que charmé, à travers le réseau géométrique des rues et des places de la ville close quadrangulaire édifiée sur ordre du Cardinal à partir de 1631. [...]

Quand il dut juger que nous avions épuisé tous les aspects intéressants de l’endroit, mon compagnon me fit m’enfoncer dans un boyau aménagé dans l’épaisseur du rempart. Au bout, une passerelle permettait de franchir les douves du côté ouest de l’enceinte. Nous nous retrouvions dehors, et j’en ressentis brièvement comme une frustration. Pourtant l’enchantement n’était pas rompu. Tandis que nous remontions un mail planté de platanes immenses qui borde les fossés, Monsieur Maurice (il voulait que je l’appelle ainsi) continuait de m’entretenir de son attachement à cette ville et à son histoire. Imprévisible, inattendu dans ses aperçus, qui débordaient largement sur ce qu’on peut lire dans les guides courants:

« Voyez la façon, mon cher ami, dont les villageois se sont emparés des douves asséchées et les ont aménagées à leur profit et à leur idée! Jardins d’agrément ou potagers, cela foisonne de plantations exotiques, d’arbres à palmes, de dahlias, de lupins, de planches de légumes, de jouets en plastique qui traînent, d’outils appuyés contre un cabanon ou un cerisier, de brûlis qui fument tout le temps, de chats encoignés, d’allées abandonnées aux mauvaises herbes par des vieillards qui s’éteignent, de fils à linge surnotés de pinces multicolores, de poulaillers, de grillages, de cris, d’intimités jalouses, de silence mis au frais. Vous descendez des maisons du rempart en empruntant des escaliers de cave creusés dans la muraille, à moins que des portes soient directement percées sur des perrons de plusieurs degrés. Autour de ces issues, différents types de constructions se sont agglomérées au mur d’enceinte ; toutes les savoureuses barbacanes ouvrières et petites- bourgeoises : vérandas, hangars en tôle ondulée, ateliers et remises en planches, bûchers, clapiers, pigeonniers, en libre superposition, s’entassant et s’écroulant pêle-mêle. N’est-elle pas proprement réjouissante, cette affirmation d’individualisme, d’anarchisme populaire, faisant la nique à la stricte ordonnance de la cité intérieure ? Cette multiplicité de détournements, d’expressions originales, d’accrocs à la symétrie officielle, à l’égalitarisme impersonnel des façades, à l’austérité architecturale imposée ! Pour moi, je ne vois pas de meilleure exaltation – par contraste – de la ligne, de l’équilibre, de l’harmonie, de la trop rigide (reconnaissons-le) pureté classique. »

« Eh bien, hâtons-nous d’en profiter, ajouta-t-il, et toute sa personne jusque-là si enjouée m’en parut comme ternie d’un seul coup. On parle, en haut lieu municipal, de nettoyer cette charmante « zone » !

Je préfère ne pas imaginer le glacis gazonné qui va remplacer tout ce pullulement de vie... »

Une morne parenthèse de silence s’installa entre nous tandis que nous poursuivions notre marche en tournant sous les platanes. Mais comme nous arrivions à une place que dominait l’effigie majestueuse du Cardinal, la vue de cette statue rendit tout aussi vite son entrain à Monsieur Maurice.

« Tenez, reprit-il en raccrochant de façon implicite ses derniers propos, croyez-vous que sa gloire en sera rehaussée en quelque manière, maintenant qu’il ne subsiste quasiment rien de son château? Ah, mon ami, contemplez-le, qui nous regarde approcher : Armand Duplessis, l’homme rouge, le réducteur des grandes têtes féodales, l’homme qui a interdit le duel, ce privilège nobiliaire, et soumis les Huguenots. L’homme de La Rochelle! Imaginez-le, arpentant la grande digue dont il avait fait barrer le port contre la flotte anglaise. C’est ainsi que je le vois: en condottiere ecclésiastique, bras croisés face au large, armé comme un crustacé d’acier. Un redoutable homard, ce « cardinal des mers », dont les antennes captaient toutes les ondes mauvaises, les menaces, les complots contre l’ordre royal, contre l’État, la France! Le rude homme, en vérité!

Sacré bonhomme, en vérité! me disais-je pour ma part en l’écoutant, lui. Nous avions pénétré dans le parc du château, sans payer de droit d’entrée ni l’un ni l’autre (je crois qu’il m’avait rendu aussi idéal que lui !). Nous suivîmes une grande allée de marronniers qui nous amena sur le périmètre du château fantôme. Il y a une roseraie à l’emplacement du corps de bâtiment principal, que délimitent encore les anciennes douves. Mais les odeurs qui planaient autour de nous entremêlaient les émanations de crottin, de laurier-rose et, au bout de l’esplanade, d’abricotier. En cette fin d’après-midi estivale, je parcourus longtemps les allées sans fin du parc, considérant ses perspectives qui témoignent de la folie des grandeurs du créateur des lieux.

Je viens de dire « je » faute d’un moyen plus subtil pour signifier comment je finis par constater, sans que la révélation en fût aussi brutale, que mon guide n’était plus à mes côtés. Il avait dû s’évanouir insensiblement, se fondre dans un bosquet ou, plus vraisemblablement, dans un rai de lumière. Je n’en fus pas inquiet ni triste. Ne s’était-il pas présenté ? Maurice Fourré, grand transparent, montreur d’ombres, metteur en scène du là et de l’au-delà, tonton- j’écoute-le-mystère, ex-factoton d’une quincaillerie angevine, Richelais d’honneur pour avoir situé dans la cité du Cardinal l’intrigue d’un de ses romans roses-noirs, en attente de la résurrection au purgatoire des Lettres ... Sans doute avait-il rejoint dans un quinconce le spectre de « l’homme rouge », que certains visiteurs affirment avoir vu glisser au détour d’une allée, au bord d’un canal.

À mon tour, je m’éloignai, quittai le parc livré à des manifestations qui n’avaient plus commune mesure avec le charme antérieur: il s’y préparait, pour le weekend prochain, une « fête de la chasse », et la petite buvette près de l’entrée retentissait d’échos avinés.

Je dormis mal cette nuit-là, intra-muros, à l’hôtel du Puits-Doré. Digestion laborieuse d’un dîner trop riche et fortement poivré. Atmosphère surchauffée de la chambre située sous les combles, où la chaleur accumulée pendant la journée ne se dissipait que lentement. Et jusque fort avant dans la soirée, il fallut aussi subir le bruit d’un bar voisin, avec un juke-box qui moulait du « Soldat Louis » plusieurs fois par heure.

Vers trois heures du matin, des bruits de démarrage difficile nous réveillèrent. Toux dans la froidure, démarreur récalcitrant, claquement de capot, moteur qui part enfin, qu’on fait un peu ronfler pour obtenir un ralenti normal. Penché par la fenêtre, la pente du toit empêchait de voir la camionnette garée juste en dessous, mais j’aperçus, à la porte du bar en face, une jeune femme aux longs cheveux noirs, serrée dans un peignoir blanc, qui faisait signe d’au revoir avant de rentrer. Je la suivis en pensée jusqu’à une fenêtre du premier étage aux persiennes striées de lumière.

La camionnette s’éloignait par la rue, la porte, la route de Loudun. Je pensai, évidemment, à celle qui circule dans un des récits de Maurice Fourré, en avatar moderne et angevin de la charrette de l’Ankou.

Jean-François Dubois