« Je suis né à Nantes … »

La Nuit du Rose-Hôtel, de Maurice Fourré

Voici un demi-siècle, le 17 juin 1959, Maurice Fourré mourait de sa belle mort, passant de vie à trépas en douceur pendant sa sieste, à son domicile angevin. Qui se souviendrait encore de lui aujourd’hui, sans ce livre singulier qui restera à jamais attaché à son nom : La Nuit du Rose-Hôtel ?

Voici un demi-siècle, le 17 juin 1959, Maurice Fourré mourait de sa belle mort, passant de vie à trépas en douceur pendant sa sieste, à son domicile angevin. Qui se souviendrait encore de lui aujourd’hui, sans ce livre singulier qui restera à jamais attaché à son nom : La Nuit du Rose-Hôtel ?

Ce livre qui lui valut une notoriété tardive aurait bien pu ne jamais paraître sans un heureux concours de circonstances. Ami de Maurice Fourré, un magistrat en poste à Angers, Stanislas Mitard, n’avait jamais perdu de vue Louis Poirier qui avait été son condisciple au lycée de Nantes, et qui, sous le nom de Julien Gracq, avait déjà fait son chemin en littérature. C’est ainsi que, par l’intermédiaire de cet ami commun, le manuscrit de Maurice Fourré s’est retrouvé dans les mains de Julien Gracq, qui lui-même le porta à la connaissance d’André Breton, en quête alors d’œuvres sortant de l’ordinaire pour la collection “Révélation” qu’il s’apprêtait à lancer chez Gallimard. Cette très curieuse Nuit du Rose-Hôtel, dont Michel Carrouges lui avait également signalé l’existence, répondant parfaitement à l’attente de Breton et à l’esprit de la collection, inaugura cette collection avec une préface de lui. Maurice Fourré, jeune auteur alors déjà septuagénaire, accédait ainsi, en 1950, aussi soudainement que tardivement, à la gloire littéraire.

Il se prit alors au jeu, se lançant dans un second récit – Tête de nègre – pas moins déroutant que le précédent, si déroutant même que le comité de lecture de Gallimard en différa longtemps la publication. Il paraîtra quelques mois après la mort de Fourré. Un troisième livre s’y substitua – du Fourré tout craché, là aussi – La Marraine du sel. Un quatrième, encore inachevé, pas moins fourréen que les trois précédents, Le Caméléon mystique, sera publié ultérieurement.

Maurice Fourré a eu, post mortem cette fois, une autre chance: la passion et la constance dont fait preuve l’association de ses amis pour faire vivre ses livres et leur auteur. Leur publication, au titre emprunté à un projet de livre de Maurice Fourré - Fleur de Lune – entretient et nourrit le lien entre lui et ses zélateurs depuis plus de dix ans maintenant, revisitant l’œuvre, retraçant la vie de son auteur, émaillée de mille anecdotes, interrogeant de grands témoins qui l’ont un temps côtoyé – Julien Gracq, André Breton, Michel Butor… Aucune piste n’a été négligée, aucun indice écarté : au fil de cette enquête et de ses multiples recoupements, consignés dans Fleur de lune au fur et à mesure des trouvailles, un vrai personnage a pris corps, l’auteur en personne, on ne peut plus romanesque! Fourré retrouvé ! Un vrai personnage, en effet, à un point tel qu’une pièce – Les éblouissements de Monsieur Maurice, conçue par Claude Merlin en piochant dans ses quatre romans, l’a fait revive voici dix ans sur les planches d’un théâtre parisien ; Paris qui avait été, avec La Nuit du Rose-Hôtel, l’épicentre du monde fourréen. La pièce, rejouée cette année dans une version écourtée, a remis en scène « Monsieur Maurice », qui, grâce au petit carré de ses inconditionnels, a toujours, cinquante ans après sa mort, bon pied et bon œil et belle humeur.Tous les morts n’ont pas cette chance d’être aussi vivants!


À Montparnasse, Madame Rose tient salon…

Tout un sénat antique et hiératique – Messieurs les Ambassadeurs – élargi aux familiers et à la domesticité, siégeait, cette fameuse nuit, dans cet hôtel proche de la gare Montparnasse, modeste pension de famille balzacienne mâtinée de maison de rendez-vous, un petit monde transfiguré pour la circonstance par la fantaisie sans borne de l’auteur qui a mis là beaucoup de lui-même, rameutant ses propres souvenirs, ses rêves inassouvis, tous ses fantasmes et autres vagabondages. Une maîtresse femme, Madame Rose, originaire des Rosiers, en Anjou, une fille de Loire montée à Paris, règne sur cet hôtel tout à fait particulier qui lui doit son nom, dans ce quartier encore partagé à l’époque entre le vaste monde (la vie d’artistes, les cafés littéraires) et le dur labeur (l’émigration bretonne), et où logèrent un temps André Breton, puis Julien Gracq. Au Grand Siècle, la tenancière de cette auberge espagnole moderne, eût tenu salon. Mais, dans ce livre qui se souvient de bout en bout d’avoir été d’abord pensé comme une pièce de théâtre, Rose, si bien nommée, prend plutôt les allures d’une grande dame du temps jadis.


