Les éblouissement de Monsieur Maurice (1999)

Les Éblouissements ont dix ans


… et pour marquer le coup, voici tout un dossier de textes et d’images. Les textes sont pour la plupart inédits, sauf, bien sûr, les deux articles parus en leur temps dans des journaux parisiens. D’autres textes sur Les Éblouissementsont été publiés dans la revue Frictions , en 1999, dont celui de Jacques Jouet que faute de place, et à notre grand regret, nous n’avons pu publier ici, mais que le lecteur intéressé retrouvera facilement. Quant aux images, ce sont les belles photos prises à l’époque par Marion Cohen et Thierry Gründler. Puisse ce dossier donner envie à quelque producteur de remonter ce magnifique spectacle, trop vite passé sur les scènes parisiennes.

Au théâtre, il y a quelqu’un qui ne se montre jamais, qui dépense des trésors d’astuce afin de se retirer pour laisser la place aux autres, les protagonistes du drame et leurs partenaires, qui s’ingénie à ménager sa propre disparition pour que la comédie, l’intrigue, l’action … déploient leurs prestiges. Cet invisible par vocation, grand absent de la représentation, en est sans conteste le personnage principal, dans la mesure où son absence n’est qu’une immense présence en creux. Donnons lui son nom : l’Auteur.

« Après vous … » dit-il aux Acteurs … et la fête théâtrale peut commencer !

Imaginons maintenant que cet auto-sacrifice initial devienne le sujet de la pièce. L’Auteur, cette unique fois, reviendrait sur la scène, mais pour mieux y organiser son effacement définitif. Il ordonnerait un spectacle somptueux, et aurait l’élégance de le quitter en cours de déroulement, pour le laisser s’achever sans lui … Et le théâtre resterait ce qu’il est : l’art de la plus haute et de la plus extrême politesse. L’art du salut, en somme.

Dans les années cinquante, un homme, un vieillard, au terme d’une vie silencieuse, tenta de saluer ses contemporains avec l’exquise politesse de ceux qui sont sur le point de s’en aller. À cette fin, il écrivit quatre livres. Dans une langue incandescente, il y livre son « obsédant théâtre imaginaire », l’emplit de doubles, de masques, de miroirs, des figures d’un étonnant carnaval intime. En une fantasia débridée, il fait défiler les paysages et les ombres de sa jeunesse, blasonne plaisamment sa propre mort, la met en scène sous le luxe inouï des métaphores. Il mêle tous les genres. Pas du théâtre à proprement parler, mais la matière d’un spectacle qui serait un peu dans le goût de Max Ophüls. Celui de la Ronde et, surtout, de Lola Montès . Avec une bonne dose d’humour.

Le vieil homme s’appelait Maurice Fourré. Inutile de dire qu’à l’époque peu lui rendirent son salut.

Claude Merlin, le metteur en scène des Éblouissements de M. Maurice


Un beau geste qu’il reste loisible d’accomplir, par-dessus la « retombée » de quarante années.

Du seuil de l’ « éternité meurtrière », le signe qui nous est encore adressé rejoint, dans « les égorgements du rêve », la mise à mort symbolique de l’Auteur. Ainsi se constitue « le pivot, brillant comme un diamant, de la Tragi-Comédie ».

Et maintenant, place aux Artistes !

Tournent, tournent mes Personnages…

« Baron DÉODAT de LANGUIDIC, dit TÊTE-de-NÈGRE, 93 ans, quatre fois veuf, maître du domaine des Trois-Cailloux en Laniscat (Côte-du-Nord), près des gorges du Daoulas, affluent serpentin du Blavet et du canal de Nantes à Brest, en amont du barrage de Guerlédan. Sera assassiné. »

Etc … Etc ...


