Les rendez-vous masqués

Bilan d’une réédition



La confiserie que nous tend Fourré est semblable à celle
que fabriquent les Mexicains pour leur carnaval, tout entière
de sucre scintillant mais ayant la forme d'un crâne.

Michel Butor, in Monde nouveau, 1955




L'Arbre vengeur, c'est-à-dire un graphiste et un ancien libraire qui ont d'abord eu envie d'éditer des textes épuisés, des petites curiosités intellectuelles de la fin du XIXe et du début du XXe. Des textes mordants, gorgés d'humour noir, avec une liberté de ton et un appétit pour la langue fabuleux ...

Dans le numéro 814 de Livres-hebdo, organe officiel de la librairie française, Marie-Rose Guarniéri, libraire à l'enseigne des Abbesses (de Montmartre), 30 rue Yvonne Le Tac, où elle est ma voisine (car j’habite au 10), choisissait en ces termes, à la faveur d'une enquête préludant au Salon du livre d'avril 2010, son “petit éditeur” préféré. Ça tombait bien : c'était aussi le mien. Deux ans auparavant, à la Porte de Versailles, j'avais confié à David Vincent, de L'Arbre vengeur, un exemplaire défraîchi de La marraine du sel, paru chez Gallimard en 1955, et jamais réédité depuis. Aussitôt séduit, le “petit éditeur” obtenait, un an plus tard, l'autorisation de Gallimard pour rééditer lui-même cet ouvrage en rupture de stock. Pour que ce rêve devienne réalité, sans doute fallait-il que ladite Marraine atteignît elle-même l'âge de la retraite : 65 ans (quand il l'a écrit, Maurice Fourré l'avait dépassé depuis belle lurette).

Marie, comme Mariette Allespic, et Rose, comme Madame Rose, Marie-Rose avait tout pour devenir une nouvelle héroïne de Fourré. Malheureusement, depuis son installation dans l'ancienne rue Antoinette – rebaptisée Yvonne Le Tac à l'initiative de Joël, le fils de la directrice de l'école locale, ancien député gaulliste partisan de la réouverture des maisons closes – Marie-Rose et moi, nous ne nous sommes guère réquentés. Le rendez-vous était d'autant plus manqué que, le 9 avril suivant, le numéro 816 de Livres-hebdo annonçait, parmi les nouveautés de la semaine, Le retour de la veuve Allespic : “Admiré par Michel Butor et André Breton, Maurice Fourré est aujourd'hui réédité par L'Arbre vengeur”, annonçait Alexandre Fillon, lui-même originaire de l’Anjou (homonyme du locataire actuel de Matignon, lequel m’a attribué, en 1999, à l’époque où il présidait le Conseil régional des Pays de la Loire, une subvention pour tourner un documentaire sur Fourré).

Ça commençait bien ! J'imaginais déjà, Marie-Rose en tête, des hordes de libraires se pressant pour commander la perle rare qui, sous sa nouvelle robe bleu ciel agrémentée d'ensorcelantes épingles à chapeau, et ceinturée de l'éclatante bande rouge signée Breton (Son œuvre est prise dans ses gloires. Elle est de celles qu'on redécouvrira), allait bientôt trôner en bonne place dans leur vitrine. Dans la foulée, pourquoi ne pas accorder à l'ouvrage le prix Wepler, fondé par Marie-Rose place Clichy, non loin du Cyrano où, dans les années trente, se réunissait le “groupe surréaliste” ?1 Heureuse coïncidence, le samedi 24 avril – 24, comme le présent numéro de Fleur de Lune –, la Librairie des Abbesses annonçait une signature ... du dernier livre d'Annie Le Brun, Si rien avait une forme, ce serait cela. Cette gardienne de la flamme surréaliste avait été personnellement liée, à l’université de Rennes, avec Jean- Pierre Guillon, qui devait par la suite fonder l'Association des amis de Maurice Fourré : c'était donc une rencontre propitiatoire en perspective, sous le signe breton de Breton – et pourquoi pas de Fourré ?

Oui, mais voilà.

