Ad Æternam

Mon actualité à la mode Fourré : Le Toumelin, Le Gac, etc.


Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie …

G. de Nerval


Comme il ne faut compter sur aucune instance officielle (universitaire ou autre) pour élargir notre connaissance de Maurice Fourré – j’en sais quelque chose, et je pense bien y revenir un jour – force est de s’en remettre à la vie comme elle passe, et à ses errances. C’est ainsi que, sans l’avoir cherché, deux évènements en eux-mêmes anodins allaient me ramener à lui de façon inopinée. Cela avait déjà été le cas, en août 1966, pour ma découverte du Rose-Hôtel à l’enseigne parisienne du Minotaure, et je m’en suis fait, concernant notre poète (avec d’autres, il est vrai, comme D.A.F. de Sade) non pas une règle d’or, valable pour tous et dans tous les domaines de la recherche, ce qui serait absurde, mais une règle de vie.

Il existe à Rennes, dans les vieux quartiers, un petit bistrot, Ad æternam, le bien nommé, que je fréquente surtout le dimanche après-midi, car je sais d’expérience qu’il sera quasiment désert à ce moment-là. Le patron est un jeune Turc qui ne parle que si on s’adresse à lui directement, et je peux donc feuilleter à ma guise le journal, ou quelque autre « canard du doute aux lèvres de vermouth » qui traîne sur le zinc. Silence de « l’Æternam » auprès de ses clients, turcs eux aussi, qui jouent, le plus tranquillement du monde, aux échecs.

C’est là, dans ce lieu propice à la distraction et au farniente de l’esprit, que je pris connaissance, coup sur coup, de deux faits divers locaux qui allaient faire rejaillir en moi l’image et le souvenir de Maurice Fourré. On annonçait d’abord dans une petite revue consacrée aux sorties possibles dans la région (théâtre, cinéma, musiques diverses, excursions …) l’exposition d’un artiste peintre dont je ne connaissais même pas le nom  – Jean Le Gac – ainsi présentée :


Jean Le Gac

« Relectures », jusqu’au 15 novembre

Galerie Le Dourven, Domaine du Dourven, 22 Trédez-Locquémau.

Dans le site remarquable de la pointe du Dourven, la galerie du même nom accueille cet été « la grande bibliothèque » de Jean Le Gac : une œuvre foisonnante, entre fiction et confession, peinture, écriture et photographie …


Ces quelques lignes étaient illustrées de la photographie d’un mur de la galerie où, entre deux grandes gravures expressives (une gueule de monstre simiesque dans les rayons d’une torche puissante d’un côté ; et de l’autre, une scène cauchemardesque d’enlisement dans les sables, avec la légende « M’enterra jusqu’au cou ») l’artiste avait fait figurer certains de ses livres de prédilection (Julien Gracq, Mac Gac, ou récits à énigmes de la collection Le Masque). Je me sentais comme chez moi, d’autant plus que, parmi ces cinq ouvrages, on pouvait distinguer La Nuit du Rose-Hôtel, dont la présence était bien faite pour intriguer un membre de l’AAMF. N’ayant aucun moyen ni aucune occasion de me rendre à la pointe de Dourven, dans les Côtes d’Armor, j’écrivis à l’artiste, par l’intermédiaire de la galerie où il exposait, pour lui confier ma surprise, lui apprendre l’existence de notre association des amis de Maurice Fourré, et lui donner quelques renseignements supplémentaires sur cet auteur.

Il m’envoya en retour des livres qui avaient été consacrés à son propre travail (1), ce qui me permit de mieux le connaître, et où les références poétiques, glanées au hasard des pages, me parurent pour le coup très familières : L’invention de Morel, L’image dans le tapis, et plus loin, les noms significatifs de Henry James, Jean Ray, Stevenson, Nadja, Victor Segalen, Xavier de Maistre, Paul-Armand Gette ou encore Raymond Roussel : « Où il y a du procédé en abondance, qui permet de circuler entre l’émerveillement de la première lecture et l’indéfiniment inexpliqué des suivantes » (c’est Jean Le Gac qui parle).