Claude Merlin


Les Éblouissements … : Paola Brunet-Sancho, dans le rôle de Mariette Allespic



Enfer et neige : kaléidoscope


À remonter dans le temps, je me souviens d’un maître d’école – comme on disait alors – qui organisait des spectacles dans une vieille salle des fêtes attenante au bâtiment d’étude. Pour les élèves internes, dont j’étais, et qui n’avaient droit qu’aux « grandes sorties », les séances de répétition, à elles seules, permettaient de s’évader et de souffler un peu. De lourds rideaux aux couleurs passées s’ouvraient et se fermaient sur des tringles qui n’avaient pas été huilées depuis des lustres, et c’était beau. J’ai joué là un pré-Ubu rabelaisien, dans une adaptation scénique de la guerre pichrocoline, et le Sosie d’Amphytrion. À cela se limite mon expérience du travail théâtral, et c’est bien peu, trop peu pour que je me permette de donner un avis autorisé sur une grande machinerie comme ces Éblouissements de Monsieur Maurice, montés par Claude Merlin au Lavoir Moderne Parisien. Mais j’en ai suivi la longue mise en train, et si l’entreprise m’a semblé au départ utopique, l’enthousiasme qu’y ont mis en chœur tous les participants a donné pour résultat un kaléidoscope vraiment inattendu.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’on a signalé que les romans de Maurice Fourré n’étaient pas « si romans que cela », comme disait Sade de sa Justine . « Ils ne racontent pas une histoire au sens traditionnel du terme, ou alors, c’est si peu leur dessein. Théâtres d’ombres, ils sont chargés de mettre en scène les fantasmes et les rêveries de l’auteur : amour aux longues antennes du souvenir ébloui, approche angoissante de la mort et de ses fastes » : je disais cela il y a vingt ans, et je n’y avais aucun mérite, puisque d’autres l’avaient noté avant moi – Colette Audry, Michel Carrouges, Philippe Audoin, etc. C’était d’ailleurs l’évidence.

Plutôt qu’à nous assommer de longues et fastidieuses descriptions de ses personnages, l’auteur lui-même nous les présente tout de go, comme on le fait en en-tête des pièces imprimées, avec leurs caractéristiques et leurs filiations, leur rôle dans l’action à dévider, et leur destin à l’issue de la représentation, témoin l’avant-premier



Les Éblouissements …La « scène des baisers » (photo Marion Cohen)



chapitre qui ouvre Tête-de-Nègre , ou les lignes inaugurales, malicieuses et décalées, de La Marraine du Sel.

Pour que nul n’en ignore ou ne s’égare, Maurice Fourré parsemait ses récits d’avertissements on ne peut plus explicites, tels que « les petits personnages centraux sont présentés », ou (suite à leur disparition en coulisse) : « le narrateur a laissé retomber le cordonnet sanglant de ses marionnettes », sans parler d’un emploi délibérément solennel et théâtral du langage : « Ouvrez la porte aux oiseaux du vent … » Ce n’est pas ainsi que l’on parle dans la rue, mais au cours de cérémonies bien particulières ou sur des planches, serait-ce à défaut d’un vrai théâtre, celles d’une salle de bal ou d’un petit bistrot de campagne, pour épater la galerie. Mais c’était bien montrer que l’auteur visait à servir le langage, et non à s’en servir à des fins mercenaires, plus ou moins avouables.

C’est dans cette perspective, séduisante et poétique autant que lointaine, que nous avions rêvé d’une adaptation à la scène des romans de Fourré. « Nous », c’étaient Philippe Audoin et moi un soir de réveillon de premier de l’An, dans la maison du sémaphore à Bénodet. Pendant ce temps, la jeunesse dansait, et elle avait bien raison… Mais il fallait pour cela trouver un homme de l’art qui n’existait point. Jusqu’au jour om un certain Merlin, dépêché par un certain Tristan, vint exposer un projet qui allait justement dans ce sens.

Merlin, Tristan : c’était toute la Matière de Bretagne qui allait renaître à la vie, comme par enchantement, et je me disais que c’était trop beau pour ne pas être vrai.

« Par enchantement » : c’est pour mieux sauter, et très allègrement, par-dessus dix ans de galère, avant que ce rêve un peu fou se concrétise enfin. L’adaptateur prit la place de l’auteur, l’auteur, trucidé par ses personnages, devint le pivot de la pièce, et devant un comité hiératique ou vaguement approbateur d’ambassadrices et d’ambassadeurs, les diablotins de Fourré prirent âme et corps, dans la corbeautière voilée de sourires et de larmes du vieux monsieur anonyme. Ouf.


