Parthénogénèse: À propos d'une réédition



Dialogue imaginaire

— … les personnages qui gravitent ici … sont vraiment et enfin les enfants

qu’eût pu sans tant d’ambiguïté reconnaître

Flaubert comme le fruit de sa passade avec Mme Bovary.

André Breton

Préface à La Nuit du Rose-Hôtel

— Madame Bovary, c'est moi.

Gustave Flaubert

— …!!!

Maurice Fourré, Tête-de-Nègre


“Fourré, c'est le Rose-Hôtel !” Intimidé (ou non) par le verdict d'exclusion prononcé par Breton contre un vieux poulain jugé collant, Julien Gracq, interrogé à la fin de sa vie, a tenu à en rester là. Au diable l'accolade un tant soit peu condescendante donnée dans La Forme d'une ville à son ancien voisin angevin, et le soutien confidentiel qu’il avait jadis apporté, dès 1951, au premier manuscrit de Tête-de-Nègre.

Il en va tout autrement de Michel Butor, qui, conjointement à la note de lecture du fidèle Julien Lanoë dans la Nouvelle NRF, saluait publiquement, dans une revue intitulée Monde nouveau, le second opus du « Révélé » de 1950, déjà bien oublié en 1955. Il y décèle un « récit éclaté », qui, après La Nuit du Rose-Hôtel, allait contribuer à lui fournir le modèle de sa propre participation à la libération formelle du roman : une entreprise, on le sait, lancée dans les années cinquante, par quelques jeunes Turcs de la modernité littéraire, sous le label des Éditions de Minuit.

D'entrée de jeu, l’article de Butor fait état de ses relations personnelles avec ce confrère quasi octogénaire (un peu comme si, par l’entremise de Fourré, il lui était donné de s'entretenir avec d’illustres précurseurs, Roussel ou Jarry) : « Nous allons fêter son 79ème anniversaire le 27 juin prochain ». En 1956, année de parution de l'article, il s'agissait en fait déjà du quatre-vingtième, car Fourré était bel et bien né, sous Mac-Mahon, en 1876.

Butor lecteur de Fourré, on en rêve encore dans toutes les bibliothèques : intitulée Une œuvre solitaire, sa recension critique n'a jamais été recueillie en volume, et nul éloge plus étendu n’est venu lui succéder. Quelques années plus tard, pour la réédition de ses Machines célibataires aux éditions du Chêne (1977), Michel Carrouges supprimait l'étude sur le Rose-Hôtel qui en avait fait initialement partie. Après avoir eu sa chance, Fourré a vraiment joué de malchance.

Il faudra donc attendre les tentatives de réhabilitation globale de l'œuvre de Fourré entreprises, après la mort de Breton, au sein même du groupe surréaliste (Philippe Audoin, Jean-Pierre Guillon) ou, plus tard, dans la foulée du Courrier de l'Ouest, au sein de telle ou telle université (Jacqueline Chénieux-Gendron, Georges Cesbron, Jacques Boislève, Bruno Chéné, Yvon Le Baut ...) pour que la mise en quarantaine de La Marraine du sel commence à s’effriter quelque peu.

Alors, un divertissement, La Marraine ?

Oui, mais de haut vol.

Bien après la mort de Fourré, le malentendu subsistait donc, dû, entre autres, à un décalage spatio-temporel qui n'était pas fait pour déplaire à ces jeunes gens épris de science-fiction qu'étaient Butor et Carrouges. De toute évidence, Fourré n'appartenait pas à leur monde de petits Parisiens à la page, et pourtant, sur le plan littéraire, il était du même bord, celui des rimbaldiens qui proclament : « Nous ne sommes pas au monde. La vraie vie est absente », tout en invoquant la présence réelle du sacré, ecclésiastique ou non, jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne.

Enfin … Fleur de Lune vint.

Dès son premier numéro, le bulletin de l'AAMF a publié, au fur et à mesure des découvertes, toutes les pièces à verser au dossier de La Marraine. Et les membres de l’association en ont eux-mêmes enrichi le corpus, avec, entre autres, l'érudite étude de Jacques Simonelli (À la recherche de Fol-Yver), les souvenirs personnels de Fourré quant à la genèse de l'ouvrage, parus une première fois au Courrier de l’Ouest sous le titre Promenade à la rencontre du soleil, décryptés, un demi-siècle plus tard, par Alain Tallez (L’effleurement comme art de dire et de vivre chez Maurice Fourré), sans compter les remarques de l’historien Christian Jouhaux, qui, dans Sauver le Grand siècle, confronte la vision fourréenne et la vision gracquienne de la ville de Richelieu.

Et enfin, enfin, grâce au relais indirect du regretté magazine Attila – renaissant aujourd'hui avec les éditions du même nom – qui l'a naguère fait concourir pour son “Prix Nocturne”, La Marraine du sel reparaît aujourd'hui, cinquante-cinq ans après 1955, sous une nouvelle robe bleu ciel, aux éditions de L'Arbre Vengeur. Après le Rose-Hôtel, c'est le second titre de Fourré à bénéficier d'une couverture en couleurs, assortie d'une bande-annonce signée Breton. Comme l'histoire tout court, l'histoire littéraire se répète. Mais parfois, elle y met le temps.

