Paroles d’évangile: l’ancien et le nouveau

Maurice Fourré vu par Michel Butor

I. Histoire d’un entretien

C'était vers la fin de l'année 1998. Après la clôture d'une première série de représentations des Éblouissements de Monsieur Maurice, adaptation par Claude Merlin des quatre romans de Maurice Fourré, mise en scène par son auteur au Lavoir Moderne Parisien, je venais de consacrer mes vacances au tournage, avec Béatrice Dunner, d'un film sur Maurice Fourré, destiné à garder les traces de ce spectacle en le confrontant à la réalité géographique des lieux hantés par l'auteur de la Nuit du Rose-Hôtel. Et en tout premier, la Colonne Saint-Cornille, dans la réalité la Tour de Cornillé, repérée grâce à un ami artiste qui exposait tout près de là, dans les locaux de l'entreprise vinicole Bouvet-Ladubay, à Saint-Hilaire-Saint-Florent, dans les environs de Saumur : réputé pour ses œuvres en plaques minéralogiques, Joël Ducorroy était hébergé à cette occasion par sa cousine Ghislaine, qui habitait La Tuffière, à deux pas du domaine des La Martinière, propriétaires de la Tour, et qui eut la gentillesse de me les présenter.

Dès notre première rencontre, M. de La Martinière me raconta l'extraordinaire histoire de la Tour, dont Fourré lui-même s'était inspiré pour concevoir l'intrigue et planter le décor évoqué dans la Nuit du Rose-Hôtel . Ensuite, tout s’est enchaîné : les témoignages directs ou indirects sur l'auteur, ceux de sa famille, et en particulier de sa petite-nièce Nathalie François, gardienne de sa mémoire, ceux aussi de Bruno Chéné, auteur d’un mémoire de maîtrise sur Fourré, lequel nous donna le nom d'un ancien libraire d'Angers, Max Thouret, que Maurice allait voir fréquemment dans sa boutique, pendant ses dernières années à Angers.

Mais le point fort de l'enquête se devait d’être une rencontre avec son premier découvreur, Julien Gracq : malgré son âge (il allait alors sur ses quatre-vingt-dix ans), il accepta généreusement de nous accorder un entretien, mais, comme il en était coutumier, un entretien enregistré seulement, et non filmé. En dépit de sa bienveillance littéraire envers Fourré, Gracq est resté sur ses gardes, sa voix était sourde, et notre enregistrement manquait d'expertise. Une fois le magnétophone débranché, il s’est mis à nous parler d’un tas de choses … Mais pour ce qui est de Fourré, nous sommes un peu restés sur notre faim.

Au bout de quelques mois, nous étions à la tête de plusieurs kilomètres de rushes : restait à monter tout ça. Des amis artistes niçois m’ont mis en contact avec une monteuse, Mathilde Butor : malheureusement, elle venait d'abandonner cette profession. N’importe : ma rencontre avec elle était le signe que je devais impérativement interviewer son père qui, lui aussi, avait personnellement connu Fourré. Joint par téléphone, Michel Butor accepta très aimablement de nous rencontrer dans sa maison de Lucinges, en Haute-Savoie. Je m’y rendis, accompagné d’un vidéaste de Genève.

Tout alla comme sur des roulettes.

Outre ses qualités d'écrivain novateur dans tous les domaines, outre ses compétences de professeur, Butor est un brillant causeur. Mieux qu'aucun autre de nos interlocuteurs, il a su, devant nous, faire revivre Fourré (qui en était un aussi). Il l'avait rencontré grâce à Michel Carrouges, qui, avant Gracq, avait transmis à Breton le manuscrit de la Nuit du Rose-Hôtel .

Et puis il avait continué à le voir, notamment lors de ces repas d'anniversaire pour lesquels, chaque année, Fourré réunissait quelques amis écrivains, soit à Paris, soit à Angers. Mieux encore, il l'avait lu, sans s'arrêter, comme Gracq et Breton, au Rose-Hôtel , dont il se souvenait fort bien, ainsi que de la Marraine du Sel (un peu moins de Tête-de-Nègre )

Voici le résultat de cette rencontre, qui, toutes proportions gardées, fut un peu pour moi celle de Dieu le Père.