Jusque-là, les fables dialoguées, contes et fabliaux de Maurice Fourré étaient restés pour chaque lecteur au stade de l’imagerie mentale. Grâce à Claude Merlin, et à tous ceux qui ont œuvré avec lui, ces rêves sont devenus aujourd’hui réalité tangible : Et c’est merveille de les voir mis en mouvement, comme au dernier acte, cent ans plus tard, de la Belle au Bois dormant .



Jean-Pierre Guillon



PS Au point final, j’allume la radio, où un speaker inspiré est en train d’évoquer ce qu’il appelle des « fleurs-bijoux ». « Après les informations, dit-il, on parlera de la Rose. » Grand bien nous fasse, il était temps.



et l’ange vint

Les éblouissements de Monsieur Maurice, illuminés par Claude Merlin, nous font découvrir l’auteur Maurice Fourré.



Aux alentours de 19 h, Monsieur Maurice, costume blanc et canotier, gare son cabriolet devant le Lavoir Moderne Parisien, et vient présenter sa troupe abracadabrante : le baron « Tête-de-Nègre », Clair Harondel, « représentant en fantaisies joyeuses et funèbres », Oscar Gouverneur, « ex-grimacier virtuose » … Il convoque là « la bande du décor dramatique » pour donner la dernière représentation d’une biographie fantastique intitulée Les éblouissements de Monsieur Maurice.Imaginés par Claude Merlin, ces « éblouissements » sont le résultat du montage de l’œuvre d’un auteur méconnu : Maurice Fourré (1876-1959). VRP pour la quincaillerie familiale d’Angers, ayant mis de côté quelques ambitions littéraires, c’est à l’âge où l’on fait un honorable retraité qu’il se consacrera à l’écriture d’œuvres illuminées, puisant dans les ressources de ce que lui avait offert une existence de pépère provincial établi, pour la transformer en d’hallucinants récits qui prendront pour titre La nuit du Rose-Hôtel, Tête-de-Nègre, La Marraine du sel et Le caméléon mystique.Tout une vie saisie en quatre volumes, d’une plume qui sculpte les mots en orfèvre, conférant à la plus banale description de la boucherie chevaline du coin une aura quasi-mystique.

Malgré la publication par Breton de La nuit du Rose-Hôtel,le génie littéraire de Maurice Fourré ne rencontrera pas le succès auquel il semblait promis. L’auteur n’avouait aucune ambition, que celle de « faire de belles ombres ». Il fallait un homme de la même trempe, partageant le même programme, pour offrir une seconde vie à cet artiste du verbe. Claude Merlin est celui-ci. L’acteur-metteur en scène dirige dix-huit comédiens et un chœur, dans une épopée fantastique qui nous conduit d’Angers à Concarneau, et de la campagne tourangelle à un hôtel borgne de Montparnasse. Une géographie de l’Ouest de l’Hexagone s’impose à notre imagination : les méandres de la Loire, le golfe du Morbihan, les nationales qui nous emmènent sur les routes d’un début de siècle, tout cela dessiné par un Maurice Fourré géographe-photographe d’une France de sous-préfectures. Les noces du boucher d’Angers font grand bruit dans la ville, alors qu’on s’encanaille à Paris auprès des Bretonnes devenues mères maquerelles. Merlin enchante le paysage, dépoussière tout ce petit monde, joue de la langue virtuose de l’auteur, peaufine les dictions qui vont singulariser chaque personnage-soliste. À la fin de chaque acte, on repasse par le bar, pause et prologue de l’acte suivant, et très vite on a l’impression de faire partie du spectacle. Quand vers minuit on sort, c’est avec la sensation d’avoir été l’invité d’une fête splendide, oubliant totalement que l’on était venu là en simple spectateur.



