Sorcellerie en Indre-et-Loire

Tous ceux qui s’intéressent au surréalisme, et à ses innombrables petites ramifications internationales toujours riches en surprises, vous le diront comme moi : si l’adage veut que pour certains auteurs il faut se lever tôt pour trouver leurs livres, alors sachez qu’il faudra vous lever très très tôt si vous désirez, comme ça sur un coup de tête, mettre la main sur les quelques romans de Maurice Fourré, tardif bourgeon du surréalisme (il était plus que septuagénaire à la publication de son premier roman !) dont la maison Gallimard a laissé le maigre corpus disparaître corps et reliures de son catalogue actif depuis des décennies. Imaginez ma joie le jour où j’ai pu harponner par hasard chez un bouquiniste un exemplaire extrêmement jauni de La Nuit du Rose-Hôtel, son chef-d’œuvre de magie rituelle : la chance m’était enfin donnée de goûter aux phrases raffinées et ésotériques de Madame Rose et des mystérieux occupants de son hôtel de passe du quartier Montparnasse, aux discrets jeux typographiques de Fourré, aux constants décalages qu’il introduit dans les voix de ses personnages, sonnant toutes comme des incantations immémorielles redescendues dans notre monde contemporain, et tournoyant autour de deux enfants placés malgré eux au centre d’un long processus d’adoration et d’accomplissement ...

Alors, puisque les éditions de l’Arbre Vengeur nous font tout à trac l’immense plaisir de rééditer, après cinquante ans de purgatoire, La Marraine du sel, le second roman de Fourré (dont le titre fait discrètement écho à un célèbre poème d’André Breton)1, il s’agit de ne pas bouder notre réjouissance de happy few, et de goûter à leur seule mesure les petites mais fascinantes intensités dont Fourré est capable, au sein de son langage si particulier, tout entier réminiscent de somptuosités mallarméennes bien datées qui n’auront pas forcément la chance de plaire aux aficionados du modernisme – et qu’importe, au fond. L’intrigue de La Marraine du sel, comme celle de La Nuit du Rose-Hôtel, tient dans l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette ; mais comme son prédécesseur, le roman possède des charmes qui tiennent moins à la succession des moments qu’à la lente et subtile révélation d’une vérité soigneusement occultée, au risque de laisser son lecteur un peu trop vorace sur sa faim une fois arrivé à la dernière page. L’action brumeuse et comme passée au ralenti se déroule à Richelieu (Indre-et-Loire), dans ce « jardin de la France » que Max Ernst a si joliment peint : deux bras de fleuve caressant des jambes de femme en bas résille... Un représentant de commerce, Clair Harondel, tombe sous les charmes vénéneux de Mariette Allespic, jeune épouse du mercier local, dont la rumeur laisse à penser qu’elle posséderait des dons en sorcellerie. Et pas question de basculer dans un « ménage à trois » : le mari disparaît, emporté par une brusque et rapide maladie (que toute la ville aura vite traduite en autre chose), et l’envoûtement peut alors déployer toute sa puissance, lugubrement symbolisé par la fonte en plein soleil de deux mannequins de cire dans la vitrine de la mercerie. Mais, tout comme Prospero s’écriant « Now my charms are all o’erthrown », Mariette Allespic doit des années plus tard faire face à la perspective de sa propre mort, qui signifie aussi la fin de ses enchantements. Sorte d’Alcina des Pays de la Loire, elle laisse planer alors sur le pauvre Clair la menace d’un pacte par lequel sa fin signerait également la sienne. C’est là que le livre débute, et c’est à partir de cette épée tranchante et invisible, planant au-dessus de l’étrange ville rectangulaire de Richelieu et de la tête de Harondel, que le rituel auquel se livre Maurice Fourré démarre, entre pensées circulaires ou angoissées et voyages oniriques se déplaçant dans le temps, sans qu’on sache jamais réellement qui parle, qui se trouve où, dans ce qui n’est pas une confusion, mais bien au contraire le petit labyrinthe maniériste et doucement inquiétant que Fourré bâtit mot après mot.

