ECHOS ET NOUVELLES

  1. Regards croisés sur Richelieu  (C. Jouhaud)

  2. Progrès en recherche assez lents (B. Duval)

  3. Quaternité (R. Schulz)

  4. Notes, ou la coquille de Breton (J.P. Guillon)

  5. Fourré vu d’Anjou, (G. Cesbron)

  6. Fourré et Niort (J. Simonelli)



Fourré/Gracq (II) : Regards croisés sur Richelieu



Éternel absent des histoires de la littérature contemporaine, voilà Fourré présent désormais dans l'histoire tout court. Drôle de promotion pour un romancier, qui œuvre dans spécialité littéraire réputée en prendre à son aise avec la réalité historique … Et ceci même lorsqu'elle contribue à l’éclairer de biais par l'approche réaliste de temps et de lieux réels comme théâtre de la fiction proposée, si "surréaliste" puisse-t-elle paraître dans son inspiration poétique.

C'est ainsi qu'aux yeux d'un historien universitaire, une longue citation commentée de la Marraine du Sel fait figure d'alternative salutaire aux égarements idéologiques, dépourvus d'alibi romanesque, de … Julien Gracq, sur le compte de la ville de Richelieu (Indre-et-Loire).

Richelieu en Touraine. Le délabrement de la minuscule cité du Cardinal rappelle celui de l’Alger européenne repeuplée après 1962 par les natifs du gourbi. Les immenses fenêtres des pavillons Louis XIII de la rue principale, hautes de trois mètres cinquante, sont rebouchées à demi, tantôt en haut, tantôt en bas, par des plaques de ciment, qui tentent de les rajuster à l’échelle des modernes bonbonnières ; certaines sont coupées à mi-hauteur par un plancher supplémentaire, comme au château des papes d’Avignon, réaménagé un moment en caserne. Pas un rideau, lorsqu’elles subsistent intactes, à ces verrières géantes : il y a là apparemment un format de voilage que ne fournit plus nul Monoprix. Au fond des porches voûtés, immenses, qui béent sur la rue, on aperçoit un dédale de courettes, d’appentis, de bonbonnes de butane, de cages à lapins. C’est comme un faubourg Saint-Germain repeuplé par Charonne et en route vers le bidonville ; la mesquinerie sordide de l’habitat moderne s’affiche exemplairement dans cette bastide aristocratique, colonisée par des squatters petit-bourgeois, dans ces « intérieurs » où les logis de haute époque sont partout réduits hideusement comme des crânes jivaros.

Les Carnets du grand chemin(José Corti, 1992)

Que, sous son vrai nom de Louis Poirier, Gracq ait fait carrière de prof d'histoire-géo dans l'enseignement secondaire ne fait qu'ajouter du piquant à l'affaire : depuis leur première rencontre, en 1949, sous les auspices de leur ami commun Stanislas Mitard, le dialogue (de sourds ?) entre l'ancien prix d'excellence du lycée de Nantes et l'encore plus ancien cancre du lycée d'Angers est engagé, par-delà leurs presque quarante ans de différence d'âge. D'entrée de jeu, Christian Jouhaud, archéologue de l'histoire, se montre donc "choqué" – on le serait à moins – par l'évocation gracquienne des "natifs du gourbi" dans l' "Alger européenne", qui fraternisent (ignoblement ?) avec les colons petits-bourgeois clients de Monoprix squatteurs des "logis de haute époque" : « Aucun hôte aristocratique, rectifie l'historien, n'a jamais habité les hôtels "haute époque" édifiés dans la ville nouvelle sur ordre du Cardinal : dès la mort de ce dernier, ce furent des ruines en bon état, tout à fait neuves et déjà mortes. Quelle vie allait venir les transfigurer pour qu'elles accomplissent à travers le temps la fonction de représentation qui les avait fait naître ? »

« Heureusement, s'avise-t-il, un autre auteur, moins connu, mais en l'occurrence plus profond, a écrit le roman de cette transfiguration ; c'est La Marraine du sel de Maurice Fourré » :