Ce week-end-là, j'étais invité chez de vieux amis dans l'Entre-deux- mers, et bien décidé à profiter de l'arrêt du train à Bordeaux pour aller prendre livraison de nouvelles Marraines chez Mollat, la plus grande librairie de France, où David Vincent passe ses journées (L'Arbre vengeur, à Talence, c'est la nuit). Donc, n’étant pas disponible à la date dite, je décide de franchir le seuil de la Librairie des Abbesses, sous prétexte d'y acquérir, pour l'offrir à mes hôtes du week-end, grands amateurs de corrida, un livre qui venait de paraître sur le sujet ... Las ! Avant même que j’aie pu lui toucher le moindre mot sur la Marraine, Marie-Rose me prend de vitesse en me parlant en long et en large d'une “soirée corrida” à laquelle elle participe prochainement, etc, etc, et je ne trouve rien à lui répondre du tac ... au Tac. Je me replie en désordre.

Pour comble d'infortune, les deux autres libraires du quartier qui, sur mes injonctions, ont accepté de passer commande de la Marraine ne la présentent pas en vitrine.

Au Bougainville, rue de la Banque, se réunit, une fois par semaine, le dernier carré des surréalistes pataphysiciens – non, ce n'est plus antinomique –, qui n'ont pas manqué, eux, d'accourir au Salon du livre faire l'acquisition de leur nouvelle Marraine. Au mois de juin, l’un d’eux, Pierre Laurendeau, éditeur à Angers, obtient un bel écho dans Encres de Loire, l'équivalent régional de Livres-hebdo. Mais tout cela ne fait pas une campagne de presse, et, pour se remonter le moral, rien de mieux que d’aller sur le Net, où le site Place des libraires annonce, pour la Marraine, jusqu'à une quarantaine de points de vente.

Toujours sur le Net, la “Liste Mélusine”, dirigée par le professeur Henri Béhar, biographe de Breton, rassemble toutes les informations possibles sur la reviviscence historiographique du mouvement surréaliste : aucun “étudiant en surréalisme” ne peut donc ignorer cette nouvelle résurgence de la prose fourréenne. Cela dit, tant que Fourré n'est pas inscrit au programme de l'agreg, il n'est pas obligatoire de faire un sort à ses ouvrages ...

À l'initiative d'une de nos membres, Anne Orsini, une soirée de lecture est organisée à la Lucarne des écrivains, librairie du dix-neuvième arrondissement exemplairement animée par Armel Louis, avec le soutien de Claude Duneton, maître des usages de la langue française au Figaro. La “soirée Fourré” est annoncée dans la Gazette de la lucarne par une interview du préfacier de la Marraine. Avec Anne Orsini et la chanteuse et actrice Bielka (toutes deux fourréennes de la première heure), Claude Merlin, irremplaçable adaptateur des Éblouissements de M. Maurice, a mijoté une lecture conçue avec amour comme un spectacle de poche. L'assistance est fournie, les applaudissements aussi, et au buffet, trônent les Bavaroises nénettes (dont la recette en vers centrés sur la page figure au beau milieu de l'ouvrage) et coule le vin de Loire. Succès garanti.

Nouvelle bonne surprise sur le Net, où le site littéraire Fricfrac [sic], publie, sous le titre Sorcellerie en Indre-et-Loire, un superbe article, adhésion la plus fervente jamais accordée à ce jour à La Marraine du sel : avec l'autorisation de Pierre Pigot, son auteur, nous sommes heureux de le reproduire ci-après.

Les 16 et 17 octobre derniers, La Marraine connaît enfin les suffrages du grand public, au Salon de la Revue, où elle trône sur le stand de Fleur de Lune : on se l’arrache.

Concluons : en attendant une prochaine signature à la Librairie des Abbesses – car il ne faut jamais désespérer – rendez-vous en Sorbonne au séminaire d'Henri Béhar, consacré cette année aux rapports substantiels du surréalisme et du baroque, un programme en or pour embrasser Fourré lequel, je crois bien, a évoqué quelque part “les délices d'une forme baroque” : le 10 décembre prochain, une communication exceptionnelle lui sera consacrée. Il y sera beaucoup question de la Marraine du Sel, bien entendu.

Pourvu que ce prochain rendez-vous ne soit pas, lui aussi, masqué !

Bruno Duval