Bruno Duval



II. L’interview



- Bruno Duval  : Michel Butor, merci de nous accorder cet entretien consacré non pas à vous-même, ce qui vous arrive souvent, mais cette fois-ci à Maurice Fourré qui est moins connu que vous, mais qui mérite peut-être de l’être – hum – davantage … Vous êtes parmi les premiers à avoir découvert cette œuvre et ce personnage qui sont encore mystérieux, ou énigmatiques ou restés indifférents à malheureusement la plupart des gens.

- Michel Butor : Oui, c’était un personnage étonnant, certainement … Alors : je l’ai connu par l’intermédiaire d’André Breton et de Michel Carrouges. C’est André Breton qui devait publier une collection, dans la maison Gallimard. Cette collection n’a eu qu’un seul volume : ça a été La nuit du Rose-Hôtel,de Maurice Fourré. Je ne sais pas … je crois que le manuscrit était arrivé chez Gallimard, c’est Jean Paulhan qui l’avait lu et qui l’avait passé à Breton en se disant que ça devrait l’intéresser et en effet ça l’a beaucoup intéressé 1 ... Et j’ai vu pour la première fois Maurice Fourré parce que Michel Carrouges m’avait signalé qu’il y aurait une espèce de présentation, et lecture, du manuscrit de La nuit du Rose-Hôtel à l’hôtel Littré, rue Littré, hôtel qui est le modèle qui avait servi pour le livre …

- (Geste de dénégation de BD) 2

MB  : … enfin, un peu quand même … Et je ne sais pas s’il existe encore, cet hôtel 3, mais c’était un hôtel du début du siècle, avec desplafonds en vitraux. Et alors il y avait eu une lecture, ce qui se faisait très peu à l’époque, une lecture par Maurice Fourré d’un certain nombre de passages de son manuscrit, parce que le livre n’était pas encore publié à ce moment-là. Les invitations avaient été faites par Paulhan et Breton – alors vous voyez, il y avait le monde littéraire parisien de l’époque … et la lecture avait fait un grand effet. Je me souviens, Fourré lisait très bien, je crois me souvenir que Breton a lu quelques pages aussi … et, ça, je m’en souviens très bien, à la fin de la séance, Paulhan est arrivé avec le contrat Gallimard, et le contrat a été signé là, dans le salon de réception de cet hôtel.

Voilà. C’est comme ça que je suis entré en relations avec Maurice Fourré, avec le texte d’abord et puis, avec l’homme, en même temps, ou un peu après – enfin, il a dû y avoir quand même un certain nombre de semaines après cette présentation, le livre est sorti, et donc j’ai pu le lire à ce moment-là

Et c’est Michel Carrouges, qui connaissait des gens dans la région d’Angers, qui a conservé le contact avec Maurice Fourré et c’est grâce à lui que j’ai pu le voir un certain nombre de fois. Maurice Fourré nous a invités à venir, Michel Carrouges et moi, avec l’écrivain suisse Georges Borgeaud, il nous a invités à venir le voir à Angers, où il nous a offert à déjeuner. Et puis il y avait des journalistes de l’époque, qui étaient là aussi. Donc il nous a parlé d’un certain nombre de souvenirs, dont je ne me souviens plus moi-même à présent …

  • Michel Butor en 2001

Il nous a raconté beaucoup de choses sur son frère, un frère qu’il aimait beaucoup, et il nous a parlé notamment de leur relation avec Jules Verne, parce qu’ils aimaient beaucoup tous les deux les romans de Jules Verne. Et comme Michel Carrouges et moi nous allions publier un ensemble d’articles dans une revue, je ne sais plus laquelle, à l’époque 4 … alors c’était un sujet qui était tout à fait normal.

Et d’autre part, il nous a parlé aussi du roman auquel il était en train de travailler à l’époque et qui était La Marraine du Sel. 5

- BD : Vous n’avez pas parlé du tout de Tête-de-Nègre ?

- MB : Il nous a parlé aussi sûrement de Tête-de-Nègre

- BD  : Oui, parce qu’il l’avait mis en chantier immédiatement après

la parution du Rose-Hôtel , mais il n’arrivait pas au bout de ses peines et c’est avant de finir Tête-de-Nègre 6  qu’il …

- MB : … qu’il a fait La Marraine du Sel .