«  “Douze cents toises qui étranglent d’un collier silencieux la cité bouleversante du Cardinal“. Un jeune homme y chemine, “dans l’ombre des hauts platanes, devant la statue monumentale du fondateur, dont le regard décapite les remparts abandonnés“ : et suggère “Poussons gentiment, et sans trembler du cœur, dans la Grande-Rue. Tout est éteint déjà. Traversons la place des Religieuses, la rue de l’Académie. Les trottoirs ne seront que pour nous, entre les grands hôtels uniformes, étrangement alanguis dans la pierre dure, dissimulant derrière leurs porches solennels l’embuscade borgne de courettes secrètes, géométriquement cloisonnées, que réunissent pour des cheminements occultes, d’étroits pertuis …“  »

Pour plus de précisions, renvoyons à notre tour les lecteurs de Fleur de Lune à la (passionnante) lecture de Christian Jouhaud, Sauver le Grand Siècle (Présence et transmission du passé) 18, non sans pointer au passage sous sa plume un crime involontaire de lèse-Fourré : « La violence de Gracq m'a conduit à la recherche de l'évocation réparatrice du romancier tourangeau  » …

Fourré tourangeau ? On aura tout vu ! Pas davantage que les romanciers, essayistes ou mémorialistes, les historiens ne sont à l'abri d'une erreur … historique, en l'occurrence d'autant plus vénielle que, dans sa vie comme dans son œuvre, Fourré, non moins que Gracq, s'est ingénié à entretenir avec les provinces circonvoisines de l'Anjou – et jusqu'à la région parisienne – des relations de bon et heureux voisinage.


B.D.




Progrès en recherche assez lents


Certains de nos lecteurs s'en souviennent peut-être, la couverture du dernier numéro (20) de Fleur de Lune était illustrée, en hommage "décalé" à la Marraine du Sel, dont l'action se déroule à Richelieu (Indre-et-Loire), d'un billet de mille (anciens) francs à l'effigie du cardinal, sur fond du château (détruit sous la Révolution) qu'il avait fait construire, loin derrière la Loire, dans la ville (nouvelle) du même nom, entre Touraine et Anjou. Dans le même numéro, nous nous interrogions sur la provenance exacte d'un article de Francis de Miomandre, dont nous n'avions sous la main que la seconde page. Grâce à l'obligeance et à l’érudition d'un de nos voisins au Salon de la Revue, Patrick Ramseyer, lequel, bibliothécaire de son état, a bien voulu se charger de rechercher la provenance – et le début – de cet article incomplet, ces deux fragments de révélation fourréenne sont aujourd'hui reliés en un seul par la découverte qu’il a faite : celle d’un … billet du même Miomandre, paru, lui, dans les Nouvelles littéraires du 9 février 1956 :


Autour d’un billet de banque


Il y a des coïncidences bien curieuses dans la vie, et les plus significatives sont encore celles que personne n'aurait pressenties, et que personne n'a préparées.

Qui aurait pu prévoir en effet, lorsque M. Maurice Fourré composait son livre étrange et charmant qui s'appelle La Marraine du sel "2" style=et dont il a choisi le décor dans cette petite ville fascinante qui porte le nom de Richelieu, son fondateur, que, en même temps, l'administration préparait la vignette de billet de banque où s'inscrit l'effigie du grand cardinal se détachant sur un fond architectural qui représente la belle porte monumentale de cette agréable cité tourangelle [sic] ? On peut parier à coup sûr qu'il n'y a eu aucune collusion entre ces grands messieurs à la signature illisible et le romancier à qui nous devions déjà la révélation de La Nuit du Rose-Hôtel.

Mais maintenant, grâce à cette coïncidence, tous ceux qui auront la satisfaction somptuaire de manier ce billet de mille (cinq francs-or, s'il vous plaît) pourront, si le cour leur en dit, et s'ils ont la moindre curiosité pour l'art de la gravure, contempler ce décor urbain et se faire une idée du site où se passe le récit de M. Fourré.

Je doute fort, hélas ! qu'il y en ait beaucoup, de ces amateurs d'estampes, car, il faut bien le dire, nous en sommes venus à manier ces signes monétaires avec une désinvolture et une négligence, pour ne pas dire une prodigalité qui provient peut-être de la qualité inférieure du papier par rapport à ce qu'avait de soyeux, de croquant, d'imposant et surtout de rassurant, le billet de mille d'autrefois.