Véronique Klein

Les Inrockuptibles, 26 mai 1999





Les Éblouissements de Monsieur Maurice



Secrétaire d’hommes de lettres et de politiciens, puis VRP en quincaillerie, Maurice Fourré entreprend, à l’âge de soixante-trois ans la rédaction d’une œuvre peu ordinaire, qui ravira André Breton. La nuit du Rose-Hôtel (établissement coquin situé du côté de la Gaîté), La marraine du sel, Tête-de-Nègre et Le caméléon mystique composent un chant poétique qui s’étend de l’Anjou natal de M. Maurice à la Bretagne. Cet univers tendre, audacieux, a touché Claude Merlin : entre facétie et émerveillement, il compose un manifeste ébloui pour une trentaine d’acteurs, et plus de quarante personnages. Trois actes, sur cinq heures ! Un véritable voyage dans la fantaisie de Maurice Fourré et de ses doubles. La traversée vaut la peine. Le sac à dos d’images et de souvenirs sera bien rempli.



L.L.

L’Express, juin 1999






Lire à cœur ouvert



Claude Merlin feuillette tous les chapitres, toutes les histoires d’un texte qui se donne pour les oreilles comme pour les yeux. Tous les petits personnages, qui sont grands dans la lumière de la composition, tous les personnages s’installent sur le plateau et se reposent dans une rare violence. Car c’est le fin mot du spectacle : le mot de « violence ».




Alain Astruc (1924-2001)


Mais ici, et c’est ce qui fait la grandeur de la chose, les personnages se composent dans l’illustration d’une écriture qui est sauvagement originale, ou originaire. Car quand un personnage entre sur la scène, avec la passion qu’il doit manifester, toujours dans la sagesse et l’ordre de la composition, quand il pénètre sur la scène dans le dépassement de la violence qui l’y a poussé, on a le sentiment d’assister à la fabrication d’un conte, et l’on se dit : « les acteurs sont là pour nous. » Quand ils entrent sur le plateau, on a l’impression qu’ils étaient là depuis le début, et même avant le début, et même après le début, et ensuite après la fin (du spectacle). Ils se sont sauvagement écoutés, sur tout l’espace de la scène où les scènes s’enchevêtrent, et cela devenait pour eux et pour nous comme une lecture aussi sage qu’une image, et aussi terriblement agitée que la mer qui nous revient avec son lot de crustacés.

Alors, le spectacle terminé, on a vraiment le sentiment d’avoir lu un ouvrage fabuleux, où tout est absolument vu et entendu, marqué, incarné. Le théâtre s’abolit et réincarne dans un chant de gentillesse et d’amour, de bonté naturelle, fait de la parole de chacun, sur la scène et dans la salle.


Alain Astruc

Homme de théâtre





Ces pommes que l’on astique



… Je sais le ravissement à trente centimètres du sol. Les Éblouissements de Monsieur Maurice s’ouvrent à la lumière, à la grâce et à la lumière. Lumière des visages, des voix


Le passeur s’efface devant la langue qui trouve seule le chemin de l’espace et du temps.


Obsessions des uns, rêves des autres, imprégnation réciproque, jusqu’à la rédemption de la matière. Les vêtements dansent, gorgés de vécu, puis séchés au vent. Une chaise dans la rue tendait les bras et se déclarait pour le théâtre, se déclarait vocation de théâtre. Là, nul n’affirme sa fonction, ni les corps, ni les objets, ni la matière, ni les âmes, mais trouve sa place, ce petit coin de vie que le poète assigne à chacun.


On parle d’espace, le scénographe écoute, l’espace est là …


Univers de Fourré, exhumer Fourré. Dire une langue qui n’a jamais été proférée, profanée. Langue vierge de la vieille fiancée, grand amour hors du temps. Langue de méandres, d’isthmes, de gorges, de terrains sablonneux, d’alluvions, de plaines, d’estuaires, de rochers découpés, douce France, le pays d’une enfance rêvée dans les livres d’école. Langue qu’on n’ose plus parler, plus prendre le temps de parler. Mouvement des corps écoutant. Tours et détours et descriptions des choses, et doucement, et douce immersion dans une mastication des toujours en vie, enfouis dans nos paysages, objets de nos labeurs.


Spectacle, horloge astronomique désuète et ravissante, carrousel dérisoirement grandiose, inquiet seulement de ne pas être inquiet.


Dans le hall d’entrée du Lavoir, une autre spectacle se joue. Les comédiens debout, assis, lisant, rêvant, silencieux, beaux, habillés, recueillis. Grâce naïve, celle que donne l’application à se faire un peu beau, juste un air de fête … afin d’offrir simplement à l’autre, dans la salle, cette douce apparence, rien d’autre que d’être ce que l’on est, plus un peu, comme les pommes que l’on astique dans le compotier.



