LES MARIÉS DE LA VITRINE

par Alejandro Larrubiera


Alejandro Larrubiera y Crespo (1869-1936) est un journaliste, écrivain et librettiste espagnol, né à Madrid en 1869. Brillant collaborateur des principaux journaux madrilènes de l’époque, comme El Liberal, El Heraldo, El Imparcial, El Globo et La Correspondencia de España, il a aussi beaucoup écrit dans des revues comme Blanco y Negro.

Il a également publié plusieurs romans, presque toujours écrits en collaboration avec d’autres écrivains : La Virgencita (La petite Madone), Historias madrileñas (Contes madrilènes), Feúcha (Le laideron) El dulce Enemigo (Un si doux ennemi)

Il est également l’auteur de plusieurs livrets d’opérettes espagnoles (zarzuelas), pour la plupart en collaboration avec Antonio Casero, et notamment Las Mocitas del barrio (Les jeunes filles du quartier), créée au Teatro Lara de Madrid en 1913, sur une musique de Federico Chueca, dont ce fut la dernière partition.

Alejandro Larrubiera est mort à Madrid en 1936.


***


Un rayon de lune filtrait à travers les vitres du magasin de jouets.

Les étagères adossées au mur avaient je ne sais quoi de funèbre comme l'allée d'un cimetière, où devant chaque niche apparaissaient des formes lilliputiennes vêtues d'habits rares et clinquants. Tout près, un groupe de bébés en chemises, avec leurs mines roses et bouffies, l'éternel sourire aux lèvres, tendaient les bras aux passants. Plus loin, des poupées étalaient leurs riches parures, et à leur suite, toute une file de paysans, d'arlequins, de bonnes d'enfants, de Méphistophélès, complétait la garniture étrange autant que bigarrée de cette partie du magasin.

Sur une table, un campement avait été dressé, et les tentes de carton abritaient des petits soldats de plomb à la mine belliqueuse. Les uns se tenaient en position d'attaque, avec leurs petits canons de cuivre braqués sur un château aux tours crénelées, faites d'une pâte invulnérable. Çà et là, dans les ouvertures, apparaissaient des artilleurs. Puis enfermé dans une boîte et à l'abri de la poussière, un peloton de fantassins découpés dans une feuille de laiton, et maintenus en équilibre par une rondelle de bois, attendait avec patience l'heure de l'action.

Plus loin … mais à quoi bon poursuivre, mieux vaudrait alors inventorier tout le magasin.

Le clou de cette exhibition était au centre de la devanture.

À la clarté de la lune, resplendissait un couple de jeunes mariés en habits de cérémonie. Lui, arrogant, la moustache retroussée, l'air souriant, portait sous le bras le claque traditionnel. Elle, mignonne à ravir dans son costume de satin blanc, rehaussé d'un riche voile de dentelle qui tombait de son artistique coiffure sur les épaules, et que retenait au corsage un bouquet de fleurs d'oranger. Le cortège qui les suivait était on ne peut plus bizarre. C'étaient des femmes du peuple et des cigarières, un brasseur de bière – énorme panse de figure hébétée – , des cochers, de jeunes siffleurs, et, pour terminer, un clown dont la culotte de soie bleue, très ample, laissait voir sur la partie postérieure de son individu un immense soleil éclatant de rire.

Le silence de mort qui régnait dans le vaste local fut interrompu par douze tintements qui vibrèrent harmonieusement à l'un des multiples cadrans du magasin. Le dernier coup résonnait encore que, dans le tranquille bazar, on entendit un bruit analogue à celui qu'aurait produit un nombre considérable de lames métalliques agitées par un vent violent. C'étaient messieurs les pantins qui, en se réveillant, échangeaient leurs impressions.

Alors dans les armoires des coups violents se firent entendre. Les personnages qui se tenaient sur les rayons se penchèrent démesurément au risque de tomber ; ceux de la devanture poussèrent avec frénésie leur paroi de verre, et tous s'écrièrent dans un fol enthousiasme: Nouvel an ! Nouvel an !

Les bébés alarmés se mirent à pleurer, les petits ânes à braire, un polichinelle fit choquer les ronds de cuivre cloués à ses mains, les pantins se pâmèrent de rire. Inutile, n'est-il pas vrai, d'insister sur le charme de leur chanson. Un tigre du Bengale, un lion du désert, un jaguar, un loup, une hyène et un orang-outang enfermés dans une ménagerie à quinze francs, improvisèrent un sextuor terrible, une bonne d'enfants se mit à taper frénétiquement sur les touches d'un piano, une cuisinière s'empara de la manivelle d'une boîte nà musique qu'elle tourna avec fureur, puis les jeunes gens lâchèrent leur cantate, bref, ce fut dans le bazar un vacarme indescriptible, ahurissant, fait d'un ensemble de voix, de cris, de sifflements, de tintements de cloches, enfin, de tous les bruits imaginables.

Nouvel an ! Nouvel an ! continuèrent à crier les pantins.

Parmi ce tumulte, les mariés se sentirent plus libres et se mirent à parler à voix basse. Ils avaient rapproché leurs visages, et ils s'étreignaient les mains furtivement. Le petit bonhomme au claque soupira :

"Quand serons-nous loin de cette foule pour nous consacrer à notre amour ?"

"Bientôt, répondit-elle, le jour où nous marierons".

Et ce disant, elle enveloppait d'un regard de tendresse son bien-aimé.

