Raymond Queneau - Maurice Fourré

Si tu t’imagines ...

Sans repos, à travers les modes éphémères,
je poursuis l’image de mon rêve.

Johann-Heinrich Füssli

Dans son espèce de livre de mémoires, qu’il a intitulé Endetté comme une mule (Belfond, Paris, 1979), l’éditeur Eric Losfeld rend justice au passage à Philippe Audoin, « cet homme singulier qui m’a épaulé quand je tournais les rigueurs de la censure », et amusé, il le revoit « coiffé d’un béret et portant un pull rayé tricoté à la main, capable en plus d’allier l’émotion et le dilettantisme, un goût affirmé pour le chant grégorien et le vin blanc sec ... ».

« Il y a déjà longtemps, rapporte-t-il à l’époque, qu’on annonce de lui un ouvrage sur Maurice Fourré, évidemment susceptible d’éviter la somnolence aux rapides dès le départ de Montparnasse-Bienvenuë [sic] ». Grâce à cette étude de Ph. Audoin, si longtemps différée (Maurice Fourré, rêveur définitif, Le Soleil Noir, 1978), et aux divers documents proposés au fil des ans par les bulletins successifs de Fleur de Lune (le numéro 1 remontant déjà au mois de mai 1998 !), on sait maintenant que l’aventure poétique de Maurice Fourré fut des plus hasardeuses, des plus aléatoires qui soient. Tous nos lecteurs et adhérents le savent aujourd’hui : il s’en est fallu d’un cheveu, mais vraiment d’un cheveu très fin, pour que La Nuit du Rose-Hôtel ne voie jamais le jour et reste enfoui dans la mallette du représentant en « fantaisies joyeuses et funèbres ». Quant aux œuvres suivantes, elles n’auraient même pas connu l’ombre d’un commencement, car leur auteur aurait sans doute préféré égayer à bon compte ses vieux jours, à La Baule, au Croizic ou à Pornichet.

En l’occurrence, ce cheveu qui a fait toute la différence, cet intermédiaire du destin était, comme on sait, Stanislas Mitard, magistrat à la cour d’appel d’Angers, vieille connaissance de Fourré qui lui avait donné à lire sa Nuit, laquelle fut ainsi transmise à un ami tiers de la région, Julien Gracq. Sans Stanislas Mitard (celui qui roulait toujours trop vite, ce que Fourré lui reprochait, en mai 1954 : « Il y a perte sur toute la ligne, triplage des risques, etc »), jamais le manuscrit n’aurait quitté l’Anjou et ne serait parvenu sous les yeux d’André Breton qui le fit paraître en 1950. Mais avant cela, dès qu’il estima son récit achevé, l’auteur en conserva les feuillets à l’abri d’une demeure familiale, par crainte des bombardements de la fin de la guerre. Puis il le fit dactylographier à quelques exemplaires : « Je reçois, confiait-il, le 20 octobre 1948 à son ami Louis Roinet, mes copies du RH complet. C’est fait ... Voilà mon roman ( ?) publié à six numéros. Cinq sont devenus rouges ; le sixième vert, le mien. Quelle diffusion ! ... Quel chantier ! Sur le chapelet de mes os, je compte mes années. Chaque jour qui vient m’éloigne de mon histoire et je serre d’un nœud ma ceinture sur un scapulaire en loques ... à l’heure solaire du monstrueux déclin. » Mais le « RH » n’allait pas en rester à l’état d’une « humble dactylographie », comme il l’écrit à Julien Gracq à la Noël de 1950. Il allait offrir à son auteur les plaisirs d’une sortie publique : « Je n’avais rêvé cela, confiait- il, toujours à Gracq, pour mon récit que j’écrivais si tard ».

Avec la lettre d’André Breton en effet (en date du 16 mai 1949), le ton et l’humeur vont changer du tout au tout, et, à l’abattement du vieil homme amer perdu dans sa province, vont succéder sans transition l’euphorie et l’enthousiasme de l’enfant face à un cadeau qu’il n’attendait plus. Son langage lui-même s’en ressent, régressant jusqu’au babil enfantin : Ah ! « la cave nourricière de rêves », « les invitations du patron », « la pomme de Guillaume Tell » ! On voit que Maurice Fourré ne reculait plus devant rien, comme en témoigne la longue lettre inédite que nous reproduisons ci-après, adressée dès le 17 mai, à un confident de longue date, son ami Louis Roinet, professeur de lettres au lycée d’Angers. Ces propos exaltés, reprennent les termes mêmes de la lettre reçue ce matin-là de Paris (d’ailleurs transcrite par Audoin dans son ouvrage, ainsi que dans Fleur de Lune n° 2) : point n’est besoin, donc, de les reproduire ici. Mais il fallait communiquer le plus vite possible à Raymond Queneau une copie non reliée de l’ouvrage, pour qu’il assure – « ce qui sera fait cette semaine », précise Breton – la mise en page et le calibrage du texte avec sa disposition si originale, prose et vers alternés.