- BD : Oui, une sorte de longue nouvelle qu’il lui était peut-être plus facile à écrire …

Et Michel Carrouges a donc introduit Fourré dans son grand œuvre sur les Machines célibataires, à la suite de Duchamp et de quelques écrivains comme Jarry : ainsi, il se trouvait d’emblée à la place d’honneur …

- MB : Ah oui ! De toutes façons il était en très bonne compagnie parce qu’à l’époque, être présenté par Breton  au public français … Sans compter que La nuit du Rose-Hôtel, ce n’était pas seulement la collection présentée par Breton : il avait fait une préface, aussi.

- BD : Bien sûr …

- MB : C’était la meilleure introduction possible à l’époque … Breton était revenu des Etats-Unis depuis peu de temps, et il s’agissait pour lui de reprendre, si vous voulez, sa position à Paris, ou plutôt une nouvelle position à Paris qui ne pouvait plus du tout être la même que celle qu’il avait eue avant-guerre parce que trop de choses avaient eu lieu en son absence, la guerre d’abord, bien sûr, et puis l’existentialisme, etc. Breton avait été très attendu, et ça a été une de ses premières actions, pour ainsi dire, que de promouvoir ainsi Maurice Fourré 7 . Donc ça lui a tout de suite donné un coup de projecteur. Seulement, comme l’œuvre était assez énigmatique - et elle l’est restée, elle l’est devenue encore plus avec les livres suivants – il n’y a pas eu un mouvement de public, ça n’a pas donné non plus un mouvement avant-gardiste, non, parce que Fourré était en dehors de ça. D’abord à cause de son âge : c’était très intéressant de la part de Breton de proposer et de promouvoir un vieil écrivain, parce qu’en général, dans le mouvement surréaliste, c’était la jeunesse qui comptait, et les découvertes, c’étaient les jeunes. Et en général dans les maisons d’édition aussi, on découvre plutôt les jeunes : c’est très rare et très difficile de lancer un vieil écrivain. Nouveau, j’entends, car lorsque des gens sont déjà connus, lorsqu’ils sont boxeurs ou présidents de la République, ils peuvent écrire, ou faire écrire, dans leur vieillesse un certain nombre de livres, il n’y a pas de problèmes. Mais c’est tout à fait différent quand ce sont des gens qui pour le grand public ont toujours été des inconnus. Je connais un autre exemple de vieil écrivain comme ça, qui entre sur la scène littéraire à un âge déjà avancé, c’est Henri-Pierre Roché, vous voyez, l’auteur de Jules et Jim . Au moment où Fourré et lui publient leur premier livre, (Roché, c’est vrai, avait déjà fait quelques petites choses auparavant), j’entends leur premier livre important, eh bien ils ont le même âge. Ce sont évidemment des exceptions.

- BD : Des cas …

- MB : Oui, ce sont des cas.

- BD : Dans le cas de Fourré, on peut le dire, malheureusement, l’essai n’a pas été transformé, du moins dans l’opinion publique .. Enfin, disons que La Nuit du Rose-Hôtel a fait un certain bruit, en particulier à cause de sa couverture, une vitrine de La Hune, je crois, lui a été consacrée, mais la collection s’est arrêtée là.

MB  : Eh, oui, la collection s’est arrêtée. Non, il n’y a pas eu de collection après ce livre-là 8 , et évidemment, pour la maison Gallimard, c’était ennuyeux, parce que les éditeurs sont aussi des hommes d’affaires, ils ont besoin de faire rouler leur maison, donc … Cela dit, si la maison Gallimard avait fait un peu confiance à Breton, et s’il y avait eu plusieurs libres ensuite dans la collection, peut-être qu’à ce moment-là, elle se serait mise à marcher, parce que comme vous le dites très bien, un seul livre, ce n’est pas une collection, il n’y a pas d’effet d’entraînement, c’est une proposition. Et une proposition, eh bien, elle n’est pas entendue forcément tout de suite, on la laisse de côté, on dit oui, c’est peut-être bien, voyons ce qui va suivre …

- BD : Et là, le malheur était d’autant plus grand que Breton lui-même ne semble pas avoir suivi le courant d’intérêt manifesté autour de Fourré au-delà de La nuit du Rose-Hôtel.