Si j’en juge par les illustrations de ses livres, c’est dans ce va-et-vient incessant entre l’imaginaire – issu de l’enfance -, le monde onirique et la vie réelle, que vient s’intercaler l’œuvre de Le Gac. « De mon travail », dit-il quelque part – et Fourré ne se serait pas exprimé autrement – « on ne voit d’abord qu’un éclat, et ça me plaît, puis deux éclats qui n’avaient pas de raison de se rencontrer jusque là ». On en dirait autant de la découverte sentimentale et de la naissance de l’amour, si bien que pour moi, au bar de « l’Æternam », la fusion en ce jour des noms de Jean Le Gac et de Maurice Fourré, m’a paru comme la chose la plus naturelle du monde, par-delà son caractère fortuit, et je reproduirai donc à titre de document, la lettre que Jean Le Gac m’adressa (je verrai plus tard pour le titre de Virginia Woolf qu’il me signale en note et que certains d’entre nous connaissent sûrement, moi pas …) :


Paris, le 20 septembre 2009

Cher Jean-Pierre Guillon,

J’ai bien eu votre courrier, transmis par la galerie du Dourven. Pour répondre à votre question, sachez que j’achète pas mal de livres chez les bouquinistes et libraires de livres anciens. Celui-ci (c’est la 1ère édition), acheté à Toulouse où j’exposais, m’avait intéressé puisque le premier d’une collection dirigée par André Breton, dont, par curiosité, le titre et la belle couverture rose avec son phare promettant beaucoup. Je vous remercie des informations que vous me donnez. Je pensais que Maurice Fourré était l’auteur d’un seul livre. Cela m’incitera à en poursuivre la lecture, qui m’avait laissé sur une certaine sidération, pas désagréable, loin de là. En ce qui concerne en général le choix de mes livres pour les dessins géants de bibliothèques, je m’en suis remis plus ou moins au hasard de mes lectures du moment et des piles de livres que j’accumule, le phare* sur le dos du livre ne m’a pas sans doute laissé insensible. (2)

Vous pourrez bien sûr reprendre l’image d’ensemble … Je pense que Le Dourven était en passe de faire des photos. Merci de votre courrier.

Bien cordialement,

Jean Le Gac.


* D’ailleurs ma prochaine « nature morte », géante elle aussi, aura pour titre « La promenade au phare », d’après Virginia Woolf. Les rochers étranges de Ploumanac’h que je viens de voir y jouant le premier rôle.


***

Quelque temps plus tard, je tombai, toujours à « l’Æternam », dans le journal Ouest-France du 16 novembre 2009, sur la rubrique nécrologique suivante :


Décès du navigateur Jacques-Yves Le Toumelin

Le navigateur rendu célèbre par son tour du monde en voilier Le Kurun, est décédé en début de semaine dernière. Il a été inhumé vendredi au cimetière de La Turballe (Loire-Atlantique). Le navigateur avait pris, en septembre 1949, un départ très discret pour un tour du monde. Son retour, en 1952, sera triomphal. Une légende était née. Jacques-Yves Le Toumelin avait navigué encore quelques années avant de se poser dans une maison cosntruite au Croisic, dans un cadre sauvage comme il les aimait. Ses longs voyages avaient cédé la place à des voyages métaphysiques …