Gilone Brun




M. Maurice (Alain Tallez) en répétition, ensorcelé par ses Éblouissements, croqué par un de ses personnages, l’ambassadrice Pibale (Anne Orsini), juin 1998 (coll. particulière)



Les portes d’ivoire




Le public n’a pas encore franchi, sur les pas de Nerval, les portes d’ivoire ou de corne le séparant de l’invisible que, dans la cafétéria du théâtre, surgit Maurice Fourré. Juché sur le comptoir, l’auteur, inconnu du grand nombre, convoque, sur une improbable machine à écrire, d’improbables fantômes. Il leur donne vie. Les voici qui déboulent d’un escalier face au bar, et nous entraînent sur une scène sans limites : outre le hall d’entrée du Lavoir, les couloirs menant à la salle, et une aire de jeux distendue. Les cinq heures divines qui commencent ont, d’emblée, la grande vertu de ménager, entre dedans et dehors, de très doux va-et-vients. Les moindres recoins du lieu sont investis – et rendus réels – par les figures d’encre issus des mondes multiples et colorés de l’écrivain. Héros d’une comédie de la banalité transfigurée, et chœur de la tragédie matérialisent, par une sueur véridique les vide qu’ils arpentent de l’espace et du temps.

Se mêlent en une seule coulée la durée existentielle du créateur, celle de ses créatures, notre durée …

Trois cents minutes plus tard (je dis trois cents par simple politesse envers les horloges), quand la ronde se termine et que nous nous retrouvons dans la rue, il nous faut chercher dans le ciel, il nous faut retrouver sans délai la comète fuligineuse que nous venons d’entrevoir.




Alain Ferrari

Écrivain, cinéaste


Sourire et Bonté



C’est la contemplation des flaques d’eau sur le chemin de l’école, durant une prime enfance auvergnate, qui est à l’origine de la vocation de théâtre de Claude Merlin. Les irisations et les moires qui s’y découvraient, lieu de minuscules ballets d’insectes, ouvraient une fenêtre sur un monde de délicatesses inouïes, manifestant pudiquement sa troublante réalité transcendantale et sa féérie singulière. Cette même fenêtre, plus tard, il chercherait le secret de son ouverture : serait-ce la scène ? Dans Les Éblouissements de Monsieur Maurice, Claude Merlin avait fixé au fond de la scène un panneau de bois sur lequel étaient écrits ces trois mots : Sourire et Bonté "2" style=. On pense que ce n’était point là la devise de l’abîme. Peut-être était-ce celle d’une âme simplifiée par l’amour. Ou plus encore : simplifiée par ce mur du fond où elle s’appuyait devant tous. Comme cette âme était faible ! Comme cette faiblesse était insupportable ! Il fallait qu’on nous en délivre. Qu’elle inspire à la nuit la mâchoire et les griffes. On guette sur les murs l’ombre délicieuse du tigre. Il entra. Alors, on vit cette chose fabuleuse : le tigre vint, et son cœur fut brisé.

De voir toutes les merveilles du spectacle et d’y reconnaître sa forêt. Faut-il dire que nous y reconnûmes la nôtre ? Ce soir-là, « sourire et Bonté » furent bien mieux que la devise du gouffre. Mais sa transparence la plus pure. Nous le comprîmes quand, tout à la fin, l’humble panneau de bois fut retourné et que nous vîmes s’y inscrire cette phrase : Nous avons brisé trop d’ailes.


Nous sûmes alors que nous avions sauté. En nos profondeurs. Nous connûmes cette joie. En plein cœur. Le cœur était atteint.




