Fourré à l’Académie

Un « surréaliste angevin » 

Maurice Fourré (1876-1959) 


Extraits de la publication à venir (juin 2010) de la communication de Georges Cesbron à l’Académie d’Angers, le 14 juin 2009. Avec l’autorisation de l’Académie (Président : Pr Jean-Claude Rémy)


(…) Un article, original et documenté, daté du 2 septembre 1975, dans (…) Ouest-France, donnait à lire aux Angevins l’essentiel de ce que l’on pouvait alors connaître de la vie et de l’œuvre de Maurice Fourré. L’article était signé par Dominique Gazeau (1), jeune journaliste angevin, assassiné dans les Corbières (Aude) avec sa compagne, le 24 août 1981. L’article avait comme titre : À la recherche de Maurice Fourré (…). Il y a cent ans naissait à Angers un grand écrivain méconnu. Trente-quatre ans après cet article pionnier, Maurice Fourré n’est guère plus connu, malgré la publication de quatre romans – dont les trois premiers sontaujourd’hui introuvables (2) : La Nuit du Rose-Hôtel (1950), La Marraine du Sel (1950), Tête-de-Nègre (1960), Le Caméléon mystique (1981), auxquels s’ajoutent trois nouvelles néo-naturalistes parues quarante ans plus tôt : Patte-de-Bois (1907), publiée dans La Revue hebdomadaire, sous l’égide de René Bazin – celui-ci était cousin germain (par alliance) de Maurice Fourré, et il l’avait pris un temps comme secrétaire ; les deux autres nouvelles s’intitulaient Une Conquête (1908), Une Ombre (1902) – celle-ci ayant été perdue …

En 1975, Dominique Gazeau soulignait qu’aucune étude substantielle n’avait été faite sur l’œuvre de Maurice Fourré (3). De fait, seuls étaient parus quelques compte-rendus à la suite de la publication des trois premiers romans. Le temps était donc venu (…) d’un travail universitaire sur Maurice Fourré (…). Lors du colloque organisé par l’Université d’Angers sur Les Angevins de la littérature (P.U.A, 1979), Jacqueline Chénieux, maître de recherches au CNRS, intitulait sa communication : Un romancier surréaliste angevin : Maurice Fourré, titre auquel, prévenait-elle d’emblée, elle eût aimé « commencer par mettre des points d’interrogation (…). Romancier ? Surréaliste ? De ces deux qualités, on peut douter. La seule qu’on puisse accorder avec quelque certitude à Maurice Fourré est celle d’être angevin ». Cependant, Jacqueline Chénieux allait revenir sur notre Angevin dans sa thèse, Le Surréalisme et le roman (l’Âge d’Homme, 1983), où Fourré côtoie des écrivains autrement plus connus que lui : André Breton, Louis Aragon, Benjamin Péret, René Crevel, Robert Desnos ou Julien Gracq. (…)


1. Maurice Fourré, homme de l’Ouest

Il revendique cette appartenance plusieurs fois dans ses œuvres. (…)

Du réalisme de Patte-de-Bois au surréalisme de La Nuit du Rose-Hôtel, le chemin sera long et détourné puisque, pendant près de quarante-trois ans, Maurice Fourré ne publiera pas une ligne (…).

Son jardin intérieur, c’est d’abord la Loire, l’Anjou et la Touraine. (…)

Dans les quatre romans de Maurice Fourré, les nombreuses références à la Loire occidentale s’étendent à l’Indre-et-Loire, à la Mayenne et à la Vendée. Ainsi le voyage de Clair Harondel, dans La Marraine du Sel, est-il un vagabondage qui le mène du Centre-Ouest (Richelieu, Amboise) à Saumur, Bressuire, et Sainte-Christine-la-Forêt. Et c’est entre Angers et Château-Gontier que se passe toute l’action de Tête-de-Nègre (4)(…).

Le vécu de l’estuaire – vacances enfantines au Pouliguen, fréquentation du casino de la Baule à l’âge adulte – invite Fourré à cette ferveur des départs qu’a éprouvée l’autre écrivain angevin, Julien Gracq, à travers Liberté grande, Préférences, ou La Forme d’une ville (…)

On comprend que Julien Gracq, appréciant Angers sur le mode que l’on sait (« Je ne peux dire pourquoi Nantes est restée ma ville sans éclaircir d’abord les raisons qui font qu’Angers ne l’a jamais été ») ait pu associer Angers au nom de Fourré dans La Forme d’une ville (O.C., Pléiade II, pp 777-778) :

Je retrouve la marque distinctive de l’enracinement angevin dans les livres attachants de Maurice Fourré, qui a connu et célébré Angers comme Nantes, mais qui appartient à la première.