Que du moins la nouvelle coupure inspire aux citoyens désireux de connaître les sites originaux de notre pays l'envie d'aller visiter cette petite ville, absolument unique en son genre, qui est restée intacte depuis sa construction, et dont toutes les maisons, sans en excepter une, ont gardé le style, à la fois majestueux et familier, du grand siècle. Dans ce lieu paisible, rien ne semble avoir bougé depuis lors, et les habitants eux-mêmes continuent d'y évoluer dans une atmosphère toute parfumée de la noble douceur tourangelle. Que les génies qui nous protègent la gardent longtemps encore du délire de hauteur et de ciment armé des modernes urbanisations.

Francis de Miomandre


Un bonheur ne venant jamais seul, nous avons également avancé d'un pas dans la recherche du premier "papier", qui proviendrait, semble-t-il, non d'une prestigieuse revue littéraire parisienne, mais de la Nouvelle République du Centre-Ouest, quotidien régional pour lequel Fourré, originaire de Niort, n'était pas un inconnu (cf. les documents procurés à Jacques Simonelli par Philippe Landreau dans plusieurs de nos numéros y compris celui-ci). Natif de Marseille, Miomandre, de son vrai nom Louis Durand, était lui-même originaire de Touraine, d'où son attachement particulier à cette province, et son voisinage amical avec Fourré, qui, bien avant d'écrire le Caméléon mystique, a peut-être lu Mon Caméléon et moi. Les lecteurs désireux d'en savoir davantage sur son compte pourront aller visiter le site passionnant qu'Eric Dussert lui consacre aujourd'hui sur le web.


Bruno Duval



Quaternité


Le texte qui suit est signé de Rémi Schulz, qui travaille depuis longtemps sur les coïncidences et les correspondances signifiantes dans les vies et dans les textes. Il creuse ici certaines pistes à propos des romans de Fred Vargas que nous avions très vaguement évoquées dans de précédents numéros de Fleur de Lune. Pour des raisons d’espace, nous n’avons pu reproduire dans ce numéro la totalité de son remarquable article intitulé "2" style=Richelieu, Indre-et-Loire, et publié sur son blog, Quaternité , dont le titre découle de la place centrale que tient cette notion dans la vie et l’œuvre de Carl-Gustav Jung. Nous conseillons vivement au lecteur intéressé de s’y reporter pour lire l’intégralité de ce texte dont il tirera plaisir et profit (http://quaternite.blogspot.com)


… J'en viens à mon sujet principal, Sous les vents de Neptune, que je n'avais guère aimé en 2004, en partie peut-être parce que je l'avais lu juste après Pars vite et reviens tard, si totale réussite qu'il était difficile de rester au même niveau. (…) J'y ai discerné une nette récurrence de certains nombres, à savoir 4, 8 et 44 - en laissant de côté le 3 du trident, arme des crimes, mais précisément le modus operandi de l'assassin lui fait utiliser 4 outils pointus identiques, 3 qu'il soude aux branches de son trident, et le 4 e , laissé sur place entre les mains d'un suspect idéal, passera pour l'arme du crime.

La police scientifique est incapable de discerner la régularité des blessures, malgré les alertes réitérées du rêveur Adamsberg, à contre-emploi dans un rôle de calibreur obsédé par une précision millimétrique ...

Une liste détaillée des occurrences des nombres en cause serait fastidieuse, et je m'en tiendrai à deux passages.

Le roman débute le 4 OCTO bre (ou 4-HUIT ), par une série de 4 événements qui perturberont Adamsberg, jusqu'au moment où il en saisira le point commun :

- un journal feuilleté machinalement en discutant avec Danglard ;

- 3 documents fixés côte à côte par des punaises rouges ;

- une serveuse au restaurant équipée d'une fourchette à 3 dents ;

- un panneau annonçant une exposition de peinture au Grand-Palais, jusqu'au 17 décembre (la Saint-Lazare, soit dit en passant), avec un tableau représentant Neptune.

Il consulte un vieux manuel, y voit Neptune et son trident, se couche et se réveille vers 4 heures du matin. Ses bras se mettent à trembler, rien de commun avec les quatre précédentes tornades. Il cherche de l'alcool et trouve une bouteille de genièvre à 44 °, dont il avale deux verres. Il revient au bureau étudier le journal feuilleté quelques heures plus tôt, et y découvrir ce qui l'avait alerté subliminalement : la photo d'une jeune fille assassinée en Alsace et de sa triple blessure au ventre, marque du Trident, du juge Fulgence, l'abominable tueur né en 19 04 qu'il a traqué inlassablement, jusqu'à sa mort en 1987, 16 ans plus tôt. Celui qu'il appelle le diable a tué 8 personnes, de 1949 en Loire-Atlantique ( 44 ) jusqu'à 1983 en Charente (16), sans jamais être inquiété, pour 4 raisons distinctes énumérées par Adamsberg.