Tout en poursuivant l’élaboration de son œuvre personnelle, Raymond Queneau en effet exerçait des fonctions diverses au sein de l’entreprise Gallimard : il faisait à l’époque partie des comités de lecture, qui se réunissaient toutes les semaines, sans compter « la grande corvée du coquetèle Gallimard », comme il le note dans son journal à la date du 9 juin 1949. Il assumait en outre pour la NRF le projet de la future « Bibliothèque idéale » (« Gaston Gallimard m’a gentiment avancé pour cela cent billets », ainsi qu’il le relate juste avant d’évoquer Maurice Fourré, page 659 de son Journal, publié vingt ans après sa mort) (1).

Comme le nom même de l’auteur ne disait rien à personne, et que l’ouvrage prévu risquait donc de faire un four magistral, Breton imagina d’en donner au préalable une lecture tout à la fois publique et privée. Cette soirée de lecture eut effectivement lieu, le samedi 9 juillet 1949, dans le sous-sol de l’hôtel Littré, où Maurice Fourré descendait lors de ses séjours parisiens. « J’aurais ainsi la joie, lui écrivait André Breton, de réunir autour de vous comme il se doit ceux qui me paraissent aujourd’hui le plus compter. » La liste des participants à cette soirée a déjà été donnée, dans Fleur de Lune n° 3, mais il ne me semble pas inutile de la reproduire ici une nouvelle fois. Dans son journal datant de cette année-là, et où se croisent les figures et les fantômes du Saint- Germain des Prés de l’après-guerre, Raymond Queneau fait à sa manière le récit de cette soirée (2) : on le trouvera ici tel quel, d’autant plus nécessaire qu’il n’a été reproduit nulle part.

Au-delà de l’anecdote, Queneau relève l’urgence manifestée par l’auteur à se mettre en route et à s’exprimer, (« J’avais soixante-huit ans, lui explique Fourré ce soir-là, je me suis dit qu’il était temps »), ainsi que la violence, le choix d’un objectif violent, fût-il dissimulé « sous les coquetteries de la fuite aimable », qui est à la base de toute création véritable et personnelle (« Oui, affirme Fourré, il me fallait quelque chose à casser »).