- MB : Au-delà de La nuit du Rose-Hôtel, Breton ne s’y est plus vraiment intéressé. Il a … Je ne sais pas … la Marraine du Sel, ne lui a pas fait beaucoup d’effet. Mais il se trouve que Breton lui-même avait des problèmes, Breton n’avait pas du tout réussi à retrouver dans le Paris des années cinquante une position comparable à celle qu’il avait avant la guerre, ou une position répondant à l’attente qu’il y avait autour de lui. Il y a eu des problèmes dans le groupe surréaliste – vous me direz, il y en a toujours eu, des problèmes dans le groupe surréaliste – et sa vie a été encombrée par ces problèmes, bon, l’âge est venu peu à peu, il ne pouvait pas faire beaucoup … Et puis, c’était un homme qui lançait des choses, des peintres, des écrivains, et après ça, il les laissait, il laissait les choses se poursuivre, voyez, il n’était pas lui-même un critique … de journal, dans le sens où il ne faisait pas de comptes-rendus de livre, ça, ce n’était pas possible. Il faisait des préfaces au besoin, des préfaces d’expositions, ou de livres, mais après ça, il ne faisait pas de journalisme, donc il ne pouvait pas le suivre de cette façon-là. Il aurait pu y avoir à l’intérieur du groupe surréaliste des gens qui eux, auraient pu faire des articles, mais il aurait fallu que ça vienne d’eux-mêmes. Il ne pouvait pas diriger quelque chose comme ça. Voilà. Alors, donc, les livres suivants de Maurice Fourré sont très peu connus, même moi … Moi, j’ai lu La Marraine du Sel, oui je m’en souviens très bien, mais les deux autres … Tête-de-Nègre j’ai dû le lire, mais le dernier, je ne l’ai jamais lu.

- BD : Avec le Caméléon mystique 9 , ça fait une série de quatre romans … C’est assez curieux d’ailleurs, quand on y pense, parce qu'il m’est venu à l’esprit que plusieurs … enfin je saute un peu du coq-à-l’âne, mais je dirais que plusieurs romanciers, pour des raisons diverses, ne sont pas tous comme Balzac, à savoir que certains parmi eux, se sont limités à l’écriture de quatre romans, de quatre grands romans … Bon, Fourré, c’est évidemment compréhensible, vu l’âge qu’il avait, mais d’autres auteurs, qui étaient parfois proches de lui, par certains côtés, ne serait-ce que géographiques, se sont limités eux aussi à la publication de quatre romans - je pense à Julien Gracq en particulier, qu’il a un peu connu … Et il m’est venu récemment à l’idée, en relisant certains de vos ouvrages, que vous-même vous êtes limité à l’écriture de quatre romans …

- MB (Rire) : Ah oui … C’est vrai, j’ai écrit quatre romans, jusqu’à présent, et je ne pense pas en écrire d’autres … Il y a très longtemps … puisque le dernier a paru en 1960 ! C’est-à-dire il y a trente-huit ans. Lorsque j’ai connu Fourré, je crois que je n’avais pas encore écrit mon premier roman, je l’ai connu avant d’écrire mes romans. Mais peut-être que son exemple a joué un rôle, en ce qui concerne mes romans. Ce n’est pas impossible. Mais je ne saurais le dire moi-même, il faudrait que quelqu’un d’autre regarde ça. Mais enfin, moi-même, en effet, je n’ai écrit que quatre romans, mais c’est pour des raisons tout à fait différentes …

- BD : En fait, je me demandais s’il y avait une détermination qui ne relèverait pas de l’influence … parce que finalement Fourré, qui n’était pas spécialement croyant, enfin, qui n’en a pas fait état dans ses ouvrages, avait quand même une forte empreinte ecclésiastique … Et en voyant la cathédrale d’Angers, j’ai découvert, sur le porche, les quatre évangélistes. Et je me suis demandé si le romancier n’a pas eu parfois la tentation de refaire les quatre Évangiles.

