UN GRAND ÉCRIVAIN DU VAL DE LOIRE

Qui étudie la vie et l’œuvre de Fourré ne peut manquer de tomber, un jour ou l’autre, par le détour le plus imprévu, sur Francis de Miomandre. Qu’il s’agisse d’articles de ce dernier à l’occasion de la parution du Rose-Hôtel ou de La Marraine (repris dans Fleur de Lune, n° 20 et 21) ; ou alors de croisements bien plus lointains : ainsi, nous découvrons, au hasard de nos recherches, que Miomandre, hispanophone, traducteur et fin connaisseur de la littérature espagnole, est vraisemblablement celui qui, dans la nuit des temps, avant même la première guerre mondiale, présenta Alejandro Larrubiera (cf ci-dessus) aux directeurs de la revue L'Angevin de Paris.


UN GRAND ÉCRIVAIN DU VAL DE LOIRE :

Francis de Miomandre


Par quel sortilège gardé-je en moi, comme si c'était d'hier, le souvenir de l'année où Francis de Miomandre, pénétrant très jeune dans une étincelante carrière, fut couronné du prix Goncourt pour son beau livre Écrit sur de l'eau ? (1)

Ma jeunesse éblouie en fut aveuglée.

Je savais que Francis de Miomandre était né à Tours, qu'il habitait Paris ; et ma pensée, invitée par son magnifique talent, joignait la Loire à la Seine, dans un cortège de poèmes d'une lumière délicate, de grâces et de fluidité mouvante.

Les années écoulées n'ont pas perdu leurs ors, ni leur ciel.

Le magicien des arabesques solaires et rêveuses de son premier Écrit sur de l'eau, sans avoir jamais suspendu la chaîne miroitante de ses créations, vient de publier tout récemment Aorasie.

J'ai lu aussitôt Aorasie.

Tout naturellement.

Périple enchanteur.

Mon cœur d'Angevin, si fraternel voisin de la Touraine, a suivi encore, dans une barque de rêves et de sourires, les mots flottants sur les moires liquides.

Coupures. Inégalités ravies. Coquetteries.

Parfois je m'arrêtais, puis je repartais plus vite au fil de nos eaux…

Stop !...Un paragraphe de mots, qui passe en tournoyant comme un bouquet de joncs détaché de la rive, m'incite à lever ma rame sur de cursifs miroirs, pour accoster un instant la prairie, en évitant les sables, sur les sols trembleurs.

Gravité translucide.

Auteur du livre Écrit sur de l'eau, Francis de Miomandre a tracé, dans Aorasie, ces mots braves et nostalgiques :

Je n'aime pas les souvenirs. Je ne suis pas fait pour en avoir, encore moins pour m'y complaire … Je n'admets que ceux qui présentent cette particularité, inestimable, de pouvoir se projeter dans l'avenir, de pouvoir devenir des images de l'avenir. Les autres, ceux qui appartiennent résolument au passé, ceux dont on sait qu'ils ne reviendront jamais plus, je les abandonne, je les laisse tomber de moi, comme de vieux vêtements dont on a honte, et je suis toujours prêt à en endosser d'autres, ceux que la Vie, chaque matin, avec son sourire d'aimable ménagère, m'apporte.

Sortilèges et fascination.

Qui m'eût dit qu'à ma constante admiration pour l'œuvre littéraire de Francis de Miomandre, si souvent rencontrée, viendrait s'ajouter et fleurir, à travers tant d'années, d'autres charmes, et que naîtrait en moi la gratitude avec l'amitié ?... (2)

Présence multiple et constante.

Unité.

***

Couronnée des fleurs de l'aurore, la silhouette cristalline d'une jeune fille traverse d'un pas aérien les pages diamantaires d'Aorasie.

Quelle délicatesse de sentiment chez cet être qui commence seulement à vivre, qui n'a pas encore eu le temps d'acquérir la moindre expérience ! C'est bien ce que je disais : une jeune fille telle que nous la rêvons pour notre bonheur. Une jeune fille ! Ce qu'elle n'a pas encore pu comprendre, elle le devine…et d'avance se retire de ces milieux frelatés où Dieu sait ce que serait devenue son innocence foncière, sa touchante naïveté. Qui donc aurait compris que son triomphe de cette nuit ne pouvait pas se renouveler et que, de toutes manières, il lui aurait fallu, peut-être trois cents soirs de suite, répéter comme une leçon qu'on épèle les paroles de flamme et de vertige que son jeune génie avait trouvées hier pour répondre à mes effusions de vertige et de flamme ? Quant à moi, indigne évidemment du miracle de cette conquête, eh bien, je vais reprendre, mais cette fois la tête haute et le cœur plein de courage et de fierté, le chemin sur lequel je rampais hier…chemin qui ne peut pas – vous entendez, vous autres là-haut, les Parques, les Fileuses du sort humain ! – qui ne peut pas ne pas croiser le sien, un jour ou l'autre, un jour d'extase et de bonheur, car elle m'aime, elle l'a proclamé : et rien ne m'empêchera de lire, en filigrane, sous ce mot « Adieu », l'autre mot, le cri d'espoir et de certitude : « Au revoir ! »

***

Fluidités plus fuyantes que le sable et la cendre.

Écrit sur de l'eau !

Notre Loire…

Cernés de reflets d'arc-en-ciel, les mots, harmoniques et multicolores, dessinés par Francis de Miomandre sur les limpidités du tapis éternel, s'écoulent vers l'Occident, cuivré de nuages, comme des cornets d'appel tendus vers l'infini … Aorasie.

Dans la salle du restaurant où nous étions venus pour dîner, Yolande et moi, et qu'elle m'avait prié de quitter une minute, le temps de payer l'addition, il y avait quelqu'un. Et ce quelqu'un était Yolande !... [sic]

[…]

Oh ! m'écriai-je, au comble de l'angoisse, et faisant allusion malgré moi à ces choses inconnues qui avaient causé la dévastation de de ce beau visage. Que s'est-il donc passé ?

Et Yolande de répondre, avec un sourire impénétrable, tout à coup revenu sur ses lèvres :

Mais la Vie, mon cher, simplement. Toute la Vie.

Imprimé sur les eaux.

Majestueuse et fuyante, la Loire passe, qui dénoue ses boucles étranglées de miroirs, parmi la marée montante des sables.

Oui …

Lumière de la vie.

« Aorasie récusait la Nuit et le Néant. »


Maurice Fourré

Le Courrier de l’Ouest, 3 septembre 1957


1- Il s'agit de l'année 1908. Un an auparavant, Fourré âgé de 31 ans, voyait paraître un de ses premiers écrits, Il fait chaud ! Né le 22 mai 1880, Francis de Miomandre, de son vrai nom François Durand, avait tout juste 28 ans quand il obtint, en 1908, le prix Goncourt pour son premier livre, que Fourré, avant d'écrire sa nouvelle, ne pouvait donc pas avoir lu. Miomandre est mort à 79 ans, le 1er août 1959, deux mois et demi après Fourré (NdR).

2- On se souvient de l'éloge de la Marraine du sel que Miomandre a publié en 1956, et de l'écho dont il l’a fait suivre dans les Nouvelles littéraires (cf. Fleur de Lune n° 20 et 21) (NdR)