Être Angers … en perm’ à Nantes

Les lettres de Maurice Fourré à Julien Gracq


Le 12 novembre 2008, en l'Hôtel des ventes de Nantes, a eu lieu, sous la baguette des commissaires-priseurs Couton & Veyrac, la dispersion de la succession Julien Gracq (1910-2007) : livres, correspondances, tableaux, mobilier. Au catalogue illustré, publié chez Ivoire, ne figurait aucun ouvrage de Fourré – que sont donc devenus les exemplaires dédicacés par l'auteur à son premier découvreur ? – mais, sous le numéro 123, un lot de deux "lettres avec signatures" datées d'avril-mai 1949. Dix-sept autres lettres, découvertes un peu plus tard, et allant jusqu'à 1952, sont venues compléter ce lot : c’est très probablement la totalité (dans le sens Fourré Gracq) de la correspondance échangée entre deux hommes qui s'étaient découverts avec émerveillement par l'entremise d'un troisième - Stanislas Mitard, Procureur de la République au tribunal d'Angers, puis de Nantes -, avant de se perdre de vue. Avec la correspondance Breton-Fourré, le parallèle est flagrant, à cette différence près qu'à l'exception de la toute première, reproduite dans le numéro 20 de Fleur de Lune , les lettres de Gracq à Fourré n'ont pas encore été retrouvées. Aucune d'entre elles ne semble avoir figuré au catalogue d'une vente publique. À cette différence, aussi - et elle est, pour nous, de taille - que nulle disposition testamentaire n'interdit la publication des lettres de Fourré à Gracq. Malheureusement, l'espacement (du fait de Breton) des relations Breton-Fourré, après la parution du Rose-Hôtel , en 1950, semble avoir déteint sur Gracq, qui, très vite, a cessé de lui écrire, se contentant des nouvelles de Fourré que pouvait lui donner l’ami Mitard, son fidèle partenaire aux échecs.

Un bonheur ne vient jamais seul : le lot 123 n’est pas tombé entre les mains d’un collectionneur anonyme, il a été préempté par la Médiathèque Jacques-Demy, à Nantes, où la prose fleurie de Fourré, non moins grand épistolier que grand romancier-poète, sera accessible une fois obtenue l’autorisation des ayants-droit. Faute de correspondant en Loire-Atlantique, et faute de pouvoir se livrer à loisir à une de ses chères ruées vers l'Ouest, l'AAMF s'est précipitée, au début du mois de novembre dernier, rue de l'Abbé Grégoire, pour y consulter, sur un petit pupitre de vieux bois, l'ensemble de ces précieuses lettres que la librairie Bodin présentait avant la vente aux acheteurs potentiels.

Dire que notre vision historique de la relation Fourré-Gracq a été bouleversée de fond en comble par cette consultation serait excessif. En 1998, nous avions déjà personnellement rencontré Julien Gracq chez lui, à Saint-Florent-le-Vieil : à cette occasion, il n’avait dit mot de cette correspondance, dont il ne se souvenait peut-être même plus. Dès le numéro 3 de Fleur de Lune , nous avons reproduit la teneur de cet entretien, à la fois laconique et précis, et nous y sommes revenus, à l'occasion de la mort de Gracq, dans le numéro 20 : à le relire, on se rend compte qu’il a été impossible de passer le cap du Rose-Hôtel . Entre-temps, la correspondance Maurice Fourré/Julien Lanoë nous a appris que, contrairement à ses affirmations, Gracq avait bien lu Tête-de-Nègre , et s'était même intéressé de près à sa publication (cf Fleur de Lune, numéro 12-13). Dans son dernier ouvrage publié, les Carnets du grand chemin "2" style=, il a même précisé la localisation du roman en Bretagne, comme celle de la Marraine du Sel à Richelieu. À l’instar de Breton, qu'il ne s'est jamais fait faute de rappeler en sourdine à l'ordre de la littérature, Gracq, en matière de nouveauté littéraire, est l'homme des "révélations", lesquelles, a posteriori , risquent souvent de devenir des étiquettes magistrales, dans le genre "l'Immortel auteur de…" : pour lui, son cher Jünger restera toujours celui des Falaises de marbre, dont il a d’ailleurs revendiqué avec constance l'influence sur son propre Rivage des Syrtes.