4 photos transmises d'Alsace lui confirment que le crime est absolument identique à ceux du juge qui, s'il n'était mort, aurait actuellement 99 ans...

Intermède au Canada, dont Adamsberg revient en cavale, accusé de meurtre, et couvert par son supérieur, le divisionnaire Brézillon, qui lui a fourni de faux papiers au nom de Denis Lamproie.

Il découvre que quelqu'un qui ressemble au juge a commis 4 meurtres au trident depuis 87, dans 4 lieux où il a loué des châteaux ou manoirs sous des identités évoquant la grandeur et la clarté : Alexandre Clar, Lucien Legrand, Auguste Primat, Maxime Leclerc.

Curieusement, "lamproie" fait entendre les mots "lampe" et "roi", et c'en est exacte anagramme...

Adamsberg-Lamproie demande l'exhumation des restes du juge, enterré à Richelieu : le cercueil ne contient qu'un sac de sable ...

J'ai déjà indiqué dans un précédent billet que cette exhumation à Richelieu fait sens pour Fred Vargas, fille de Philippe Audoin, surréaliste spécialiste de l'étrange Maurice Fourré, auteur à la fin de sa vie de 4 romans symbolistes 19, dont le second, La Marraine du sel , se passe à Richelieu.

Or le premier – La Nuit du Rose-Hôtel- se passe dans un hôtel de la rue Delambre, et le précédent roman de Vargas, Pars vite et reviens tardtourne essentiellement autour du carrefour Edgar-Quinet-Delambre, où elle évoque une "colonne Morris" inexistante, mais significative pour un lecteur du roman de Fourré, dont l'édition originale affichait en couverture … une colonne, la colonne Saint-Cornille de "Tonton Coucou"... 20

Ma relecture de Les vents de Neptune apporte une éclatante confirmation, avec la résidence qui précède l'établissement du juge à Richelieu, la Tour-Maufourt (qu'on cherchera aussi vainement en Charente qu'une colonne Morris sur la place précitée), Mau-Four étant les premières syllabes de Mau-rice et Four-ré.

Avec moins de certitude, les noms évoquant grandeur et clarté pourraient se rapporter aux deux autres prénoms de Maurice Fourré : Jules (un autre empereur) et Philibert (qui veut dire "très brillant").

Après l'exhumation, Adamsberg reste à l'hôtel à Richelieu, où il réfléchit sur les noms des victimes du juge :

Ventou et Soubise émergeaient, venant se ranger auprès de Wind et Autan. Quatre évocations du vent. Adamsberg (...) dressa la liste des victimes, cherchant des rapports entre leurs douze noms, mais hormis ces quatre souffles d'air il ne décelait aucun autre lien.

Le vent. L'Air. L'un des Quatre Eléments, avec le Feu, la Terre et l'Eau. Le juge avait pu chercher à rassembler une sorte de cosmogonie le rendant maître des quatre éléments. Le rendant dieu, comme Neptune avec son trident, ou Jupiter avec sa foudre.

(…) Ne tirant rien d’autre du nom des victimes, Adamsberg repense au témoignage d’un médecin qui a soigné le mort-vivant en Alsace, et qui lui voyait 15 ans de moins que les 99 donnés par l’état-civil.

Il sort de l'hôtel et déambule dans les rues droites de Richelieu, jusqu'à un parc où se dresse une statue du cardinal :

Vingt-cinq ans en 1944 et non pas quarante. Pourquoi 1944 ? Adamsberg leva les yeux vers le visage du cardinal, comme s'il attendait de lui une réponse. Tu le sais fort bien, jeune homme, sembla lui confier l'homme en rouge. Bien entendu qu'il le savait, jeune homme.

(…) Fourré était déjà nettement présent dans les romans de Vargas précédant son évolution "ésotérique". C'est ainsi que dans Un petit peu plus loin sur la droite (1996), on présente à Louis le jeune Gaël, contemplatif irréfutable(page 169), qu'il se remémore ensuite en rêveur définitif(page 210), claire allusion au livre consacré par Audoin père à Fourré.

