Un Fourré peut cacher un Roché

(et inversement)


….  Je connais un autre exemple de vieil écrivain comme ça, qui entre sur la scène littéraire à un âge déjà avancé, c’est Henri-Pierre Roché, vous voyez, l’auteur de Jules et Jim. Au moment où Fourré et lui publient leur premier livre, eh bien (Roché, c’est vrai, avait déjà fait quelques petites choses auparavant), j’entends leur premier livre important, ils ont le même âge. Ce sont évidemment des exceptions…. 


Ainsi s’exprime Michel Butor, il y a plus de dix ans, évoquant 15ses souvenirs de Maurice Fourré et de la naissance du Rose Hôtel. Il est le premier à établir ce parallèle qui pourtant saute aux yeux : Maurice Fourré et Henri-Pierre Roché ont tous deux, après une vie bien remplie, voulu prendre la plume pour raconter, sur des registres et avec des moyens au vrai assez divers, les expériences d’une vie qui avait, dans les deux cas, été longue, et riche en péripéties et en rencontres.

Si l’on explore un peu plus avant, on se rend compte que le parallèle ne s’arrête pas à la publication concomitante (en 1950 pour le Rose-Hôtel – Fourré a alors soixante-quatorze ans ; et en 1953 pour Jules et Jim – Roché a alors … soixante-quatorze ans) de deux œuvres tardives.

Nos auteurs sont en effet tous deux des récidivistes : nous entendons par là que la création littéraire ne leur a jamais été étrangère, que dès leur prime jeunesse, ils ont beaucoup lu, pas mal écrit, et un peu publié. Pour Fourré, on connaît bien (quand on est membre ou sympathisant de l’AAMF) l’existence des trois nouvelles écrites entre ses vingt-sept et ses trente ans – il y en eut d’autres, probablement, mais nous n’en saurons jamais rien : Une Ombre, dont la trace, malgré toutes nos recherches 16, s’est perdue, écrite à l’automne 1903 ; Patte-de-Bois , composée à la fin de l’hiver 1905, au cours d’ « un cycle furtif dans l’Île Saint-Louis », selon les mots de Fourré lui-même, et parue ensuite en février 1907 dans La Revue hebdomadaire  ; et enfin, Une conquête , publiée dans La nouvelle Revue le 15 novembre 1908, ces deux derniers titres édités en librairie par les bons soins de notre fondateur Jean-Pierre Guillon, (à qui nous devons toutes ces précisions) en 1985 et 1984 respectivement.

Et Roché ?

Henri-Pierre est né à Paris, rue Médicis, le 28 mai 1879, trois ans moins un mois après Fourré, (né, on s’en souvient peut-être, le 27 juin 1876). Sa famille paternelle est originaire des Charentes : comme Fourré, mais plus lointainement, c’est un homme de l’Ouest – d’où la parenté de leurs patronymes en é. Il écrit dès les années 1900 : des Carnets qu’il tiendra toute sa vie, et dont une partie sera publiée longtemps après sa mort, des traductions, des textes sur l’art … Mais un seul texte vraiment personnel, publié en 1916 : Fragments sur Don Juan.

Donc, pour chacun des deux hommes, quelques écrits de jeunesse. Puis, silence. Non qu’ils cessent d’écrire. Pour Roché, nous le savons. Amateur d’art, ami d’artistes et grand collectionneur, il a multiplié les textes d’analyse et de critique. Pour Fourré, nous ne pouvons que le supposer : paradoxalement, nous ignorons presque tout de sa vie jusqu’à la fin des années quarante.

Vers la fin de la deuxième guerre mondiale, que Roché passe en grande partie dans la Drôme et Fourré en Anjou, tous deux, septuagénaires, ressentent l’envie, ou plutôt le besoin, impérieux, de raconter les aventures amoureuses de leur jeunesse dans deux récits dont l’un donnera le Rose-Hôtel et l’autre Jules et Jim. À ce sujet, comment ne pas citer intégralement ce passage de la passionnante biographie de Roché, L’enchanteur collectionneur 17  :