Extraits du Journal de Raymond Queneau, pp 657-659

1949

Ça fait bien dix jours que j’ai acheté ce cahier, jusqu’à présent flemme terrible, pas le temps, j’essaye de m’y mettre ce soir. Tentative tentée déjà. J’ai des notes – par ailleurs. Pas d’intimité. Les gens. Les autres. Je voulais commencer samedi dernier, mais voilà cette semaine passée, soufflée comme chandelle. Je recopie ci-dessous une note prise en sortant de la lecture de Maurice Fourré, samedi dernier. Il a soixante-treize ans. Protégé de [René] Bazin, il a publié une nouvelle dans La Revue des Deux Mondes en 1903 (vérifier). Homme d’affaires. Découvert par Gracq. La lecture se passe à l’hôtel Littré, dans un sous-sol, avec des verrières 1900, probablement le même hôtel que le Rose-Hôtel.(3) M[aurice] F[ourré] lit le chap[itre] 1, A[ndré] B[reton] le chap[itre] 3 de la Nuit du Rose-Hôtel. Il y a là une vingtaine de personnes : Paulhan, Pieyre de Mandiargues, M[ax] P[ol] Fouchet, Péret, Carrouges, Gracq, la fille de Breton (au profil médiéval). P[ar] ex[emple], y a-t-il Renéville ou pas, incapable de m’en souvenir à huit jours d’intervalle. Je l’ai rencontré hier, Renéville, il était horrifié parce que je n’avais pas lu La Chasse spirituelle. Pas tellement sûr du faux. Me conseille de lire les brouillons de la Saison en enfer de son édition. Je l’ai fait hier soir même. Pas non plus convaincu par la thèse de Bouillane de Lacoste ; pourrait être une copie ; prouve seulement qu’A[rthur] R[imbaud] s’intéressait encore à la littérature. Important. Il me semble bien que R[enéville] était à cette lecture. À l’entracte, j’ai essayé de faire parler Fourré. Avec l’appui du petit vin blanc d’Anjou (« lequel tiendra dans votre verre », comme le disait A[ndré] B[reton] dans son discours d’introduction), il se lance : il explique que pendant des années, il voulait écrire un « roman schématique ». « Une carcasse ». Je pense qu’il faut comprendre « un roman pur, le schéma d’un roman ». (4) Il continue : « il me fallait quelque chose à casser, de la vaisselle, des statuettes, oui : des statuettes. Pour ça, il me fallait des armes à la ceinture, un revolver, un sabre, pour casser les statuettes. Des connaissances livresques – je n’avais pas de connaissances livresques. J’ai beaucoup lu. Peu d’œuvres originales. Rien que de la critique. Beaucoup (grand geste) de critiques. Les bombes tombaient. Je pouvais être tué et mon roman schématique disparaissait. Il me fallait aussi plusieurs techniques. Il fallait aussi que mon livre puisse être lu par les femmes. Un auteur ne doit pas écrire une ligne qu’un homme puisse ensuite citer en proverbe contre sa femme. Alors je m’y suis mis. J’avais soixante-huit ans, je me suis dit qu’il était temps. J’ai eu plusieurs secrétaires. La première n’était pas trop vieille : dix-sept, dix-huit ans. Viennoise, cheveux châtains, yeux verts. Oh ! Je n’y ai pas touché. Puis deux autres. Elles avaient la manie ambulatoire. Elles ont fini à Berlin, à Madrid. La Viennoise s’est suicidée. La deuxième était d’une bêtise monstrueuse. Elle mangeait un kilo de confiture par jour. Elle est devenue ivrognesse. Elle ne faisait pas de fautes de frappe, mais elle écrivait un roman parallèle. » Il s’arrête brusquement : « Vous savez, je ne sais pas tout ça par cœur. Je m’écoute et j’ai l’impression ... » (geste d’une oreille à l’autre).

Quelques jours plus tard, Queneau relate en passant qu’il est « en train de lire La Nuit du Rose-Hôtel et qu’il rencontre dans une réunion amicale le « poète et critique Max-Pol Fouchet, à qui [il] parle de Maurice Fourré », et là-dessus s’achèvent, dans la volumineuse édition du Journal de Queneau (plus de mille deux cents pages !) les allusions à notre auteur. (5)

Jean-Pierre Guillon

PS Dernière minute : apprenant récemment qu’un libraire parisien disposait d’un exemplaire La Marraine du Sel, dédicacé à Raymond Queneau, je me suis mis en rapport avec lui, et il n’a fait aucune difficulté pour me communiquer le document que voici. Sauf pour les graphologues, ce petit mot ne présente guère d’intérêt, mais l’achevé d’imprimer de la Marraine datant du 12 décembre 1955, il montre au moins que la relation entre les deux hommes avait subsisté après la sortie du Rose-Hôtel.

1- Édition établie par Anne-Isabelle Queneau, Gallimard, 1996
2- La présence qui m’a le plus intrigué est celle, mentionnée, de Claude Lévi-Strauss. Je le sais, puisque je lui ai écrit à ce sujet par l’intermédiaire de son éditeur. Je me souviens aussi qu’il m’a répondu, mais je suis hélas incapable de dire où j’ai rangé sa lettre, glissée dans quelque livre sans doute, selon mon habitude : Ah, pensée sauvage, tristes tropiques, vous m’en jouez, des mauvais tours ...
3- Queneau commet ici une erreur largement partagée (Michel Butor croyait la même chose) : le modèle du Rose Hôtel n’est pas le Littré, mais un des petits hôtels de la rue du Montparnasse, tout proches de la gare. Certaines sources se prononcent pour celui qui porte aujourd’hui le nom d’Unic Hôtel, au numéro 56 (NdR)
4- Nous comprenons cela autrement, à savoir que pour Fourré, le « roman schématique » c’est le roman pur, proche de l’abstraction, et que les schèmes ainsi évoqués en sont les matériaux de construction. (NdR)
5- Il y en a pourtant une autre : Queneau en effet rapporte une confidence de Fourré qui lui aurait dit, à l’occasion d’un des « cocktails Gallimard », à propos des écrivains assemblés là : « Ils me font l’effet de façonniers en chambre » (NdR).