À BON CHAT BON RAT

Alors on vit entrer dans la salle de danse un jeune homme bien-pensant

Le Douanier Rousseau

(cité par Fourré en exergue de Tête-de-Nègre)


­•••  Quand tu retourneras à la Bibliothèque nationale, tâche de jeter un coup d'œil à la collection complète de L'Angevin de Paris.


—Ah bon, et pourquoi ?

— Rappelle-toi ! Avant 1914, le plus notoire Angevin de Paris était René Bazin, « Immortel » de son état, lointain parent et premier parrain littéraire de Fourré. Et justement, il avait la haute main sur ce périodique d'intérêt régional.

— J’ai déjà vu ce titre dans la biblio de Fourré, sauf que c’était Les Angevins de Paris … Dans les années soixante, Jean Petiteau, le neveu de Fourré, y a publié sur son oncle préféré des souvenirs personnels susceptibles de nous intéresser.

— Oui. Mais ce n'est pas à cette époque que Maurice aurait pu y faire paraître quoi que ce soit : il était mort, dans les années soixante !

— Bon, je veux bien essayer de remonter à l’avant-guerre de quatorze … Mais tu crois au Père Noël !


***

On ne résiste pas, dans le domaine de l'enquête littéraire, aux pressantes sollicitations de Jacques Simonelli, qui a déjà préfacé et/ou publié Lacenaire, Hillel-Erlanger, Petrus Borel, et se consacre aujourd’hui aux recherches fourréennes, avec la complicité de Philippe Landreau, archiviste à Niort. On finit par se laisser faire, surtout quand on a la chance d'avoir à deux pas, au bord de la Seine, les ressources fondamentales du catalogue de la Bibliothèque François-Mitterrand, avec ses quatre tours à livre ouvert.

Comme d'habitude, c'est lui qui a raison : pour son numéro du 17 mars 1907, L’Angevin de Paris, cet "organe hebdomadaire des intérêts de l'Anjou", fondé par Louis Véthaut, dirigé par Eugène Coutant et rédigé par Marc Leclerc, homme de lettres et chansonnier montmartrois, a fait appel à la collaboration exceptionnelle d'un certain … Maurice Fourré.

À la une : une nouvelle de jeunesse de notre auteur, que l’on présume bien trop volontiers à "vocation tardive". Non seulement inédite, la nouvelle, mais aussi inconnue de ses amis les plus proches. Encore plus surprenant, ce texte, laconiquement intitulé Il fait chaud ! s’est complètement effacé de la mémoire de son propre auteur …

Quand, pour la réédition de son Anthologie de l'humour noir, Breton lui demande, dans une lettre du 28 septembre 1949, des nouvelles de feu son concitoyen Jean-Pierre Brisset, Fourré ne se souvient pas une seconde que L'Angevin de Paris, après sa brève présentation du "Septième ange de l'Apocalypse" en octobre 1907 (six mois après la parution d'Il fait chaud !), avait tout naturellement rendu compte, en 1912, de la séance d'intronisation parisienne de Brisset comme « Prince des penseurs » par Jules Romains et les Unanimistes, avec en prime les souvenirs personnels d'un de ses familiers.

Y aurait-il, dans cet oubli tenace d'un périodique somme toute peu prestigieux, quelque chose de freudien ? Pour les responsables de la publication de Fleur de Lune en tout cas, Il fait chaud est une aubaine, qu'ils souhaitent partager avec tous les amis de Maurice Fourré, en attendant (dans d'autres numéros de L'Angevin ?) la révélation d'Une ombre, ou de cette autre « nouvelle romantique » dont l’action se déroule à Noirmoutier (Fourré en fait lui-même état dans une interview parue dans le Courrier de l’Ouest, le 19 mars 1954 et largement citée dans le numéro 15 de Fleur de Lune).

Le 17 juin 1959, en rendant son dernier soupir, Maurice Fourré, '"Angevin de Paris", n'avait pas dit son dernier mot.