Dans Sans feu ni lieu qui a suivi, en 1997, un tueur s'inspire du sonnet de Nerval El Desdichado pour tuer des femmes square d'Aquitaine (Le Prince d'Aquitaine), rue de la Tour-des-Dames ( à la tour abolie), et rue de l'Etoile ( Ma seule étoile est morte ).

Les enquêteurs amateurs (Louis et les 3 évangélistes) ayant compris le truc tentent de deviner le lieu du 4e crime, sachant que vient ensuite dans le sonnet le soleil noir... Soleil Noir qui est aussi l'éditeur du livre de Philippe Audoin, Maurice Fourré, rêveur définitif. Ils imaginent 3 rues possibles, mais le meurtrier en a choisi une 4e, où il sera néanmoins appréhendé, l’un des enquêteurs ayant deviné qu'il s'agit de Paul Merlin. Or il existe un Merlin fourréphile notoire : Claude Merlin, auteur et metteur en scène d'une adaptation de La Nuit du Rose-Hôtel. Sans raison évidente, sinon qu'il y a des prostituées et donc des Eros-hôtels dans la rue Delambre (celle du Rose-Hôtel fourréen), le roman de Vargas commence et s'achève dans cette rue, par des dialogues entre deux horizontales.

Si la plupart des allusions à Fourré semblent anecdotiques, l'énigme du Soleil Noir est ici au coeur de l'intrigue.


R. Schulz



Notes,
ou la coquille de Breton

par J.P. Guillon


L’ami Guillon, notre président fondateur, nous envoie depuis sa Bretagne moult textes et documents toujours passionnants, de quoi alimenter plusieurs numéros successifs de Fleur de Lune . Nos lecteurs les découvriront au fur et à mesure, mais dans l’immédiat, nous en extrayons ces quelques Notes réjouissantes, autant par leur érudition que par leur cocasserie.

Un caméléon dans le camion ?

« Si Maurice Fourré était mieux connu … » En 1997, l’expression d’un tel regret correspondait à la réalité, mais il faut croire que les choses n’ont guère évolué. La preuve : m’adressant l’an dernier à une bibliothèque publique de renom, pour connaître les dédicaces que notre auteur avait pu porter sur les exemplaires de ses œuvres adressés à tel ou tel de ses amis, on me répondit gentiment que le dernier roman acquis par la bibliothèque ne présentait aucune dédicace, la page de garde étant supprimée, et qu’il s’agissait d’un livre de Maurice Fourré intitulé « Le camion mystique » ….

À l’état léthal …

Rédigé à sa demande en août 1949, sur l’île de Sein et dans une auberge en forêt de Paimpont, la préface d’André Breton pour La Nuit du Rose-Hôtel parut d’abord dans Les Cahiers de la Pléiade, dirigés par Jean Paulhan aux éditions Gallimard. Elle comportait deux coquilles d’importance : la première, qui fut vite corrigée, dès l’année suivante, lors de l’édition de cette préface en volume, concernait les lieux de la rédaction du texte, comme Fourré s’en explique dans une lettre inédite, datée du 5 janvier 1950, à un ami angevin, le Pr Bonnel, lui donnant ainsi un renseignement d’autant plus significatif qu’il porte sur un point de détail :

J’ai eu la faveur, dit-il, de passer quelques heures bien amicales avec André Breton … Étant attaché particulièrement à l’Ouest, il regrette une coquille qui s’est glissée à la fin de sa préface ; il n’avait nullement écrit « Seine-Paimpont », mais entendait dire, avec tout ce que cela comportait de significations, « Île de Sein-Forêt de Paimpont ». Il m’avait du reste écrit antérieurement qu’il avait emporté mon ouvrage dans ces deux points de la Bretagne, et qu’il y avait élaboré et écrit son introduction.