— Mais ce jour tarde beaucoup à venir. Voilà plus de trois mois que nous sommes dans cette vitrine, attendant que le caprice de quelques parents riches nous sorte de l'abominable bazar. Le nouvel an est arrivé et tu le vois, nous sommes toujours là emprisonnés, comme par le passé. Nous ne serons vraiment heureux que le jour où nous ne rencontrerons plus sur notre route un seul de ces pantins qui nous entourent et qui nous obligent, toi et moi, par souci du qu'en dira-t-on, à rester perpétuellement debout, en habits de cérémonie, avec un air emprunté et l'obligation de faire malgré tout bonne figure. Si seulement nous n'étions pas indiscrètement exposés à la clarté de la lune ! Ah! Comme j'ai hâte de sortir d'ici !

— Oui, mais partout où nous irons il y aura du monde.

— Bah ! Si ce monde ressemble à celui qui vient nous voir tous les jours ici, tu peux être tranquille, il n'entend rien à nos amours.

— Oui, mais il y aura des enfants !

— Innocents ! Ceux-là ne comprennent rien aux choses du cœur.

— Ô bien aimé, quelle félicité nous attend !

Le clown au soleil riant interrompt brusquement le dialogue.

— Vous savez, leur dit-il, nous sommes déjà au nouvel an. Quelle mine vous avez et combien vous êtes stupides de prendre au sérieux les choses de ce monde ! Imitez-moi : vous savez, j'ai fait des folies l'an dernier, eh bien, je suis décidé à augmenter encore mes excentricités cette année et je rirai de tout. Il faut prendre le monde comme il est : une scène divertissante. Regardez quel saut périlleux j'exécute cette nuit. Une ! deux !

Le clown fit un bond gracieux et les petits mariés, amusés par la cabriole de leur ami, oublièrent un moment leurs peines.

Le gros brasseur se mit à grogner, en songeant à son abdomen. « Jolie façon de commencer l'année ! Ces imbéciles ne pourraient donc pas se taire et me laisser dormir un peu ? Je me demande en vertu de quel principe quelqu'un a le droit d'incommoder ainsi son prochain ! »

Un des jeunes gens siffleurs dit à son compagnon : « Pour moi je suis heureux d'entrer dans la nouvelle année, car il viendra peut-être à l'idée de notre inventeur de nous changer la sonate. »

— Et pourquoi ? De toutes façons, notre rôle est de siffler.

— C'est entendu, mais je commence à en avoir assez de siffler le même air toutes les heures. Les cochers excités par le tumulte engagèrent un autre dialogue.

— Moi, disait l'un, je fais des vœux pour qu'on me mette sur le second rayon à droite. Il y a là une petite promeneuse qui est si mignonne et me regarde d'une telle façon …

— Mais si on ne nous changeait pas ?

— Oh que si ! Ne sais-tu pas que le premier de l'an on refait toutes les armoires ?

— Eh bien ! Pour moi je regretterais vivement que l'on me déménageât parce qu'ici en secret je suis amoureux, mais non pas comme toi d'une petite bonne d'enfant, car j'ai porté mes vues plus haut.

— Oui, et qui donc ?

— Tu vois cette demoiselle ?

— Laquelle ? La fiancée ?

— Elle-même.

— Mais as-tu perdu le sens ? Tu ne vois donc pas qu'elle va se marier ?

Un groupe de femmes, assises sur le cristal, bavardaient entre elles, faisant des rêves heureux dont la nouvelle année devait apporter la réalisation.

Le brouhaha dans le bazar devenait insupportable.

Tout à coup les bruits cessèrent, on n'entendit plus rien, les pantins et poupées étaient devenus soudain muets d'épouvante devant la scène qui se déroulait sous leurs yeux.

Jusqu'aux fauves de la ménagerie qui se mirent à trembler !

Un rat venait de pénétrer entre les vitrines ; il courait, chassé par un gros chat qui s'époumonait à sa poursuite, désespérant de pouvoir l'attraper. Le fugitif escalada la vitrine au moyen de quelques ustensiles placés à ses pieds et se mit à la parcourir d'un bout à l'autre avec la rapidité de l'éclair. Les jeunes mariés poussèrent des cris d'horreur, le gros brasseur perdant l'équilibre vint heurter son énorme panse contre la paroi de verre, les jeunes gens s'étreignirent apeurés, et le clown à cette vue éclata d'un rire énorme.

Le rat affolé poursuivait sa course vertigineuse. Tout à coup, son ennemi changea de tactique. Il s'arrêta et prenant son élan tomba d'un bond formidable sur la vitrine qu'il brisa en mille morceaux. Dès lors, sur son passage, ce n'étaient plus que ruines et désolation…

Les pantins gisaient à terre ; la jeune mariée précipitée contre le mur avait la tête brisée, le marié ne valait guère mieux. Le brasseur, grâce à l'élasticité de son corps, avait échappé à la mort. Quant aux jeunes siffleurs, ils offraient un spectacle navrant avec leur visage balafré et leurs membres broyés. En un mot, on avait l'impression d'une catastrophe épouvantable éclairée par une lune éclatante qui donnait à cette scène un aspect vraiment fantasmagorique.

Le chat, furieux de se voir supplanté par un ennemi aussi ridicule qu'un rat, courait toujours affolé dans tout le bazar.

Pendant ce temps, le clown continuait à rire et à philosopher.

« Comment se peut-il encore trouver, disait-il, des gens pour prendre la vie au sérieux ! Qui aurait prédit à tous ces malheureux qu'ils commenceraient l'année d'une façon si tragique ! »

Espérances, illusions, désirs, il suffit donc pour vous détruire d'un misérable rat !...

Bonne année ! bonne année ! ... Oui, mais à condition que le chat nous laisse tranquilles.


Alejandro Larrubiera y Crespo

Traduit de l’espagnol par Mme Henry Coutant

L'Angevin de Paris,

Contes d’Anjou et d’ailleurs, 4 janvier 1914