… Une fois encore, chez Fourré, l'ANGE VINT.


***

— Mais, dites-moi, entre nous … littérairement parlant, qu'est-ce qu'il vaut, ce péché de jeunesse ?

— Oui, je sais, vous me soupçonnez déjà de monter en épingle une bluette sur un sujet futile entre tous, et, faut-il le préciser, complètement démodé : la rencontre, dans une salle de bal, d'un jeune homme de bonne famille et d'une oie blanche à qui sa mère veut faire prendre le bon parti.

— Boy meets girl, comme dirait Hitchcock.

— Oui. Mais, dans son œuvre tardive, l'auteur de la Nuit du Rose-Hôtel a-t-il jamais rien fait d'autre que d'aligner les Boy meets girl ? « Il n'y a pas que des célibataires, chez Fourré, m'a confié Michel Butor qund je l’ai interrogé sur notre auteur. Il y a aussi des amoureux, de jeunes amoureux… ».

— Il faut croire que sa vie de séducteur impénitent lui fournissait, sur ce thème éternel, pas mal de sources d'inspiration personnelle.

— Sans oublier peut-être une certaine nostalgie du mariage, qui assaille parfois les célibataires endurcis au seuil du grand âge … Écoutez plutôt ce qu’il écrivait à son ami Louis Roinet, le mardi 20 octobre 1948, alors qu’il attendait, non sans quelque trépidation intérieure, la première lecture publique de la Nuit du Rose-Hôtel par la comédienne Denise Bosc, qui allait avoir lieu le 7 novembre suivant, dans l'appartement familial de l'Île Saint-Louis : « Fiancé en 1898, en posture et position donc de fêter cette année même mes noces d'or fin, si j'eusse passé outre à ma timidité et me fusse conjoint, j'aurais devant moi […] toute une classe d'arrière-petits-enfants… » (1)

— Ce serait donc un souvenir personnel cuisant qu’il prête au "timide" héros d’ Il fait chaud ?

— Possible. Comme bien des débutants dans la carrière des lettres, Fourré puise dans ce qu'il a vécu sa matière romanesque. Cela dit, la situation qu’il décrit est parfaitement conventionnelle : ce n’est pas ça qui est révélateur.

— Quoi, alors ?

— La dérision. Sur ce tableau de genre digne de n'importe quel auteur à la mode de son temps, comme Alfred Capus (qu’Abraham Allespic, dans La Marraine du Sel se souvient avoir lu « pour y puiser des recettes pratiques de séduction »), il observe un recul sarcastique digne de « l’humour objectif » d’Alfred Jarry, que Fourré citera en exergue de la troisième partie de Tête-de-Nègre, de même d’ailleurs (à l’entrée de la première partie) que le Douanier Rousseau, natif de Laval, comme Jarry …

— C'est la Mayenne du sel.

— Dans sa classe sociale, Fourré n'a jamais eu la moyenne. Et pourtant, au point de départ de sa course, le Douanier Rousseau aurait pu dire de lui tout autant : « Alors on vit entrer dans la salle de danse un jeune homme bien-pensant ».

— Oui, c’est très précisément Fourré, à l'âge d’Il fait chaud !

— Le titre est une allusion transparente à la « chaleur » des sentiments – et des sensations – éprouvés par les deux tourtereaux que, simultanément, la pression familiale menace d'étouffer.

— Le pôle négatif de la situation l'emporterait alors sur le positif.

— Dans l'esprit du héros, « Il fait chaud ! » peut très bien signifier « J'ai eu chaud ! »

— Comment justifiez-v cette interprétation ?

— Tout au long du récit, le rythme de la valse à trois temps, dont le compte régulier conduit l'impulsion narrative à son crescendo, transforme les danseurs en un couple de pantins articulés, prêts à se laisser bientôt intérieurement désarticuler par l'effet délétère des obligations familiales.

— Comment Fourré parvient-il à laisser entendre tout ça ?