- MB : Mais il y a des écrivains qui ont eu cette tentation ! À commencer par Emile Zola, qui a terminé son œuvre en essayant d’écrire quatre évangiles, quatre nouveaux Évangiles, mais il n’en a écrit que trois, parce qu’il est mort mystérieusement au moment où il entreprenait vraiment le dernier. Donc ça, c’est quelque chose qui est tout à fait normal. Chez Fourré, je ne pense pas que ce chiffre quatre soit lié spécialement à ça, mais ceci dit, je n’en sais rien. Et, en ce qui me concerne, j’ai beaucoup utilisé les symboles évangéliques dans un certain nombre d’ouvrages.

(Pause demandée par le cameraman)

- BD : On va donc en revenir à Fourré, sur lequel vous-même avez publié un article dans une revue intitulée Monde Nouveau  : c’est au moins un article qui n’est pas sur La nuit du Rose-Hôtel, en principe, il parle de La Marraine du Sel, mais il recouvre, en deçà de La Marraine du sel, La nuit du Rose-Hôtel, qui la précède. Donc, Carrouges et vous, vous êtes mis à deux pour faire un travail un peu … d’éclaireur, lequel, comme nous le disions tout à l’heure, n’a pas été suivi, sinon quelques années après : dans le groupe surréaliste, il y a eu Philippe Audoin, qui a consacré un livre à la mémoire de Fourré, mais c’est le seul, et il est épuisé, je crois : nous sommes donc en plein purgatoire.

- MB : Oui, mais c’est normal. Il y a des œuvres qui mettent beaucoup de temps à trouver leur place véritable. Je pense que cela viendra pour les livres de Fourré. Voyez dans cette nébuleuse surréaliste : il y occupe une place marginale tout à fait particulière. Il n’a évidemment jamais fait partie du groupe. C’était un groupe très, très contraignant, vous savez, on était dedans, ou on était dehors, moi je n’ai jamais été à l’intérieur, j’ai été un jeune marginal, comme ça … Et de la même façon, Fourré y a été un vieux marginal, ce qui créait entre nous des liens, certainement. Alors… vous voyez les années passant, toutes ces histoires de brouille, d’appartenance, est-ce qu’à un moment ou l’autre un tel était ou n’était pas surréaliste, tout ça perd avec les années beaucoup de son importance. Voyez, ce qui apparaît de plus en plus, c’est un ensemble de textes, d’œuvres … Et la place exacte qu’elles ont pu avoir, ou la place que les auteurs ont pu avoir à l’intérieur de cette nébuleuse, ça n’a plus guère d’importance. Ce qui est intéressant, voyez-vous, ce sont les textes qui durent, il y a un certain nombre de textes surréalistes, ou d’auteurs qui ont fait partie du groupe, qui durent admirablement. Aujourd’hui, je pense que l’œuvre de Maurice Fourré est celle d’un marginal, involontaire, d’ailleurs – parce que ce n’est pas lui qui est allé chercher Breton, c’est Breton qui a été le chercher, c’est tout à fait l’inverse. Et il apporte une couleur qui est tout à fait particulière. Et ça, ce sera reconnu, bien sûr.

- BD : Je crois qu’il y a chez lui, tout d’abord, le souci de construire un récit, qui n’est pas le propre des surréalistes …

- MB : Ah, oui, certainement … Les surréalistes ne construisent pas, n’est-ce pas. Ils cherchent à déclencher l’inspiration par toutes sortes de moyens, mais en général pas par la construction, justement, alors que pour certains, c’est là le moyen par excellence de déclencher l’inspiration, de venir à son aide … À cet égard, bien sûr, l’œuvre de Fourré échappe à l’orthodoxie surréaliste, laquelle, en principe, condamnait le roman. Il pouvait y avoir des récits fantastiques, oui, il pouvait y avoir de l’autobiographie – c’était très très important – mais cet intermédiaire entre le fantastique et l’autobiographie qu’est le roman, ça, c’est quelque chose qui était très suspect aux yeux de Breton. Il l’a toléré dans certains domaines, par exemple le roman noir du dix-huitième siècle, ou bien les premiers romans de Gracq qu’il a salués, alors qu’il y avait là des choses … enfin, disons que ça ne faisait pas partie de l’orthodoxie surréaliste … Et enfin, La nuit du Rose-Hôtel. Pour les suivants, il n’a pas tellement donné son sentiment. Mais là, il l’avait donné, un sentiment très très fort.