Cette petite erreur matérielle fut donc vite réparée …

Quant à la seconde, elle est plus grave, puisque cette coquille devint constante, des Cahiers de la Pléiade, 1949, page 54 à la parution de la Nuit elle-même (1950, page 11), au recueil dit La Clé des Champs, 1953, page 206, et jusqu’à l’édition du tome III des œuvres complètes de Breton à la Pléiade, 1999, page 865. Cette coquille – que je qualifie de constante – a surtout le défaut de rendre la phrase, et l’idée, du préfacier absurdes, incompréhensibles et gênantes. Voulant situer l’entreprise de Fourré sur un plan auquel n’accèdent, dit-il, que peu d’œuvres romanesques de l’époque, André Breton fait remarquer qu’on nous porte ici « un étage du vécu qui laisse fort loin au-dessous de lui (non pas « l’état où se débite …. » comme il est imprimé, mais bien) « l’étal où se débitent les “tranches de vie » chères à certains auteurs, pour mieux manifester, encore une fois, son dédain de la chose littéraire en elle-même et redire qu’à ses yeux, malgré l’attention qu’il apporte au message solitaire d’un Maurice Fourré sorti des buissons, « la main à plume vaut toujours la main à charrue », selon le diagnostic sévère et intransigeant de Rimbaud.


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Fourré vu d’Anjou


Fourré sous le regard de ses « pays », voilà bien longtemps que nous attendions ça. Grâce à Georges Cesbron, qui connaît l’écrivain depuis belle lurette, et lui a consacré dans son ouvrage de référence Dix siècles de littérature angevine une belle notice - que nous reproduisons ici - c’est chose faite. Ajoutons que G. Cesbron consacrera en cette année du cinquantenaire une de ses interventions à Fourré, dans le cadre du cycle de conférences données à l’Académie d’Angers. C’est aussi à lui que nous devons de pouvoir citer le poème que l’abbé Charles Thomas, critique éclairé de Maurice Fourré (cf ses articles sur Tête-de-Nègre , reproduits dans Fleur de Lune n° 7) a consacré, le jour même de la mort de Fourré, au souvenir de son ami.

Maurice Fourré (1876-1959) est l’écrivain – méconnu – de La Nuit du Rose-Hôtel, de La Marraine du Sel, de Tête-de-Nègre et du Caméléon mystique, romans étranges, inactuels, un peu hermétiques, où tout est poésie. L’image que M. Fourré donne de lui-même, Breton la cite : « Je suis un homme de l’Ouest, plein de douceur et de force cachée sous les coquetteries de la fuite aimable, des effacements masqués de sourires et de rêves, et des entêtements vainqueurs ». Il fut annexé par le surréalisme dès la parution tardive (1950) de son premier roman, La Nuit du Rose-Hôtel . M. Fourré avait pris une pensée de Thérèse d’Avila comme épigraphe : « La vie n’est qu’une nuit à passer dans une mauvaise auberge … » Les livres suivants portent aussi des titres insolites et énigmatiques. Tous tiennent du montage savant, sans rien de naïf ni de brut. Le flou est une caractéristique de son univers imaginaire, où tout semble s’inscrire dans un espace qui hésite entre deux termes extrêmes : le lieu clos et le cosmique. L’apologie du rite – magique, sacrificiel – ne conduit pas pour autant M. Fourré à celle d’un ordre sacré qui transcenderait l’existence. Il y a chez lui trop d’ironie, un sourire trop amusé, pour prétendre que le contenu des rites vaut mieux que leur forme. D’autres surréalistes – J. Gracq, son compatriote, A. Breton qui l’a introduit chez Gallimard – ont aimé chez l’auteur de Tête-de-Nègre son désordre éthique, sa confiance dans les aspects les plus obscurs, les plus éthérés de la nature humaine, ses personnages – un peu gratuits – aux libertinages d’imagination un peu fous – car Fourré n’est ni Sade, ni Bataille. Modeste, cocasse, la fantaisie – même discrètement funèbre – des romans de M. Fourré s’accorde bien aux pulsions du désir. On conçoit bien, comme le remarque J. Chénieux, que dans cette écriture ultra-métaphorique – qui en évoquait une autre : l’écriture « artiste » des années vingt – le surréalisme ait pu projeter ses souhaits.