— Par le style ! Bien plus qu'Une Conquête, publié un an et demi plus tard dans La Nouvelle revue, c'est, sur un motif désuet, l'irruption de la modernité littéraire dans le roman à l'eau de rose.

— Comment ça ?

— Grâce à une façon d'inscrire, d'entrée de jeu, le récit dans le mouvement même de l'action. Pas de descriptions, des faits, suggérés par des images neuves, comme s’ils advenaient pour la toute première fois … Vous souvenez-vous du zéro en narration de Tête-de-Nègre ?

— "J'ai rencontré, à la Foire du Sacre, un fabuleux cirque de poules, grises, neigeuses, ou constellées de tachettes orangées, qui dansaient la pavane en falbalas Louis XV, sur un disque de tôle …"

— Bravo ! Ça aussi, « c'est autobiographique », j'en mettrais ma main au feu. Reste à découvrir le journal du lycée où Maurice aurait publié ses premiers essais, en vers ou en prose … En attendant, écoutez ça : "Le chef d'orchestre se lève, derrière son balcon de bois doré, parmi le ciel pommelé de la salle de danse, essuie son front bombé comme une courge, et, d'une main perdue dans la manchette, bat les premières mesures d'une valse…"

— « Comme une courge », oui, c'est tout à fait ça. On se croirait chez Arcimboldo…

— Vous aurez noté, au passage, l’usage déjà si typiquement fourréen de la préposition "parmi" ici substituée à "sous".

— Nous ne sommes pas en classe d'explication de texte !

— Hélas ! Malgré Jacqueline Chénieux, il s'en faut de beaucoup que Fourré soit inscrit au programme de l'agreg …

— Ça viendra peut-être.

— Le premier thésard venu ne manquera pas alors de faire observer comment, à cinquante ans de distance, Fourré a recyclé la matière de ses nouvelles de jeunesse dans ses romans de vieillesse : Une ombre, on l’a souvent écrit, c'est l'histoire de Philibert Orgilex dans La Marraine du Sel.

— Et Il fait chaud ?

— L’histoire se passe à Bourges (2), tout comme la seconde partie du Caméléon mystique, où la veuve Bugne se souvient avec émotion des bals du Second Empire où elle faisait florès.

— Un peu flou, comme recyclage …

— … N'oubliez pas, dès la Nuit du Rose-Hôtel, le couple de Rosine et Jean-Pierre, liquéfié sous l'œil concupiscent des « Ambassadeurs » de Léopold.

— Je vous vois venir : les Mariés de cire, dans La Marraine du Sel !

— Vous ne croyez pas si bien dire, car, à cet égard, L'Angevin de Paris nous réserve, dans son premier numéro de l’année 1914, une autre surprise.

— Quoi ? Une autre nouvelle de Fourré ?

— Non, mais, sous la signature d’un certain Larrubiera (3), un conte de Noël intitulé … Les Mariés de la vitrine.

— Ça, alors ! Et qu'est-ce qu'il raconte, ce conte ?

— La traditionnelle révolte des jouets emprisonnés derrière leur vitrine.

— Pas besoin de Fourré pour traiter ce sujet bateau.

— Oui, mais, au centre du tableau, il y a un couple de jeunes mariés …

— Ah oui ? Je ne savais pas qu'on offrait ce genre de figurines aux enfants.

— Justement.

— Ils ne succombent pas à la chaleur, au moins ?

— Non. Mais, au plus fort de l'insurrection, un rat traversant le chahut de la vitrine vient tirer, à point nommé, la morale de l'histoire.

— En 1914, c’était prémonitoire …

— Dans le prolongement d'Il fait chaud !, il y a là une idée que Fourré sera plus tard amené à creuser. Sans compter que dans ces Mariés de la vitrine, on trouve déjà un charivari de "jeunes siffleurs" armés d’ocarinas de fortune, comme celui auquel participe Clair Harondel.

— Un Harondel ne fait pas le printemps. Et ce conte de Noël n'est pas de la plume de Fourré !