Serait-ce la raison pour laquelle il a bientôt fait taire l’enthousiasme ressenti à la lecture, en 1954, de la seconde version de Tête-de-Nègre ? Non sans fierté, Fourré avait aussitôt rapporté à Lanoë, son ami de Nantes, ce passage de la lettre envoyée par Gracq : "Ne détruit pas le Rose-Hôtel ; tout au contraire l'éclaire. Envoyez cela immédiatement à Paulhan !" Si, trente ans plus tard, Gracq se souvenait encore que le récit s'en déroulait en Bretagne, comme la Marraine à Richelieu, quarante-cinq ans plus tard il n'avait pas pris la peine de les rouvrir pour pouvoir en reparler à notre micro. Le temps, déjà, lui faisait défaut.

Malgré tous ses efforts, Fourré n'aura pas réussi à obtenir de Gracq, tout occupé de sa propre œuvre, le témoignage escompté sur la sienne propre, dont il ne manque pourtant jamais, en privé, de recommander la lecture, comme on conseille à ses visiteurs de tâter d'un grand cru de la région : "Allez donc goûter le (huis-)clos Fourré, vous m'en direz des nouvelles". Il faudra donc se contenter du paragraphe – désormais célèbre parmi les fourréens - de La Forme d’une ville :


… Je retrouve la marque distinctive de l’enracinement angevin dans les livres attachants de Maurice Fourré, qui a connu et célébré Angers comme Nantes, mais qui appartient à la première : que le lieu de ses fictions soit Paris, Richelieu, ou la Bretagne, j’y déchiffre toujours le farniente enjoué et disert du bourgeois angevin, entre le magasin de la rue des Lices, la fermette du tuffeau, la vigne et le cellier de l’été sur un coteau de Loire, la partie de pêche du dimanche, la tonnelle du jeu de boules de fort.


… Fourré, pour Gracq, est et reste de l’autre côté : comme dirait Jacques Demy, parrain de la Médiathèque : quand on va en perm' à Nantes, on ne gagne rien à être … Angers.


B.D.


Les lecteurs de Fleur de Lune pourront découvrir prochainement la teneur de ces lettres. En avant-première, en voici trois, transcrites par les bons soins d’A. Tallez.



13 mai 1949

Cher Monsieur et Ami,


J'ai hésité depuis longtemps avant de vous écrire ; et ce n'est pas la reconnaissance pour votre magnifique générosité envers moi qui me fait prendre la plume aujourd'hui. Le bel article de Thierry Maulnier, qu'un ami m'a communiqué, sachant m'être infiniment agréable, si proche, dans son esprit, de ce que je pense de votre profonde création poétique "le Roi Pêcheur" – qui saura, j'en ai la conviction absolue, joindre, dans la haute qualité, toujours plus d'âmes, d'intelligences et de cœurs. L'Article de Jacques Lemarchant, dans Combat, m'a été communiqué de Paris également, et j'y vois encore, dominant tout le sens du débat, cette référence à la plus noble poésie. Je ne voudrais pas dire autre chose, hors mon admiration et mon amitié, car toute compétence hors des [terrains si loin ?] de ma vie me manque. L'expérience pourtant d'évènements multiples et contradictoires m'a enseigné que les paliers de contacts avec les injustices ou les incompréhensions de la réalité préparent les bondissements inéluctables et les promotions du talent et de la vie, comme aussi souvent les promptes révisions du jugement des aveugles. Je dis bien mal ce que je voudrais dire. Je suis gêné par la pensée de l'ouvrage que vous connaissez de moi et qui dans les contradictions apparentes qu'amènent en lui les dépôts de l'âge, du temps, d'une formation entrecoupée et inégale, semble cacher l'intérieure simplicité du cœur. Je serai heureux de vous voir lorsque je viendrai à Paris, sitôt que Mr André Breton m'aura fait signe. Et j'espère que je pourrai mieux vous dire qu'écrire, parmi ces boucles d'évènements, qui ne sont pas sans me déconcerter plus que je voudrais dans mon silence, mes amitiés, mes admirations pour l'auteur du Roi Pêcheur.