Le Jules et Jim écrit à la Bastidette en quarante jours, cent fois remanié, corrigé, poli, aminci d’ailleurs, et de ce fait amélioré – l’ellipse, la concision de l’écriture sont un des attraits de l’œuvre – est proposé à Jean Paulhan au lendemain de la guerre (en mars 1946). Paulhan apprécie : « Cher Monsieur, j’aime très vivement Jules et Jim et je pense bien décider Gaston Gallimard à l’aimer comme moi. Donnez-moi quelques jours encore. » Cette appréciation rapproche Roché du « groupe de la NRF ». Mais il faudra attendre très longtemps le contrat définitif et la publication (…) entre autres à cause de l’opposition d’une partie du comité de rédaction chez Gallimard. On en trouve la trace dans le journal de Raymond Queneau, qui en faisait partie, à la date du 29 juin 1949 : « Lemarchand rend compte du manuscrit d’un certain Roché, un assez vieux type. Paulhan a fait prendre ce manuscrit vers 44 ; le contrat a été signé en 46, je crois. Depuis, le manuscrit est en panne. C’est donc une relecture. Lemarchand l’esquinte : “ En 44, ça datait de 25 ans, maintenant ça date de 30. Ce n’est guère intéressant que pour ceux dont le cœur battait déjà en 1924 …“ - gros silence. »

En lisant ce passage, comment ne pas penser à Fourré, qui, s’il a bénéficié pour son premier roman de toute la bienveillante protection de Breton, a été par la suite en butte aux mêmes incompréhensions : pour Tête-de-Nègre, en 1954, les commentaires des membres du comité de lecture ont dû être de la même farine, et le bon Paulhan a dû, là encore, payer de sa personne pour en obtenir enfin, de haute lutte, la publication – quelques mois après la mort de l’auteur. Mais suivons encore un peu Henri-Pierre Roché sur les rudes chemins de l’assomption éditoriale.

L’éditeur – Paulhan en fait – revient sur cette décision, après sans doute de nouvelles démarches de Roché, et celui-ci s’exclame dans son journal, à l’automne 1952 : «  Jules et Jim va paraître ! » (…) Il porte une dernière fois le manuscrit à la NRF, puis participe à un cocktail (le 21 novembre 1951) où, ému comme un néophyte, il arrive tout heureux, le premier.

Un an plus tôt, le 16 novembre 1950, un Maurice Fourré affreusement intimidé, mais heureux comme un enfant de son statut tout neuf d’auteur maison, affrontait lui aussi les affres du cocktail chez Gallimard. Il avait timidement écrit à Breton qu’il comptait sur sa présence pour le soutenir dans cette épreuve. Mais Breton, que Fourré agaçait déjà, l’avait quelque peu rembarré par retour du courrier, arguant de sa « sauvagerie » et ne cachant rien de son dédain pour ces inutiles mondanités. Fourré s’était aussitôt excusé de sa hardiesse, avec l’humilité dont il était coutumier lorsqu’il s’adressait à Breton, et qui serre le cœur lorsque l’on lit ses lettres aujourd’hui.

Leur premier roman à peine publié, les deux auteurs reprennent aussitôt la plume, Fourré pour écrire Tête-de-Nègre , Roché pour Les deux Anglaises et le continent. Le temps leur est compté, et ils ont tant à dire ! À leur mort, ils auront chacun publié deux livres, et en laisseront d’autres inachevés (Victor/Marcel Duchamp pour Roché) ou inédits ( Tête-de-Nègre et Le Caméléon mystique pour Fourré).

Fourré et Roché se sont-ils croisés chez Gallimard ? Se sont-ils parlé, se sont-ils connus, dans ce Montparnasse où Roché a vécu la plus grande partie de sa vie et que Fourré a tant sillonné en débarquant du train d’Angers ? J’aime à m’imaginer leur rencontre, sous l’opulent ombrage des marronniers du boulevard Arago, tant chantés par Doisneau. Deux « hommes qui aimaient les femmes », deux élégants d’un autre siècle, pourtant parfaitement à l’aise dans l’instant présent, deux humains que le bonheur ne rebutait pas et que la mort courtisait sans leur faire peur. Elle est entrée chez eux presque en même temps : le 8 avril pour Roché, le 17 juin pour Fourré. C’était en 1959.


MBB

15 Cf ci-dessus, Paroles d’évangile, l’ancien et le nouveau

16 Mais un fourréen ne renonce jamais ! Selon un message récent de notre correspondant niçois, J. Simonelli, Philippe Landreau, des Archives départementales de Niort, à qui nous devons déjà de précieux renseignements, ainsi que de belles photos de la maison de famille des Fourré dans cette ville (cf ci-après) essaie d'imaginer des pistes pour retrouver Une ombre, ainsi que la nouvelle de la même époque qui se passait à Noirmoutier.

17 … de Scarlett et Philippe Reliquet, éditions Ramsay, 1999