G. Cesbron


Bibliographie


Ch. Thomas, dans le Courrier de l’Ouest, 24 février 1960 (paru dans Fleur de Lune n° 7"2" style=)

J. Chénieux, Un romancier surréaliste angevin, Maurice Fourré , in Les Angevins de la littérature, pp 438-454

Ph. Audoin, Maurice Fourré, rêveur définitif

B. Chéné, Paysages littéraires de Loire occidentale dans l’œuvre et la vie de J. Gracq et de M. Fourré (maîtrise de 1979-1980, Bibliothèque universitaire d’Angers)

J. Chénieux, Maurice Fourré : la voie du modèle mécanique , in Le surréalisme et le roman, pp 331-341


La Maine n’était plus qu’un miroir sans visage,

l’heure, qu’un aboiement de chien ;

le temps n’était plus rien

que la gageure d’un poème,

ce soir, très beau, où nous gardions nos souvenirs

en nous, comme des plaies qu’on aime.


Charles Thomas



À la tour d’argent sommée d’une autre tour (motif central des armoiries de Niort)

Grâce aux patientes recherches de notre ami Philippe Landreau, bibliothécaire aux Archives Départementales des Deux-Sèvres, nous avons le plaisir de reproduire la lettre que Maurice Fourré adressa au Conservateur de la Bibliothèque Municipale de Niort (où elle est actuellement conservée) pour lui annoncer l’envoi des Cahiers de la Pléiadecontenant des fragments de La Nuit du Rose-Hôtel.

On y retrouve la politesse quelque peu désuète qui caractérise de nombreuses lettres de Fourré, et son habileté à faire valoir ses récents appuis parisiens aussi bien que ses vieilles relations poitevines. Il y a un monde - celui des avant-gardes artistiques et des conquêtes littéraires du siècle dernier – entre les nouveaux amis du romancier, et ses contacts niortais, dont la rassurante notoriété était bien faite pour disposer favorablement le destinataire de sa lettre.


Angers – 23 Quai Gambetta

Le 30 avril 1950.

Maurice Fourré


Monsieur le Conservateur,


J'ai l'honneur de porter à votre connaissance que, dans l'espoir d'accomplir un bien aimable devoir, je me permettrai, à titre de bien simple et sincère hommage, de vous adresser pour la Bibliothèque Municipale, le n° d'automne des "Cahiers de la Pléiade" où Jean Paulhan a inséré, avec la Préface d'André Breton, trois chapitres de mon ouvrage "La Nuit du Rose-Hôtel" qui doit paraître dans le courant de l'été chez Gallimard, ouvrant la nouvelle collection "Révélation".

Mon père est né à Niort, d'une famille poitevine. J'y fus baptisé en 1876, à Saint André. J'y passai toutes mes vacances d'enfance et de jeunesse. J'ai joie et fierté de me penser à demi niortais. Durant les longues années que j'ai vécues à Paris et dès mon arrivée je me suis rapproché avec une sympathie toute naturelle, des originaires des Deux-Sèvres ; beaucoup, hélas, sont disparus, dont mon ami Georges Bourdeau ; mais, parmi tant qui ont connu une carrière flatteuse et méritée dans la vie, j'ai la joie d'avoir conservé des rapports amicaux avec Pierre Poisson, Ch. Fouqueray, Jean Déré qui font honneur à la belle capitale d'une importante région du Poitou natal. C'est dans cette pensée de reconnaissance filiale pour une terre où vécurent mes ancêtres et où je connus tant de joies et de douleurs que je me permets, à la fin d'une vie que boucle une aventure littéraire d'une joie tardive, ce geste déférent et simple d'une sympathie sincère et continue.

Des témoignages, d'une hauteur qui me passe infiniment, m'ont dit considérer "la Nuit du Rose-Hôtel" comme traversée et animée de l'esprit de l'Ouest. C'est cette pensée également qui me dicte l'offre de ces pages avant-coureuses d'un ouvrage dont je sais les sources inspiratrices, et que je vous prie d'agréer pour la Bibliothèque Municipale de Niort et pour vous-même.

Veuillez agréer, Monsieur le Conservateur, les bien sincères compliments de sympathie dévouée d'un compatriote, avec mes remerciements cordiaux.