Qu'y a-t-il donc, dans cette Marraine ?

L'expression d'un point de vue personnel sur « l’Affaire Marie Besnard », fait divers qui défraya longtemps la chronique des années cinquante ? Hormis le meurtre de son mari par une épouse mûrissante éprise d'un jeune séducteur de passage, et le recours au poison, on chercherait en vain, dans le roman, une référence explicite à ces évènements réels. Certes, Richelieu est proche de Loudun, et, de crainte d'avoir des ennuis avec la population locale, Fourré transpose volontiers ailleurs les péripéties vécues relatées dans ses ouvrages (aucun de ses quatre romans publiés ne comporte d'épisode situé à Angers). Comme on l'a vu dans le film de Ken Russell, cinéaste « baroque » qui eut son heure de gloire dans les années soixante-dix, l'époque des Diables est aussi celle du Cardinal. Mais le propos littéraire de Fourré n'est pas davantage celui d'un chroniqueur historique que celui d'un journaliste, encore moins celui d'un de ces romanciers à la petite semaine qu'il traitait superbement, devant Queneau, de « façonniers en chambre » (propos rapporté dans le Journal de ce dernier, paru chez Gallimard en 1996).

Alors, La Marraine du sel, une relecture parodique de Madame Bovary, dont le drame personnel serait considéré cette fois d'un point de vue résolument subjectif, celui de l'amant relayant à point nommé celui du mari trucidé ?

N'en déplaise à Breton, Fourré n'a rien d'un réaliste flaubertien, heurtant de front l'idéalisme bourgeois ; il n’est pas non plus un spiritualiste mauriacien, aux prises avec le “péché mortel” du matérialisme athée. Certes, en contrepoint de l'agonie de Mariette Allespic, propice à sa flamboyante confession, le surgissement, sur les pas de Clair Harondel, de figures d’époux trompés ou déçus (Hyacinthe Labourier, Philibert Orgilex etc.) permet à leur créateur de montrer le bout de l'oreille. Mais Fourré n'a rien d'un moraliste à l'ancienne mode – il les a d'ailleurs tous lus (et surtout relus), comme en témoigne sa description de la bibliothèque du malheureux Abraham Allespic, non moins mercier que “libraire”, au sens qu'avait ce terme à l'époque de Montaigne. Le voilà ici relayé, à brûle-pourpoint, par Montesquieu, qui fut son voisin : “Je n’ai jamais eu une ombre de tristesse, qu’une lecture n’ait dissipée”. Mais, entre Montesquieu et Montaigne comme entre Marie (Besnard) et Mariette (Allespic), le glissement de sens (et de son) des noms comme des lieux apparaît, sans la moindre référence à quelque chronologie que ce soit, comme une des figures favorites de l'analogique fourréenne (emblématiquement parlant, la véritable héroïne n'aurait-elle pas nom … Marianne ?).

Serait-ce la raison occulte – diabolique ou, qui sait, divine ? – pour laquelle la présente réédition de la Marraine est parue à L'Arbre Vengeur de Bordeaux plutôt qu'aux Calligrammes de Quimper ? Pour Paris et la NRF, il faudra attendre – longtemps encore, je le crains – la parution des œuvres complètes dans la bibliothèque de la Pléiade.

On accéderait ainsi, comme l'entendrait encore aujourd'hui le regretté Raymond Hains, de la parthénogenèse à l'éternelle jeunesse du … Parthénon ? (ironie du sort, il tremble aujourd'hui sur ses bases européennes).


Bruno Duval



Et voici, en prime, la …

Lettre d’une primo-lectrice de La Marraine du Sel

… Après l'avoir lu entièrement, sans presque m'arrêter, j'ai tenté deux jours durant de me remémorer tout le déroulement du livre, comme si j'avais feuilleté un livre d'images. L'impact – pour moi du moins – a été en effet comme une suite d'images, de sons aussi. Le style de Maurice Fourré est musical, l'histoire racontée est – aussi ! – comme une longue mélodie parfois stridente, parfois le son d'une voix feutrée, murmurante. C'est l'impression, très vive, que m'a fait ce conte, ce compte-rendu irréel et quand même vraisemblable, car les belles descriptions de la ville, des paysages de la Loire, sont bien le miroir de ce que j’en connais – peu de chose.

Le mot qui résume le mieux l'atmosphère, le déroulement des "événements" est le mot allemand unheimlich*. Vous trouverez bien quelqu’un pour vous expliquer ce que ce mot décrit, et cache1. Platement, on pourrait dire que ce livre sort de l'ordinaire. Ce ne serait pas vrai, car il ne parle que de situations banales, que l'on rencontre de ci, de là. Mais Fourré a su montrer, mieux que d'autres, l'envers des choses.

*Unheimlich désigne en allemand ce qui est empreint, selon les termes freudiens, d’une « inquiétante étrangeté ». (NdR)