Une lettre de Maurice Fourré à Louis Roinet

Mardi 17-5-49 - Angers

Bien cher Ami,

En même temps que votre aimable carte, je reçois une belle et bonne lettre d’A. Breton qui me fait un immense plaisir et à laquelle je répondrai demain après y avoir réfléchi à loisir.

1° Tout est d’accord avec Mr Gaston Gallimard : collection Révélation, publication cette année. Queneau recevra d’A.B. la copie dactylographiée non reliée pour calibrage de l’imprimeur (1). M. Breton demande de conserver la sienne. Le mieux serait donc que je lui remette une de celles que j’ai à Paris et dont je déglinguerai la reliure - Je viendrai donc à Paris incessamment – car A. Breton me parle de remettre la copie cette semaine – et je ne sais comment faire sinon annoncer ma proche venue. Le contrat me serait bientôt donné à signer. Publication dans le deuxième semestre ––––––––

2° La lecture aurait lieu incessamment, dès que les aménagements matériels de ma venue seraient effectués – ainsi que les appels.

Une vingtaine de personne dont voici liste :

Jean Paulhan.

Raymond Queneau.

Jules Monnerot.

Pierre Mabille

Aimé Patri

Jean Richer.

Rolland de Rennéville [sic] (dont l’œuvre m’a été personnellement infiniment utile et précieuse par mille conseils)

« Plus nos amis – (dit M. Breton) – et jeunes amis surréalistes qui ne me pardonneraient pas ...

« Julien Gracq et Michel Carrouges devraient bien entendu être des nôtres ...

« Soit au moins une vingtaine de personnes. »

Naturellement c’est M. Breton qui fait les invitations, ainsi qu’il importe du Patron – je le lui confirmerai pour qu’il agisse ainsi s’il lui plaît.

Trop heureux que je serai de revenir en cette cave nourricière de rêves, d’espoirs – et de nourritures plus temporelles, où je me sentirais achevé d’être instauré ...

(Mais où arrivant quelques journées d’avance, je serais heureux d’échanger avec vous diverses vues préalables, assez ébaubi que je serais en ce détour d’un curieux périple commencé autour d’un bock du Café Gasnault !)

Mais heureusement que je suis, grâce à vous, un peu entraîné à ces rencontres parmi des entourages progressants, où s’humilient, tremblent et se bandent les élasticités soumises à d’extrêmes épreuves de mon échine lassée de bien des jeux plaisants ou sévères.

Quelle aventure merveilleuse pour un timide fugace ! Et mériterai-je d’être la pomme de Guillaume Tell ! ...

3° A.B. va rééditer son « Anthologie du Rire Noir » (2) et me demande de m’y intégrer avec quelques autres avec ma photographie. Si la Nuit du Rose-Hôtel paraît d’abord, il me demanderait d’y publier un fragment de Tête-de-Nègre – dont j’espère bien établir, sinon finir, le premier chapitre, comme élément d’amarrage dans les premiers mois d’été. (Ma pensée tourne autour, et je crois que peut-être « ça ira ». – En somme, Tête-de-Nègre, c’est l’Auteur du Rose-Hôtel ... dont la nuit n’aura indiqué que les signaux et les rires et quelques masques brisés et changeants).

Mais quelle magnifique lettre m’a écrite le merveilleux André Breton.

Quelle éblouissante promotion me confère son geste tout-puissant vers moi.

Sa délicatesse à mon égard prend les formes les plus exquises et qui m’entraînent avec ravissement dans le monde où vous m’avez fait les premiers signes.

A.B. m’informe que M. Carrouges vient de perdre sa mère et que ses enfants, à la suite d’imprudences, lui ont donné des inquiétudes ...


La lettre de Maurice Fourré – ou, du moins, la photocopie que nous en possédons – se termine ainsi abruptement, comme on pourra le constater dans le fac-simile ci-après, sans salutations et sans signature. (NdR)

1- Dans une autre lettre, écrite quelques heures plus tard au même correspondant il ajoute que « la présence de Jean Paulhan et de Raymond Queneau à la soirée de lecture prévue signifiera l’adhésion cordiale et totale de la maison Gallimard à cette entrée de mon texte dans la vie »
2- Ce projet (« Anthologie de l’Humour noir ») ne se réalisa pas, Breton ayant jugé à la réflexion que cela aurait mené Maurice Fourré sur un chemin qui sans doute n’était pas tout à fait le sien. (« Il m’en coûte de vous dire que j’ai renoncé à insérer des fragments de votre œuvre dans l’Anthologie de l’humour noir. À la réflexion, il m’a semblé que c’était par trop solliciter le texte dans un sens arbitraire et que cela risquait d’en fausser la perspective. », A.B., lettre du 29 décembre 1949)