Pascal Mainard



Comme de bien entendu



Pour former le chœur des "Ambassadeurs" du Rose-Hôtel dans son adaptation croisée des quatre romans de Maurice Fourré, Claude Merlin avait besoin de "philosophes et rêveurs des deux sexes" : mon appartenance personnelle à l'Association des amis de Maurice Fourré me prédisposait tout naturellement à en faire partie. "Il ne s'agit, me dit-il, histoire de me convaincre, que de faire acte de présence tout au long de la représentation". De la figuration intelligente, ai-je naïvement pensé. Bonne occasion de conforter mes préjugés de lecteur imaginatif contre l'adaptation théâtrale d'un texte étranger à la scène. Pourquoi donc mêler entre eux quatre romans-poèmes à l'idiome particulièrement contourné, à l'action parfois difficilement intelligible à première vue ? Voilà bien, me disais-je, le travers des metteurs en scène, soucieux de faire figure d'auteur, sans avoir à endurer les affres de la création ex nihilo


Mais trêve de persiflage. Une consultation ultérieure des premiers manuscrits de la Nuit du Rose-Hôtel m'a permis de découvrir que dans un premier temps, Fourré avait conçu son récit comme un spectacle de marionnettes, destiné à distraire les enfants, petits et grands, du quotidien de l'Occupation. Alors, pourquoi n'a-t-il point persévéré dans cette approche ? Nous ne le saurons peut-être jamais, .Mais il est


"Philosophes et rêveurs des deux sexes" : les Ambassadeurs du Rose-Hôtel (de gauche à droite : A. Scemla, A. Orsini, J. de Coninck, B. Eboumbou, V. Boutroux, E. Clos, B. Duval,

(A. Ballesio) dans Les Éblouissements …(photo Marion Cohen)


intéressant de noter que Jean et Geneviève Petiteau, les neveux de Fourré, ont fait appel à Denise Bosc (une sociétaire de la Comédie-française) pour une première lecture à haute voix du Rose-Hôtel , en lever de rideau d'une "matinée claudélienne" organisée en … dans l’appartement familial de l'Île Saint-Louis (le même, peut-être, où, au début du siècle, leur oncle avait jeté sur le papier sa première tentative romanesque :Patte-de-bois). Peut-être même, chez son cousin René Bazin, qui l'avait pris sous sa coupe, le jeune Fourré avait-il croisé le jeune Claudel, dont le lyrisme incantatoire a pu l'impressionner durablement.

Mais sur quels tréteaux monter ce spectacle ? Tel n'était pas le premier souci de Fourré, qui, sur une trame théâtrale, et dans une langue poétique qui n'appartient qu'à lui, a préféré bâtir un roman, puis un autre, et encore un autre, pour aboutir à une véritable Tétralogie : je vous parlais de théâtre au logis, et nous voilà déjà à l'opéra.

Alors, pourquoi pas le cinéma, la télé, la vidéo, le web ?


"— Vous rêvez, Monsieur le secrétaire de police, derrière votre petit bureau noir." ( Éblouissements , acte 1)


Au théâtre, le souci de Claude Merlin ne réside certes pas dans les « rebondissements de l'intrigue », (à plus forte raison policière), pas plus que dans l' « intensité dramatique de l'action », ou même dans la « psychologie des personnages » ; mais on ne le trouve pas non plus dans un mythique « absolu de la représentation », tel qu'il fut poursuivi, tel un mirage autodestructeur, par l'avant-garde révolutionnaire des années soixante.

« Au commencement était le Verbe… » Pour Claude, comme pour Claudel, l'injonction évangélique n'est pas un vain mot. À condition, bien sûr, que, comme chez Novarina, un auteur qui lui est cher, le Verbe se fasse chair, selon toute la diversité des timbres de la voix, la modulation de ses registres, jusqu'à la musicalité pure. Et puis, comme les comédiens sont là, en chair et en os, pour distraire les spectateurs de leurs préoccupations courantes, il y a le geste, et le regard, exaltés jusqu'à la picturalité pure. Sur la toile des rêves partagés, le lyrisme surgit.


Tout ça va de soi, bien sûr. Mais quel rude apprentissage !


Dialogue de sourds ! Tel fut, à mes oreilles, tous les jours, pendant des mois, le grand théâtre de Fourré chez Merlin, avant que je ne comprenne que c'était … un malentendu : avant d'accéder à l’intelligible, la communication, au spectacle, doit passer par les sens, qui constitue l'essence même du spectacle.


Une fois l’obstacle franchi, j’ai entendu Fourré.

Bruno Duval