- BD : Et Fourré s’est senti reconnu ?

- MB : Ah oui ! Fourré s’est senti adopté, certainement. Et dans sa vie, dans les dernières années de sa vie, ça a joué un rôle très important pour lui. Il s’est senti accueilli par une famille, par une nouvelle famille. Où il y avait des gens de son âge, bien sûr 10 , mais où il y avait surtout des gens plus jeunes que lui, qui l’avaient adopté comme une espèce de grand-oncle, vous voyez, un grand-oncle de province, qui arrivait avec des cadeaux d’un genre tout à fait particulier.

- BD : C’était aussi quelqu’un qui restait de la génération d’un Raymond Roussel, par exemple. Il était né à peu près à la même époque.

- MB : Je pense que Roussel était un peu plus âgé ; vous vérifierez 11 … Mais vous avez raison de parler de Roussel, parce qu’il y a certainement des points communs entre eux … Roussel était aussi très admiré à l’intérieur du groupe surréaliste et très admiré par Breton. Admiré à cause de son … disons … de l’étrangeté évidente de certaines de ses pages. Mais pas tellement à cause de la construction très originale, très curieuse de ses romans. On pourrait dire que Roussel, et Fourré, forment un peu comme des oncles, voyez, deux grands-oncles du groupe surréaliste, des oncles pour la première génération, des grands-oncles pour les générations suivantes.

- BD : Oui, et c’est pour ça que votre ami Michel Carrouges les avait regroupés sous son label …

- MB : … des Machines célibataires, oui, ça, c’est un livre dans lequel il étudie un certain nombre de récits qui sont caractérisés pour la plupart par la description minutieuse de machines très étranges. Et de machines qui sont souvent cruelles, et évidemment chez Roussel on en trouve un grand nombre. Le terme lui-même vient de Marcel Duchamp, c’est une partie du Grand Verre, la

Mariée mise à nu , qui s’appelle  Machine célibataire  12 . Et Carrouges a pu montrer qu’à l’intérieur de ces machines, il y avait un certain nombre de parties et de fonctions qui se correspondaient d’un écrivain à l’autre, et donc que cela valait la peine de faire une analyse générale de cela. Mais il a lié … il y a un certains nombre des auteurs qu’il étudie dans lesquels le thème de la machine est tout à fait évident par exemple La colonie pénitentiaire de Kafka, et puis Roussel, Duchamp, Jarry et …

- BD : Villiers …

- MB : Villiers de l’Isle-Adam, oui, et Edgar Poe avec Le puits et le pendule , enfin un certain nombre d’auteurs chez lesquels le thème dela machine est bien là, présent. En ce qui concerne Fourré, il est vrai que c’est moins évident. Ce n’est pas une imagination mécaniste. Mais chez lui, c’est l’ensemble du Rose-Hôtel qui devient une machine, disons l’équivalent d’une de ces machines, avec un certain nombre de parties qui correspondent aux différentes fonctions, imaginatives, bien entendu, des autres machines étudiées dans ce livre … Et je me souviens d’une conversation avec Fourré à propos de La Marraine du sel, justement, où il nous parlait de la ville de Richelieu. Et il décrivait cette ville de Richelieu dans toute sa dureté, dans son caractère de rues perpendiculaires, comme si les angles étaient des espèces de lames de couteau … Il y avait donc bien toute une hantise qui faisait que … de l’architecture à la machine il y avait un certain nombre de passages possibles.

- BD : Oui, et c’est ainsi que dans La nuit du Rose-Hôtel , la fameuse colonne Saint-Cornille fonctionne symboliquement en rapport avec le Rose-Hôtel et les ambassadeurs remplissent la fonction de célibataires …

MB : Mais oui, tout à fait !

- BD : Ce qui est malheureux, c’est que votre ami Carrouges, dans la deuxième édition de son ouvrage, a supprimé Fourré.