Tout comme La Nuit du Rose-Hôtel préparait longuement et superbement l’instant où le lecteur effleurerait enfin de sa pensée toute l’étendue de la réalité mystique qui entoure des protagonistes en apparence si triviaux, La Marraine du sel est la lente cristallisation, sous l’apparence d’un brouillard de paroles fleuries et enchanteresses, d’une inquiétude et d’un mystère qui ne peuvent trouver leur résolution que dans l’échappée d’un simple mot ou d’un seul nom. La conclusion du livre ne conclut rien du tout, et nous engage au contraire à tout reprendre à rebours, à re-parcourir, dans l’étonnement, la toile d’araignée si finement tissée, et à goûter encore plus pleinement les cercles autour desquels Fourré navigue, un doigt levé masquant son sourire. Un peu plus sévèrement, on pourrait dire que La Marraine du sel, ce n’est que ça, une atmosphère, un fantôme évanescent qui glisse entre nos doigts et qu’il ne tient qu’à notre désir de merveilleux, miraculeusement préservé dans le monde terne et triste, de suivre encore une fois. Maurice Fourré serait alors un de ces plaisirs coupables, totalement anachroniques, qu’on s’offre hors de tout sentier obligé, de toute téléologie littéraire, voire même loin de toute ambition forcenée pour le langage : rien que le plaisir des mots minutieusement choisis, orfèvrerie magique des vieilles provinces ensommeillées et bercées de légendes, goûtés les uns après les autres, dans la surprise des métaphores, des décrochages, des assemblements illuminés qu’on n’espérerait pas. Miracle anachronique d’un homme écrivant comme un vieux briscard du symbolisme, étrangement égaré aux temps du Nouveau Roman et de l’engagement sartrien, pouvant même en remontrer niveau atemporalité rétrograde à un Julien Gracq (qui contribua à sa découverte, d’ailleurs) ; comme si l’explorateur du temps de H.G. Wells débarquait dans la vallée de la Loire, porteur d’amulettes et de phrasés d’une autre centurie...

Il y a bien sûr de quoi sérieusement rebuter le lecteur moderne, qui s’usera les sourcils à force de les froncer devant ces dialogues rhétoriques invraisemblables, ces descriptions extrêmement poétisées, ces brèves situations qui se figent et se transforment comme portées dans une autre dimension, pas tellement celle des collages grimaçants de Ernst que ce qu’on appelait autrefois le « style français », ce curieux mélange de limpidité et de poésie apaisée. Bon, je l’avoue, pas vraiment e genre de lectures à l’ordre du jour ; et j’aurais du mal à convaincre mes collègues amateurs de grands américains d’abandonner séance tenante leurs Sorokine et leurs Vollmann pour cette bizarrerie brillant comme une bougie sur une barque nocturne. Mais pourquoi s’en priver ? La comète descendante du surréalisme, dans les années cinquante, a donné peu de voix vraiment dignes de la génération qui les précédait. Si, pour ce qui est de la poésie, Jean-Pierre Duprey, à jamais caché Derrière son double, règne sans partage, protégé par la figure d’Ueline et surtout par la couleur « NOIR » à laquelle il a donné ses plus belles lettres de noblesse, le vieux Maurice Fourré, dans ce domaine de la fiction dont se défiaient tellement Breton et ses amis, a su apporter une touche d’inquiétante étrangeté, blottie entre les eaux de la trivialité et du sublime, qui n’appartient qu’à lui, et qui en fait une de ces « curiosités de bibliothèque » que certains lecteurs se mordraient les doigts d’ignorer.

Il ne nous reste plus qu’à organiser des manifestations devant l’hôtel de la rue Sébastien-Bottin pour que La Nuit du Rose-Hôtel, là où tout lecteur de Fourré se devrait de commencer, soit enfin réédité (dans la collection « L’Imaginaire », par exemple, où il fit une brève apparition il y a vingt ans), ses fenêtres et ses occupants enfin dotés d’une lumière nouvelle, et le nom de Fourré enfin réinsufflé de son aura si particulière, si doucement et inaltérablement « magnétique ». Apprenant la mort de Fourré, André Breton écrivit : « L’œuvre de Maurice Fourré est prise dans ses gloires. Elle est de celles qu’on redécouvrira. » Paroles que L’Arbre Vengeur a portés sur le bandeau rouge entourant leur petit dernier. Espérons juste que les mots de Breton accomplissent enfin leur portée prophétique.

Pierre Pigot