Rencontre avec Jacques-Yves Le Toumelin

capitaine courageux et Ulysse croisicais


L’année dernière, la bonne occasion m’avait été donnée, ou plutôt l’avais-je un peu provoquée, d’échanger quelques propos directs sur les quais du Croisic,avec le célèbre navigateur à voile J.Y. Le Toumelin, qui s’apprêtait à repartir pour un périple solitaire dans la mer des Caraïbes, après avoir fait le tour du monde sur le « Kurun ».

Le désir m’était resté de reprendre la curieuse conversation, lorsque me le permettrait la chance d’un retour dans l’attachant port croisicais.


J.-Y Le Toumelin, « l’Ulysse croisicais », vers 1955


Un Renseigné m’avait dit :

– N’y comptez pas. Le Toumelin est un solitaire, qui n’aime pas qu’on encombre sa route maritime ou terrestre, ni sa méditation tout occupée du gréement de sa pensée. Vous ne le trouverez pas d’humeur à perdre son temps, à l’escale des poètes.

Pourtant un ami commun avait transmis à l’Ulysse croisicais ma demande amicale et pressante. Volant de bouche à oreille dans la brise de l’Ouest, elle était à peu près ceci : « En toute sincérité et simplicité, cher Monsieur Le Toumelin, « capitaine courageux », et matelot breton, expert à confronter votre voile solitaire à la complexité des mystères, menaçants ou favorables, du ciel et de la mer, je désirais, en ami fervent du Croisic maritime et architectural, dire ou écrire à votre sujet quelques paroles qui concerneraient, à l’intention de vos très fidèles amis de l’Ouest, non tant aujourd’hui le navigateur ou le fil écumeux de votre périple, ni même les enivrantes et vivantes escales qui ont parfumé et fleuri des plus éclatantes couleurs votre route dangereuse, mais, si vous voulez bien l’accepter durant l’escale estivale du Kurun dans votre belle et chère cité marine : VOUS-MÊME …

Vous-Même : le Solitaire, le Silencieux, le Méditatif … »

Bénédiction du sort. Dès le lendemain, j ‘avais la joie de recevoir, de Jacques-Yves le Toumelin, navigateur solitaire, pour une toute proche rencontre en tête-à-tête, une gentille réponse de favorable accord.

Lectures sur le quai

En attendant l’heure du rendez-vous, j’ai cheminé sur le port du Croisic. Devant le cotre de l’intrépide Croisicais, qui, dans la règle stricte de sa solitude et de son silence, avait couru tant de nuits sur la mer, des mots surnageaient brillamment de sa belle relation, si austère et dépouillée d’abus verbal, aux moments cruciaux du drame marin.

 Tempête dans le détroit de Torres …

  Vers 13h 10, le fil de mes pensées est brutalement rompu par un énorme fracas, tandis que le bateau est enlevé par une force irrésistible. Je réalise aussitôt la situation,sans appréhension d’ailleurs.Ça y est : je vais chavirer, ou le rouf va être défoncé ! Je suis plaqué brutalement sur la boiserie et mitraillé par toutes sortes d’objets – y compris la totalité des livres de ma bibliothèque, qui se trouve à bâbord. Je vois les trajectoires de tous les corps en mouvement, tandis que le hublot de ma cuisine resté ouvert (pour l’aération) crache un jet d’eau formidable, comme celui d’un énorme robinet ouvert à plein débit.

Mais aussi brutalement qu’il a été couché, le Kurun revient d’aplomb, avec la conviction de ne pas faire capsize (chavirer en anglais) …

L’état de la cabine était pitoyable. Livres maculés, déchirés ou nageant dans l’eau ; objets de toute sorte dans tous coins ; ma table de Friocourt coincée derrière le vaisselier de la cuisine ; des objets calés dans le plumier de la table à cartes, c’est-à-dire à toucher la cloison arrière de la cabine, retrouvés sur l’avant de la cabine de l’autre bord. Le bateau a donc pris également une forte inclinaison dans le sens longitudinal avant de se coucher sur l’eau. Attaqué davantage du travers, il eût vraisemblablement fait le tour. 

Ailleurs …

Si je m’étais trouvé sur le pont quand le cotre fut capelé, j’eusse été vraisemblablement jeté à la mer. J’aurais peut-être revu une dernière fois mon bateau, sur une grosse crête, avant d’être englouti … Le Kurun aurait continué seul avant d’aller se briser dans quelque archipel. 

Ailleurs encore :

Entre la Réunion et le cap de Bonne Espérance, j’ai viré à environ deux milles et demi de la côte. Si le vent hale sud-est, je suis tout bonnement en perdition … 

Le visiteur du soir

Dans une demeure familiale près du Mont-Esprit, au soir d’un beau dimanche croisicais, Jacques-Yves Le Toumelin, la main tendue, accueillit, avec un sourire, pour une veillée bretonne, le Visiteur angevin. Je n’oublierai jamais cette soirée surprenante où allaient se conjuguer tant d’éléments extraordinaires soudain conviés sous la lampe immobile, dans la mystérieuse poésie des accords magiques du Silence et du Mot. Je voyais l’homme, et je connaissais l’œuvre et le livre.

KURUN …

D’où venait donc le prestige abrupt d’une sympathie semblant pré-établie, qui s’élevait, neuve et fulgurante, dans la pensée attentive du terrien vieilli, pour le marin, aux yeux graves et lointains, qui souriait, dans une jeune et bienveillante amitié ?

Mystères contradictoires et amis de la vie transitoire et de l’esprit inaltérable – était-ce, dans le ciel breton, le signe aérien de la mort celtique, si souvent frôlée, bravée et vaincue par le navigateur, ou rejointe par l’âge de son visiteur, qui offrait aux paliers du songe transparent ses meurtrières de silence, ouvertes, avec tant de docilité, entre les paroles ? …

On entendait un vent léger, agitant les arbres, qui se dressent dans le côté nord, au pied du Mont-Esprit. Il n’y avait aucun bruit dans la nuit.

Comme un feu follet, négligé sur une lande mystérieuse, par les brumes légendaires de l’Ouest, passe un sourire impondérable.

Inaltérable minute croisicaise.

Regards et silences initiateurs. Écho du verbe, né parmi la prompte sonorité d’un indicible lointain. Parmi tant de précisions techniques si longuement concertées, relatives à une savante et méticuleuse navigation, une ligne imprimée, six mots suffisent au navigateur des annales du périple solitaire pour exprimer la frémissante proximité des invitations dramatiques au suprême passage entre l’univers tumultueux et le silence suprême …

J’ai prié amicalement le grand marin qui était devant moi d’évoquer des mots écrits dans son livre du Kurun où flotte et s’élève l’âme des eaux éternelles …

« Cinq octobre, huit heures trente-deux minutes.

Entre les îles Keeling et l’île de la Réunion, dans l’océan indien …

Je suis en train d’écrire en bas, depuis quelques minutes, lorsque j’entends distinctement un appel sur le pont : “Oh ! Oh ! …”. Stupéfait, je me précipite à l’ouverture de la descente. Rien, ni sur le pont, ni aux alentours du bateau. Le cotre est bien seul, faisant route paisiblement ; rien que le ciel, la mer et le silence …

J’aurais juré avoir entendu une voix humaine … Quelque appel d’au-delà des mers ? Un gémissement dans le gréement ? … Parfois au grand large, dans le vent, une plainte mystérieuse déchire ainsi le silence. »

CHER LE TOUMELIN ! …


Maurice Fourré,

Le Courrier de l’Ouest, 18 octobre 1955