2. Maurice Fourré, surréaliste ?

Ce que croient lire les surréalistes dans l’œuvre de Fourré – et André Breton en tête -, c’est une forme de révélation celtique. (…)

M. Fourré a d’abord été recherché, accueilli, entouré par les surréalistes avec considération et sympathie. La Nuit du Rose-Hôtel leur a semblé un livre innovant (et il l’était d’ailleurs). Mais, d’un autre côté, ses relations ordinaires, ses occupations marchandes ou politiques (…), ses amitiés angevines ­– bourgeoises ou cléricales : tout portait à croire que l’aventure surréaliste de Maurice Fourré serait tôt soumise à éclipse. Ce qui arriva vite.

(…) Entre deux épithètes : « angevin », « surréaliste », il n’y a pas à hésiter longtemps pour dire laquelle convenait le mieux à notre auteur : angevin de naissance, angevin de cœur il était, angevin il nous reste. Laissons plutôt, pour le caractériser le plus fidèlement possible, la parole à quelques-uns de ceux qui l’ont le mieux perçu, ou, du moins, entr’aperçu :

- à André Breton qui, averti de la mort de Maurice Fourré par un de ses proches, écrit à ce parent de Fourré en 1959 :

Je ne sais pas d’être qui m’ait été plus énigmatique et plus fascinant, ni qui m’ait paru en possession de plus grands secrets (…). L’œuvre de M. Fourré (…) est de celles qu’on redécouvrira.

- à Dominique Gazeau (…), en laissant Maurice Fourré se dépeindre lui-même à travers l’un des personnages de Tête-de-Nègre :

Tout pour lui était poésie. Tout était amour. Son imagination embellissait toutes choses, et son cœur les aimait. Sans cesse il voulait plaire, et il désirait que chacun pût se plaire à soi-même. Lui-même n’était heureux ni de son sort, ni de soi, mais pour n’importuner personne d’une doléance, savait se taire. (…) Maurice (personnage éponyme) aura-t-il été l’ascète des mortifications ? Un flagellant ? Un exhibitionniste de l’agonie ? Un désespéré ? - Peut-être.

Mais qui était donc Maurice Fourré ? interroge encore Dominique Gazeau. La réponse, en manière de pirouette, comme les aimait Maurice Fourré, il l’emprunte à Fourré lui-même : « Eh bien, si vous ne l’avez pas encore deviné, vous ne le saurez jamais. »


G. Cesbron


1- Article publié dans Fleur de Lune n° 18, p. 24 (NdR)

2- On pourrait même dire que c’est le cas pour les quatre : si en 1979 La Nuit du Rose-Hôtel a été réédité par Gallimard dans l'Imaginaire, et, en 1980, Tête-de-Nègre dans la Collection blanche, en revanche Calligrammes, l'éditeur du Caméléon mystique a définitivement fermé ses portes, et il est aujourd’hui impossible de retrouver les exemplaires du Caméléon qu’il détenait. Une bonne nouvelle, cependant : en 2010, La Marraine du Sel doit reparaître aux Éditions de l'Arbre Vengeur, à Bordeaux (NdR)

3- Il y avait pourtant eu, en 1969, l'étude inaugurale de Philippe Audoin parue dans l'Archibras, « revue surréaliste », dont le lectorat n'était certes pas aussi fourni que celui d'Ouest-France ni aussi qualifié, sur le plan universitaire, que celui du Colloque de 1979, postérieur à l'ouvrage d'Audoin, Maurice Fourré, rêveur définitif (paru en librairie en 1976).

4- Précisons tout de même que l'essentiel de Tête-de-Nègre (deuxième et troisième parties) se passe dans les Côtes d’Armor : comme Gracq, et comme Breton, l'Angevin Fourré est irrésistiblement attiré par la Bretagne celtique, ainsi que le précise un peu plus loin le Pr Cesbron (NdR).