En toute toute simplicité et cordialité,



Maurice Fourré


PS : Au moment de clore ma lettre, j'ai le contentement de recevoir des nouvelles d'un groupe d'amis à qui j'avais donné le conseil de passer une soirée au théâtre Montparnasse. Ils me disent leur plaisir de haute qualité au contact d'une œuvre de "tout à fait grande figure". Parmi une assistance extrêmement attentive et souvent atteinte dans le meilleur de soi-même. Je vous transmets tout droit ce simple témoignage ; et j'espère bien moi-même me montrer auditeur incessammment, ce qu'à mon grand regret je n'ai pu faire encore, les affaires où je suis quotidiennement occupé mesurant souvent étroitement et particulièrement en ces moments de crise, la liberté de mon mouvement vital.

Mais je veux vous dire aussi que je serais heureux si, cet été, une invitation aux circonstances pouvant me permettre de vous rencontrer dans notre Anjou fluvial, et puis que vous visitiez à Angers ma petite demeure où, "beaucoup plus homme qu'auteur" ainsi que vous disiez, je serais fier de faire accueil à Julien Gracq, devant ces platanes qu'ombragent cette plage de grès où j'ai rêvé en lisant le Château d'Argol – et où me visita plus tard la fine poudre sablonneuse de l'automne guérandais. Mon amitié.

M. F.



Vendredi 23 novembre 1951


Bien cher Ami,


J'ai été heureux de vous apercevoir un instant chez Gallimard jeudi dernier, mais j'ai mal dû vous dire mon remerciement pour l'envoi de votre livre et la haute qualité de compagnie qu'il m'apporte, comme tout écrit émanant de votre pensée, de votre esprit et de votre art. Je suis trop subjectif, lorsque je me donne à vous lire, pour oser vous présenter quoi que soit qui ressemble à un jugement même le plus admiratif sur votre bel ouvrage, pourtant j'ai goûté au mieux, je crois, la grâce magique et les extrêmes habiletés de la forme, comme aussi je pense sentir les profondeurs qu'il entrouvre.

Veuillez, mon cher ami, agréer parmi toutes celles que vous recevrez, mes plus affectueuses félicitations.

Rentrant de Paris, Dimanche dernier, je me suis trouvé faire le voyage avec un Choletais, féru de littérature et très familier avec votre œuvre tout entière, qu'il admire profondément. Depuis longtemps, il balançait à vous écrire, espérant pouvoir se le permettre, sans l'oser. Mon Dieu, je n'ai pas pensé mal faire, à la suite d'une longue causerie dont vous étiez l'objet, en lui donnant votre adresse, pensant qu'un écho de votre œuvre chez un inconnu infiniment sympathisant pourrait n'être qu'agréable à un auteur, en lui montrant une trace vivante du bienfait de son action littéraire et humaine.

Bien amicalement vôtre

Maurice Fourré



15 mars 1952

Bien cher Ami,

Je ne sais si vous avez eu connaissance du numéro de ce mois du Monde Nouveau-Paru où l'ami Carrouges consacre quelques pages fort amicales à vous-même et à votre œuvre, avec des appréciations qui me semblent des plus pertinentes sur votre attitude envers le prix Goncourt. Je m'en suis réjoui tout à fait, et tenais à vous le dire, en vous exprimant mes amitiés.

J'entends de plus en plus parler de vous dans la région angevine, ce qui fait écho pour moi à tout ce que je puis savoir de vous dans mes bonnes rencontres régulières avec S. Mitard, notre ami, mon voisin sur la plage des pavés.

Je vous souhaite une bonne santé. J'ai été, pour moi, un peu éclopé parmi les froids de l'hiver, et je ne suis pas venu à Paris depuis le dernier soleil.

Bien à vous,


Maurice Fourré