Maurice Fourré nous écrit …

C’est à la générosité de sa petite-nièce, Mme Natalie François, que nous devons cette belle lettre, retrouvée à l’occasion de rangements dans une bibliothèque, et écrite par Fourré deux mois et douze jours exactement avant sa mort, survenue le 17 juin de cette même année 1959. C’est la dernière que nous possédions de lui, peut-être la toute dernière qu’il ait adressée à son neveu Jean Petiteau, et l’on peut à bon droit la qualifier de testamentaire. Non que Fourré ait voulu y exposer solennellement ses intentions quant à sa-vie-son-œuvre – mais sa mort, que de toute évidence il n’imaginait pas si proche (ne venait-il pas de travailler, pendant l’hiver précédent, aux notes de préparation de son cinquième roman, Fleur-de-Lune – resté à l’état de projet – et n’avait-il pas noté sur ses tablettes, au tout début de l’année, ce vigoureux programme : « Préparer d'avance, pendant la confection de Fleur de Lune, deux ou trois thèmes et canevas de nouvelles, qui pourraient être mises en route, dès la clôture de Fleur de Lune – permettant ainsi de n'être pas à vide et inoccupé, à la sortie du moment tendu de l'exécution du roman, et utilisant, en outre, le mouvement de marche en avant vers la création, pouvant aussi tirer parti des non-dits ou insuffisamment-dits de l'œuvre qui vient brusquement de se clore ») lui apporte a posteriori cet éclairage.

C’est à notre connaissance le seul texte où Fourré parle aussi explicitement du miracle que fut pour lui l’éclosion d’une œuvre tardive et longtemps couvée, miracle qui justifie tous les sacrifices de sa vieillesse (« cette épiphanie de l’âge » dont il se plaint que toujours on la lui jette à la figure), comme pour expier une jeunesse trop nonchalante, trop insouciante, à l’image de celle qu’évoque Rimbaud :

Oisive jeunesse

À tout asservie,

Par délicatesse

J'ai perdu ma vie …


Mais, comme il le dit malicieusement lui-même, « par chance, ma dernière version est toujours la Vraie … ».


Angers – dimanche 5 Avril 59

Mon cher Jean,

Je te remercie de ton affectueuse lettre, heureux d’avoir de tes bonnes nouvelles.

Certes, c’est avec plaisir que je pense pouvoir me rendre un jour, pour te voir, dans la région du Nord, que tu habites, et je te remercie d’y penser. Mais présentement, à mon vif regret, je n’en ai point la liberté. Je suis attendu, après-demain mardi, dans une maison de Repos, à Pornichet ; et j’y dois, dans le calme, profiter des forces, que j’ai la chance d’avoir encore, pour achever une version plus serrée, plus vigoureuse, du Caméléon … que tu connais. Mon travail va bien, il ne faut pas en rompre le fil. Ainsi, j’aurai en train un livre, tout fini, qui pourra honorablement, je pense, prendre rang après le solide T. de Nègre, en instance de publication. D’autre part, ce Caméléon clôturé, j’aurai les mains libres pour tout ce que va me demander la sortie de T. de Nègre. Il faut une bien méticuleuse organisation de ses forces, pour tenter, à un âge insolite, une sorte de nouvelle carrière littéraire. Car ces deux livres, même le second, indiquent une voie nouvelle pour moi, je crois.

D’un moment à l’autre, j’aurai à corriger, je pense, les épreuves du Nègre. Et puis après, ce sera sa sortie, aussitôt, sauf aléas, avec toutes les fatigues afférentes.

Je relis, avec une affectueuse mélancolie, ta gentille lettre, avec ses projets, tous ses détails, une ambiance qui intéresserait ma pensée et mon cœur.

Mais tu comprendras bien qu’ayant trop souvent négligé l’aventure littéraire, je dois, en ce moment, quels que soient les aléas de mon âge, jouer les cartes que j’ai en main, ne serait-ce que pour le principe et pour remercier le sort singulier …

Après, je serai libre – mon devoir élémentaire étant accompli. Et je saurai retrouver une direction qui me mènera vers toi, rien ne m’étant plus facile que de faire un saut de Paris vers Douai. Et alors j’aurai la tête libre. Tandis qu’en ce moment, mon cher Jean, le travail en cours me hante, avec l’obsession de laisser filer la hasardeuse et insolite veine de production – au moment même où je sens poindre le résultat rationnel d’un effort considérable.

Ta mère viendra déjeuner avec moi jeudi dans ma maison de vieillards … Mais dès mercredi un ami efficace viendra du Pays de Retz, pour me voir, et s’informer de mon travail. Car, par chance, je me trouve étroitement entouré, encouragé, assisté même. L’Ouest, très large, aura eu la bonté d’y pourvoir.

Radio-Bretagne vient de passer de moi un interview pris au Mans, relativement à T. de Nègre. Ouest-France m’a signalé comme … « doyen d’âge » ( !) et la notice que tu as pu lire dans (… mot manquant, NdR) de La Marraine du Sel a été curieusement recopiée dans La Résistance de Nantes, La Nouvelle République de Tours, Le Télégramme de Brest … Toujours cette épiphanie de l’âge mise en avant ! …

Le temps est radieux aujourd’hui comme le jour où je fus reçu si aimablement durant ces vacances, par Geneviève et toi, au Ruau. Je vous en exprime mes remerciements.

Mon cher Jean, veuille agréer mes vœux, mon affection, la fidélité de ma pensée, mes compliments.

Maurice

PS Mon Caméléon … semble en bonne voie. C’est un étrange travail que de prendre un livre, le refaire autre, tout en le laissant le même. Par chance, ma dernière version est toujours la Vraie