***

Car ce qui joue ici, en cette nuit du 21 juin (celle, choisie à dessein, du solstice d’été) – je ne l’ai découvert pour ma part qu’en abordant l’ultime chapitre du livre : Les grelots tintent à la porte – ce n’est pas moins que la réitération de la cérémonie du Graal, avec son rituel préparatoire. Toutes ces conversations, ces évocations, ces invocations, ces remémorations, ces divagations dont le livre est empli, ne sont que mise en condition en vue de cet instant magique que tous espèrent, secrètement d’abord, puis, de plus en plus, expressément. Sous les apparences trompeuses de la fantaisie, on est là, pleinement, dans le domaine, bien plus sérieux, de la féerie. Ce qui ne pouvait que séduire le grand maître du Surréalisme qui mit à profit un séjour en Bretagne pour mûrir sa préface.

Viendra-t-il, celui qu’ils attendent ? Qui est-il ? Les a-t-il ou non visités en cette Nuit mystique ? « Mes yeux ne voient rien », confesse le valet. Nuit accomplie ou nuit avortée ? Allez savoir. Une blanche colombe, dans le Parsifal de Wagner, ouvrait la grand’messe rédemptrice, et, chez Fourré, un oiseau, de même, vient clore « au premier rayon de l’aurore », ce moment hors du temps et du monde ordinaire. Devant ces braves retraités métamorphosés en vieux chevaliers pétrifiés, attendant on ne sait plus vraiment qui ni quoi, rendant vains leurs ressassements et inopérante leur liturgie, comment ne pas rappeler qu’à deux pas de là, rue de la Gaîté, un an avant la parution de ce livre (lui-même écrit quelques années plus tôt, pendant la guerre), était joué Le Roi pêcheur de Julien Gracq, mise en scène d’une Quête inaboutie, pièce restée incomprise de la critique, mais saluée par André Breton, le préfacier de La Nuit du Rose-Hôtel, premier ouvrage d’une collection demeurée sans suite.


Oscar Gouverneur, né à Nantes, quai de la Fosse …

Tout bruissant de la rumeur de monde, que ne cesse de parcourir ce grand absent omniprésent dans tout le livre, le mythique Commanditaire, La Nuit du Rose-Hôtel fait aussi une place spéciale à l’Ouest, ce n’est pas très surprenant pour un récit dont l’action se déroule dans un hôtel de Montparnasse. Habitant en bord de Maine à Angers, au pied même du château du Roi René, et resté un éternel jeune homme jusque dans son grand âge, le très angevin Maurice Fourré, très attaché à son Val de Loire natal, n’en nourrissait pas moins, en une véritable fascination pour Nantes et la Bretagne. Chacun sans doute a sa propre porte d’entrée dans son œuvre. Pour ce qui me concerne, c’est précisément le chapitre littéralement inspiré – le domino noir et blanc – qu’il consacre à Nantes, la ville métisse par excellence, qui a fait de moi un inconditionnel de La Nuit du Rose-Hôtel. Quelques pages suffisent à Maurice Fourré, recoupant là encore les chemins croisés d’André Breton et Julien Gracq, pour dire tout de Nantes : l’imaginaire portuaire, la traite négrière, les grands voiliers, la Fosse et ses mystères, le carnaval… « Je suis né à Nantes, quai de la Fosse, devant la belle courbe du fleuve où les voiliers qui remontaient la Loire maritime débarquaient en retour des Antilles, du sucre et des nègres… », proclame fièrement Oscar-Maurice-André Gouverneur, le doyen des Ambassadeurs dont la grand’mère était créole.

Au nombre des amis nantais de Maurice Fourré, il faut mentionner Julien Lanoë. Le poète Yves Cosson se souvient aussi l’avoir rencontré à Nantes, lors d’une séance de signatures.*

Il faut relire également La Marraine du sel, à nouveau disponible en librairie. Je conseille qu’on en refasse, comme je l’ai fait moi-même, la lecture in situ, à Richelieu, ville construite à sa gloire en Val de Loire par le Cardinal comme un grand damier, avec sa grande place on ne peut plus théâtrale où Monsieur Maurice, toujours aussi joueur, vrai personnage tiré de ses livres qui sont son autoportrait tout craché, à peine masqué, pousse joyeusement ses pions. Feutre élégant et fine moustache de séducteur, une photo nous le montre en maître du jeu sur cette grand’place de Richelieu, tenant son grand imperméable élégamment sur le bras, tirant sur une cigarette, à demi-assis sur la fontaine, à équidistance de l’église et de sa réplique civile qu’est la grande halle en bois au l’autre bout de la place.


Jacques Boislève



* Y. Cosson est également l’auteur d’un très beau texte sur Fourré, auquel nous reviendrons prochainement (publié dans le catalogue de l’exposition Le rêve d’une ville, Nantes et le surréalisme, Nantes, 17 décembre 1994 – 2 avril 1995). (NdR)