— Certes non. C’est d’ailleurs fort mal traduit de l’espagnol, par une dame Henry Coutant, qui à en juger par son nom, doit être alliée au directeur de la revue.

— L'alliance, tout est là !

— C’est bien vrai … Dans ses quatre romans, en particulier La Marraine du Sel, Fourré aborde, par un biais ou un autre, le thème de la dissolubilité des liens du mariage : un instant d'éternité juvénile, et toute une vie de regrets éternels.

— Peut-être, à cinquante ans de distance, Fourré s’est-il souvenu de la nouvelle espagnole de l’Angevin de Paris, et l’a-t-il amalgamée au souvenir refoulé qu’il conservait de son Il fait chaud ! lorsqu’il a écrit La Marraine ?

— Étranges caprices de la mémoire : comme tout écrivain, Fourré prend son bien où il le trouve, à commencer par les réminiscences de ses propres lectures. Ainsi, dans le Caméléon mystique, l'épisode de Patricia Ximénès, folle cloîtrée derrière sa vitre tourangelle, s'inspire d'une nouvelle de Jean Lorrain (4), romancier "décadent" avec lequel Jean Petiteau, le neveu de Fourré, lui trouvait des affinités stylistiques – ce qui avait le don de l’agacer, d’ailleurs …

Reste, à cinquante ans d’intervalle, l'obstination personnelle de Fourré à dire quelque chose qui lui tenait personnellement à cœur : le désir d'une union libre durable, contrariée par la comédie mondaine du mariage, dont la mascarade lui pèse ; la quête désespérée d'une éternelle jeunesse à travers l'amour fou (et flou ?) ; la hantise baudelairienne d'un monde « où l'action [serait] la sœur du rêve » ; le dernier sursaut du « romantisme allemand », de Nodier à Nerval (Philippe Audoin nous le rappelle, Fourré avait lui-même « un quart de sang bavarois »), que le surréalisme, plus tard, transformera en mot d'ordre « révolutionnaire ». Si, face au classicisme « conservateur », le romantisme se veut « révolutionnaire », le baroque, surtout espagnol, serait plutôt « réactionnaire », comme Fourré pouvait l’être lui-même dans son ordinaire de « notable de province », un tantinet calotin, qui finit par tant déplaire à Breton. Pour Fourré, le salut final réside  dans l'écriture plutôt que dans la vie. Comme pour Mandiargues, qui avait assisté à la première lecture du Rose-Hôtel (à l’instar de Lévi-Strauss, il ne semble pas en avoir gardé grand souvenir), il résidait même dans la poursuite d'une œuvre de fiction se rapprochant sans cesse de la réalité quotidienne de son auteur, pas toujours rose, il faut bien le dire, mais que la longévité souriante de Fourré se refuse toujours à peindre en noir, encore moins en gris.

— Dans la lumière de la Loire, il y a parfois de beaux gris, pourtant.

— ­Oui. Comme dans le plumage des poules, la fourrure des chats … et le pelage des rats (d’art ?).

— Alors, relisons Fourré ! Et dare-D'ART, comme on dit à la télé !


Bruno Duval


1- Lettre reproduite par J.P. Guillon en annexe de son édition d’Une Conquête, Éditions du Fourneau, 1984.

2- Il n’est pas inutile de faire observer la récurrence de Bourges dans les pensées et la vie de Fourré (cf à ce sujet l’article de J. Simonelli et l’éditorial d’A. Tallez dans Fleur de Lune n° 15, ainsi que l’ouvrage que Philippe Audoin - premier et jusqu’ici unique biographe de Fourré - a consacré à cette ville sous le titre Bourges cité première, essai d’iconologie mytho-hermétique, Julliard, 1972).

3- Alejandro Larrubiera (1869-1936), journaliste, romancier et librettiste espagnol, né et mort à Madrid, cf ci-après.

4- Madame Dumersan, in Histoires de masques (Éditions Ombres, 2006).