Maurice Fourré


Pierre Marie Poisson (Niort,19 novembre 1876 - Paris, 11 janvier 1953), sculpteur, suivit dès l’âge de 17 ans les cours des Beaux Arts de Toulouse, puis ceux du sculpteur néo-classique Barrias à Paris. Une bourse lui permit de séjourner en Algérie, à la villa Abd-el-Tif, de 1908 à 1914. C’est l’époque de ses statuettes orientalistes, dont les charmantes Danseuses . Il a réalisé pour la ville de Niort un buste (1910) du niortais Jacques de Liniers, qui fut vice-roi de Buenos-Aires, et un monument aux morts de la guerre de 14-18 (1922), sans commune mesure avec celui du Havre (1924) qui passe pour son œuvre la plus ambitieuse. Il est aussi l’auteur de La Jeunesse de la fontaine du Trocadéro, et du groupe La Foi et l’Espérance de l’église Saint-Nicolas-du- Chardonnet. Son esthétique reposait sur le retour à « la grande tradition de tous les temps » et l’union de la sculpture avec l’architecture.

Charles Fouqueray (Le Mans, 23 avril 1869 - Paris, 28 mars 1956), peintre, décorateur, affichiste et illustrateur (de Pierre Loti, Jules Verne …), fils d’un officier de Marine, fut, aux Beaux-Arts de Paris, l’élève de Cabanel et de François Cormon. Peintre officiel du Ministère de la Marine, il réalisa, après un séjour en Indochine, lespanneaux de l’exposition coloniale de Marseille (1922). La ville de Niort lui avait commandé, en 1901, les peintures décoratives de son nouvel Hôtel de Ville, Aliénor d’Aquitaine octroyant aux échevins de Niort la charte de franche commune en 1203pour la salle du Conseil Municipal, et Les Trois Ages de la Vie, en trois panneaux, pour la Salle des Mariages. Il s’y montre, comme tant d’autres peintres d’allégories de son époque, tributaire de Puvis de Chavannes, bien que l’emploi de la touche divisée donne à son œuvre un style plus personnel.

Jean Déré (Niort, 23 juin 1886 - Mayenne, 6 décembre 1970) était le fils de l’organiste de l’église Notre-Dame de Niort. Entré au Conservatoire de Paris à l’âge de 11 ans, il fut, entre autres, l’élève de Massenet et de l’organiste Charles-Marie Widor, dont il devint plus tard le suppléant à Saint-Sulpice. Il obtint un Second Prix de Rome en 1919. Pionnier de la radiodiffusion, il travailla avec Stravinsky à la mise en ondes des concerts symphoniques (1933). Il enseigna à Niort, puis au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris de 1937 à 1956. Compositeur de musique de chambre, de musique de scène, et de mélodies sur des poèmes de Franz Toussaint ou de Rémy de Gourmont, il a aussi mis en musique de nombreux psaumes et cantiques.

Sur Georges Bourdeau (né à Niort le 28 septembre 1874), Fourré lui-même donne quelques renseignements dans son autobiographie, reproduite dans Fleur de Lune n°18. Ami d’enfance de l’écrivain, c’est lui qui le présenta, sans doute vers 1910, à Gaston Deschamps, qui était comme lui Normalien. Rédacteur en chef dans les Vosges (où il croise peut-être Fourré devenu « Secrétaire général de l’ensemble des affaires industrielles » de Paul Cuny), puis au Progrès de Lyon, il termina sa carrière journalistique comme président de la Presse départementale. « Durant trente ans d’amitié la plus intime, (il) a été mêlé à toutes mes préoccupations littéraires et autres (…), écrit Fourré. C’est lui qui (…) m’a dit d’écrire quelque chose se passant dans un hôtel meublé. De là est parti le Rose Hôtel. »

En complément de mon article (cf Fleur de Lune n° 16) sur les origines familiales de Maurice Fourré et ses séjours à Niort, voici une photographie récente, due cette fois encore à l’amabilité de Philippe Landreau, de la maison de ses grands-parents paternels, au 27 de la rue Perrière. Le cliché reproduit par Philippe Audoin dans son Maurice Fourré, rêveur définitif ne rend pas du tout compte de l’importance de cette propriété, magnifique demeure de maître, qui domine de sa blancheur la rue de la Regratterie et la Sèvre. Les biographes de Maurice Fourré ont systématiquement sous-évalué l’aisance matérielle dont bénéficiaient l’écrivain et les siens, aussi bien que l’importance de ses activités professionnelles (les fonctions qu’il occupa auprès de Paul Cuny, entre autres, n’étaient certainement pas une sinécure), pour insister sur les aspects marginaux d’une vie encore peu connue.


Jacques Simonelli


La maison de la famille Fourré à Niort, 27, rue Perrière (photo Ph. Landreau)