- MB : Ah ? Oui, mais je ne sais pas si c’est lui qui …

  • Le grand verre de Marcel Duchamp, 1915-1923

- BD : Si, si, c’est lui, il s’en explique dans une lettre à son nouvel éditeur Jean Bruno 13que nous avons retrouvée 14 dans l'exemplaire de la BNF … Et Breton aurait voulu en principe le faire figurer dans son Anthologie de l’humour noir , quoique … Tête-de-Nègre, il ne l’avait pas encore lu, à l’époque … Mais il l’a supprimé de la deuxième édition, ce qui fait que Fourré s’est retrouvé évaporé. Et vous-même dans votre recueil Répertoire, vous auriez pu faire figurer votre article sur Fourré …

- MB : Oui, et puis je voulais le reprendre avec un certain nombre d’autres, et je ne l’ai jamais fait … parce que, voyez-vous, cet article était une note de lecture et j’ai considéré que c’était trop bref par rapport aux autres textes de ce recueil … par la suite il aurait été plus facile pour moi de reprendre ces textes-là. Mais c’était déjà trop loin. Ça viendra peut-être, un jour …

- BD : Oui, oui, certainement. Eh bien écoutez, je vous remercie de nous avoir fait part de vos souvenirs personnels … de vos connaissances.

- MB : Il n’y en a pas assez.

- BD : Non, mais du moins l’avez-vous rencontré à plusieurs reprises, et dans des circonstances conviviales … ce qui, pour lui, ne devait pas être négligeable.

- MB : Il était … il donnait … une extraordinaire impression de bonté … Oui. Il semblait très heureux d’être avec des gens plus jeunes que lui. Et il était très attentif … Il n’y avait pas du tout de problème d’âge, avec lui, voyez-vous, il ne se protégeait jamais derrière son âge. Pas du tout. C’était comme si l’âge n’existait pas. C’était comme s’il arrivait de sa province – même en province, même à Angers, c’était comme s’il arrivait de sa province. Il arrivait là, et puis voilà. Il avait eu une espèce de vie antérieure, très riche, et il en parlait volontiers. Mais ça ne faisait pas du tout de décalage entre nous.

BD : Était-ce un nouveau romancier avant la lettre ?

- MB : (Rire) Ah … ! D’abord je ne sais pas ce qu’est un nouveau romancier ! … Mais c’était un romancier qui apportait une grande nouveauté, certainement, en particulier au point de vue stylistique. Il y a chez lui un

  • La Nuit du Rose-Hôtel (Gallimard, 1950), p. 169
traitement de la langue, un traitement musical de la langue tout à fait particulier. Mais là, pour aller plus loin, il faudrait que je le relise …

- BD  : Il y a aussi la spatialisation du texte sur la page, qui frappe toujours le lecteur …

- MB : Oui, dans La nuit du Rose-Hôtel

- BD : … et dans les suivants.

- MB : Ah, dans les suivants aussi ? Je ne m’en souvenais pas. Mais en effet, je me souviens que ça m’avait beaucoup frappé.

- BD : Surtout dans un roman … Parce que dans un poème, ça va de soi.

- MB : Et puis le côté polyphonique … Ces voix qui se répondent et se combinent, justement grâce à cette disposition sur la page.

- BD : Ce n’était pas une fin en soi, nécessairement …

- MB : Ce n’est jamais une fin en soi .. (Rire) Mais enfin, ça oui, c’est quelque chose … bon … ça … oui … j’ai repris certainement des choses …

- BD : On va vous trouver des influences …

- MB (Rire)  : Oh, vous savez, j’ai subi beaucoup d’influences … Et j’ai certainement subi l’influence de Maurice Fourré.

- BD : À propos de votre premier roman, Passage de Milan, que vous avez publié en 1954… oui, c’est cela, c’était après l’avoir connu, vous avez surtout parlé de l’influence de Marcel Duchamp que vous partagiez avec Michel Carrouges. Mais on peut aussi retrouver Fourré dans la notion de l’immeuble …

- MB : Ah, dans la notion de l’immeuble, c’est évident  ! Oui, ce lieu clos qui fonctionne comme une espèce de machine. Voyez, je parle de la relation entre les immeubles et les machines : ça c’est une expression de Le Corbusier, les immeubles modernes comme machines à habiter. Pas forcément l’immeuble moderne, d’ailleurs, même les immeubles plus anciens fonctionnaient un peu comme des machines, des machines anciennes, avec des tuyaux, des communications, des cheminées, des ascenseurs, des cours, etc, tous ces organes qui sont indispensables pour le fonctionnement général.