Après Alain Gerbault (Laval, 1893-Île de Timor, 1941) et avant Eric Tabarly, Jacques-Yves Le Toumelin était ainsi entré dans la légende des grands navigateurs solitaires … Mais quel rapport avec Maurice Fourré, La Marraine du Sel, le surréalisme ou la poésie en général, me demandera-t-on ? J’en vis deux, très exactement et sur-le-champ : l’un d’abord, concernant de façon directe Maurice Fourré, puisque le Courrier de l’Ouest du 18 octobre 1955 donnait un article signé de lui et intitulé « Rencontre avec Jacques-Yves Le Toumelin », où l’auteur du Rose-Hôtel évoque les moments qu’il passa avec l’aventurier des mers en septembre 1954 sur les quais du Croisic et, suite à une lettre d’approche bien dans son style, la visite personnelle qu’il rendit au marin du Kurun (3), dans sa demeure familiale, à l’été 1955. (article reproduit en annexe). Mais qu’on ne s’attende pas, avec Fourré, au compte-rendu d’un exploit sportif, fût- il de haut vol. Il s’agit bien plutôt d’une approche poétique, entrecoupée de longues citations, de la rencontre projetée entre le visiteur angevin, ce “terrien vieilli”, selon l’auteur, âgé alors de près de quatre-vingts ans, et un jeune frère de la côte, « aux yeux graves et lointains ». J’en donnerai ici la reproduction de la première et de la dernière page, dactylographiées à la demande de Maurice – corrections et trombone compris.

Mais, me disais-je à la lecture de cet article nécrologique, il y a plus, et qui me concerne très personnellement, entraînant l’esprit et les souvenirs divers dans les directions les plus étoilées possibles, l’une donnant sur l’autre pour une chaîne sans fin, ce qui est le fondement de toute poésie : lorsqu’il préparait, à la faculté des lettres de Brest, son étude sur Maurice Fourré (« essai de documentation et d’interprétation »), je fis connaître à Yvon Le Baut, avec d’autres écrits de la même période, cet article de Fourré sur Le Toumelin. Aussitôt, Le Baut dénicha son adresse, le contacta, prit rendez-vous avec lui, un dimanche après-midi, dans sa maison du Croisic. (À la fin des années quatre-vingt, Fourré était mort depuis trente ans, mais le navigateur toujours vivant, lui, et alerte). L’ami Le Baut, ne voulant pas y aller seul, me demanda de l’accompagner. En route donc à deux, pour le Croisic !


***

Avant d’arriver chez Le Toumelin, il fallait d’abord passer par une maison basse, qui semblait déserte. Elle avait l’air très bizarre, ornée de ses oriflammes de couleurs vives, qui claquaient au vent et qui n’étaient pas des emblèmes nationaux. Notre hôte nous attendait devant sa demeure, qui donnait sur un terrain de landes descendant au loin jusqu’à la rade : « Oui, nous expliqua-t-il, j’ai bien fait d’acheter tout ça après mon tour du monde. C’était alors un quasi désert, sans intérêt et inexploitable. Tous les gens de la région me trouvaient fou, personne ne voulait de cette pointe de terre inculte. Aujourd’hui, les promoteurs immobiliers s’en arracheraient des parcelles à prix exorbitant, mais je refuse de leur en céder le moindre mètre carré ! … ». Ensuite, dans la grande pièce ouverte sur l’océan, il nous montra ses instruments de marine, ses cartes, ses maquettes de voiliers, son livre Kurun, et il évoqua à plaisir ses rencontres avec Maurice Fourré, « un homme charmant et distingué, à la mise hors du temps, un “baroudeur” sans doute, à sa façon … ».

Pendant le petit “quatre heures” qu’il nous servit, il continuait à discourir, se levant à maintes reprises pour observer la mer avec la paire de jumelles qui ne quittait pas sa poitrine. C’est alors que, entrant par la porte latérale, vint nous rejoindre une grande et belle dame, d’allure mystérieuse et énigmatique. Elle tenait à la main un gros livre à la tranche dorée, et portait une longue tunique qui faisait plus penser à un sari hindou qu’à un vêtement du pays bigouden. Bien entendu, je ne savais ni où ni comment situer cette femme, quand Jacques-Yves Le Toumelin nous la présenta comme étant sa sœur. Jusque-là, je n’avais pas fait le rapprochement entre le navigateur solitaire qui nous recevait si gentiment, et l’artiste peintre qui portait le même nom, et qu’André Breton a saluée bien bas dans Le surréalisme et la peinture (à l’occasion de l’exposition de ses œuvres à la galerie d’Orsay en novembre 1957). Je connaissais depuis longtemps ce texte dans lequel Breton situe Yahne Le Toumelin, « reine des paysages hantés et des paysages déserts, on ne peut plus à contre-courant des modes de l’époque, hissant sa propre voile au cœur de ses interrogations mêmes ». (4)