- BD : Ça finit par constituer des sortes de corps …

- MB Oui, bien sûr, on peut ... on peut prendre la figure de la machine, mais on peut aussi prendre la figure de l’organisme.

- BD : L’idéal du romancier, c’est donc quand les deux se rejoignent…

- MB : Eh bien oui, ça, ça donne un langage très riche, alors bien sûr …

- BD : Et puis ça rend possible la consommation de l’acte dans l’organisme … Qu’on soit célibataire ou non.

- MB (Rire) : Célibataire ou non … Parce qu’il n’y a pas que des célibataires chez Fourré !

- BD Il y en a pas mal … il n’y a pas beaucoup de gens mariés, en fait.

- MB : Non, mais il y a des amoureux …

- BD : Oui, c’est vrai, des amoureux …

- MB : Oui, de jeunes amoureux … ça, chez lui, c’est très très important, les amoureux …

- BD : … et après ils finissent par devenir des célibataires. (Rire général).

Michel Butor se lève et va chercher dans sa bibliothèque les trois romans de Maurice Fourré publiés chez Gallimard.

- MB : Voilà, j’ai les trois … Mais le quatrième, je ne l’ai jamais eu.

- BD : Je tâcherai de vous faire parvenir le Caméléon mystique

- MB : Oui, ça m’intéresserait beaucoup.

- BD : Ah, mais il y a même une bande sur Tête-de-NègreL’auteur converti …

- MB : … par ses personnages. (Il vérifie les dates des achevé d’imprimer) : Tête-de-Nègre, ça a paru en 60 … La Marraine du Sel en 55.

- BD : Oui, il avait peut-être déjà écrit certaines parties du Caméléon … Enfin, on ne sait pas.

- MB : Et La nuit du Rose-Hôtel… en mille neuf cent … mille neuf cent cinquante …

(BD n'a pas eu la présence d'esprit de consulter les éventuelles dédicaces des trois volumes ...)

Propos recueillis le 10 décembre 1998

à Lucinges (Haute-Savoie).

1 En réalité, c'est Julien Gracq (via Stanislas Mitard, ami commun avec Fourré), d'une part, et Michel Carrouges d'autre part, qui avaient transmis à Breton un manuscrit qu'il proposa lui-même à Paulhan comme premier titre de sa collection Révélation.

2 Le "modèle" du Rose-Hôtel serait en réalité l'actuel Unic-Hôtel, rue du Montparnasse.

3 Il existe toujours, inchangé, au numéro 9 de la rue Littré, Paris 6ème.

4 Arts et lettres.

5 En 1950, Fourré n'avait pas encore conçu le projet d'écrire la Marraine du sel.

6 Malgré le soutien de Paulhan, Tête-de-Nègre avait été refusé par Gallimard dès (1951).

7 En réalité, sa première "action" avait été, dès 1947, sa fameuse conférence sur Antonin Artaud…

8 Davantage qu'à l'insuccès du Rose-Hôtel, l'interruption de la collection semble avoir été liée à quelque mésentente entre Paulhan et Breton relative au sort qu'il réservait à sa propre œuvre.

9 Calligrammes (Quimper), 1989, édition et préface de Jean-Pierre Guillon.

10 Dans les parages du groupe surréaliste, les contemporains de Fourré - né en 1876 – ne pouvaient guère être nombreux ( Duchamp, qui a longtemps côtoyé les surréalistes, était né en 1887).

11 Né en janvier 1877, Roussel est de six mois le cadet de Fourré.

12 Plus précisément, la partie du bas, qui comprend entre autres les Neuf moules mâlics et la Broyeuse de chocolat ("Le célibataire broie son chocolat lui-même").

13 Les Machines Célibataires, Éditions du Chêne, 1977 (Irène Hillel-Erlanger a, elle aussi, été supprimée).

14 Cf. fleur de Lune n° 3