Ainsi donc, Yvon Le Baut et moi, étions venus au Croisic pour évoquer un duo d’aventuriers, Maurice Fourré-Jacques-Yves Le Toumelin, nous nous retrouvions tout à coup par hasard face à un quatuor à l’unisson des mêmes sortilèges du secret, du rêve, de l’esprit de découverte, et de la poésie, celui de Breton/Fourré/Les Toumelin frère et sœur, Jacques-Yves et Yahne. Mais Yahne ce jour-là ne voulait pas parler de sa peinture, se contentant de frapper son livre de la paume de la main : « Voyez, me disait-elle, tout est là … » (Il s’agissait d’un recueil de textes de philosophie orientale, du Tibet ou du Népal). Et Jacques-Yves le marin, au moment où nous allions prendre congé, balayant du bras la perspective de landes et plus loin, de l’océan : « C’est ça, la vie à perte de vue. Le reste n’a aucune importance … »

Et, à ce moment-là, le soir venant, dans cette contrée voisine des marais salants et du Mont-Esprit (5), c’était comme l’écho de la voix de la Marraine du Sel agonisante que je croyais entendre : « Feutrez vos pas malhabiles. Ne heurtez aucun objet … Ouvrez la porte aux oiseaux du vent ! … ».


Jean-Pierre Guillon


1- Jean Le Gac, par Anne Dagbert (Fall Éditions, Paris, 1998) et Jean Le Gac, La poursuite (Art et Essais), Université de Rennes II, février 2005

2- À l’époque de l’impression du livre chez Gallimard (1949-1950), c’est Raymond Queneau qui assura le calibrage du texte, veillant à faire respecter l’alternance de la prose et des vers ; Pierre Faucheux, lui, s’occupa de la mise en page et imagina la couverture à partir d’une carte postale. Faucheux, « qui me semble avoir, écrivait Breton à Maurice Fourré, le meilleur sens actuel de la nouveauté et de l’équilibre (la répétition de la colonne à ses trois échelles et la typographie qui l’accompagne sont des choses trouvées) ». Ce que l’on sait moins, c’est que cette couverture faillit, sur le moment, coûter un procès à Gallimard, etque Pierre Faucheux, toujours inventif, poursuivit dans cette voie (cf entre autres ses maquettes pour la revue l’Archibras (1967-1969) et le catalogue de l’exposition surréaliste de 1965, intitulé l’Écart absolu, où il donnait à voir, pour la première fois, ses Portraits harmoniques de Charles Fourrier.) (Note de Jean-Pierre Guillon)

3- « Le Tonnerre », en breton. C’est ainsi que Le Toumelin baptisa son voilier (un cotre norvégien de dix mètres de long et trois mètres cinquante-cinq de large), et qu’il intitula le récit de son périple en mer : Kurun, autour du monde, 1949-1952, Flammarion.

4- André Breton, Le surréalisme et la peinture, in œuvres complètes, La Pléiade, tome 4, pp 653 et suivantes.

5- Dans son papier sur Le Toumelin, Maurice Fourré mentionne aussi ce lieu, dénommé de la sorte par déformation locale d’une expression à prendre au sens technique, et nullement religieus, du terme, comme on pourrait le croire. L’Esprit, ici, c’est le « lest pris », allusion au lest laissé par les navires venant chargés de sel, et qui donna au fil des ans une immense butte artificielle de trente mètres de hauteur.