Critiques croisées: deux regards portés sur La Marraine

par A. Rousseaux / J. Perret



On n’est jamais exhaustif : la preuve nous en est donnée, une fois de plus, par les textes qui vont suivre, et que nous devons, une fois de plus, pour les deux derniers, aux ressources quasi inépuisables de notre archiviste-paléographe, notre Nanavati à nous, Jean-Pierre Guillon. Quant au premier, il a été retrouvé à la BN par les soins de l’AAMF. Ils viennent s’ajouter au dossier spécial consacré à la Marraine du Sel dans le précédent numéro de Fleur de Lune et seront complétés, dans une prochaine livraison, d’un article de J.P. Guillon, toujours à propos de la Marraine. Pour des raisons d’espace, nous avons toutefois choisi de publier dès à présent les trois articles ci-après.

Le premier, au ton aigre et méprisant, n’a pas manqué de faire tiquer Fourré, qui pourtant connaissait la capacité de nuisance de certains critiques et avait déjà essuyé les foudres du sieur Rousseaux à propos du Rose-Hôtel. Il s’en ouvre, sans s’émouvoir outre mesure, à Colette Audry, dans une lettre du 4 février 1956 – Fourré voyait toujours un livre plus loin :



… Le Figaro Littéraire de cette semaine publie cent lignes de A. Rousseaux, peu aimables pour la Marraine et pour moi, ainsi que ? (illisible), moins malveillantes peut-être qu’au moment du Rose-Hôtel, contenant un canevas de l’intrigue susceptible de tenter des lecteurs qui se fichent de la littérature, mais disant que j’apporte dans un style défectueux, un reflet abâtardi du grand surréalisme. Peut-être ! mais comment pouvais-je descendre vers l’art et le genre « roman » sans laisser de côté une tentative en direction de l’obscur univers de merveilles, qui n’eut jamais au reste peut-être qu’une audience limitée et controversée chez les lettrés «  patentés » ?_Il appartiendra à Breton d’en juger, plus qualifié en tous les cas, cela apportera un petit quelque chose polémique, où Tête-de-Nègre  dans la revue de Breton jetterait son pavé … (Cité dans Fleur de Lune n° 10)



Le deuxième article, paru le 24 avril 1956 dans leCourrier de l’Ouest, a pu être demandé par Fourré lui-même à l’abbé Perret, qu’il devait connaître personnellement, comme une réponse à l’article de Rousseaux. Selon les mots de Jean-Pierre Guillon, qui nous l’envoie, Joseph Perret présente ici la Marraine « de façon assez objective, et, dans l’ensemble, plutôt favorable, au lectorat de ce quotidien régional, tout en y glissant des notations personnelles plutôt « prêchi-prêcha » sur « le plaisir d’une vie fausse … Les poisons et les ténèbres d’une solitude maudite … » ou encore « les choses dernières avec lesquelles l’Art joue un jeu qui s’ignore … » : déformation professionnelle sans doute, puisque l’auteur de l’article signe : « Abbé Joseph Perret, Professeur à la Faculté des Lettres de l’Université Catholique d’Angers » Ce n’est d’ailleurs pas le seul abbé à faire œuvre de critique de la prose fourréenne :Fleur de Lune a déjà publié l’article que son collègue, l’Abbé Thomas, écrira un peu plus tard sur Tête-de-Nègre.

Le dernier article, enfin, est signé d’un grand nom aujourd’hui trop oublié, Francis de Miomandre, et il surprendra le lecteur, car nous n’en reproduisons ici que … la fin. En effet, les premières pages de ce document dactylographié manquent, ont toujours manqué, et malgré toutes nos recherches, n’ont pu être retrouvées. Nous ignorons toujours dans quel journal l’article a été publié. Il n’en demeure pas moins, nous dit J.P. Guillon, que « la conclusion générale en paraît chaleureuse, non dénuée d’humour, avec son allusion finale aux images en filigrane d’un billet de banque … ». L’AAMF est prête à offrir une récompense au lecteur qui pourra compléter cet article : qu’on se le dise !



ROMANS HORS SÉRIE
par André Rousseaux



Des romans qui paraissent en janvier se présentent à tout le moins comme des entreprises de littérature désintéressée. Ce sont des ouvrages que l’atmosphère de la foire aux prix n’a pas contaminés. L’un de ceux que je veux signaler ici a même des prétentions à la qualité littéraire la plus rare. Mais ceci est une autre affaire.

Il s’agit du second roman de M. Maurice Fourré, La marraine du sel. On se souvient du premier, cette Nuit du Rose-Hôtel que l’on fit passer naguère pour un chef-d’œuvre du surréalisme. André Breton avait patronné sa publication. La découverte de M. Maurice Fourré, dans la province où il avait mené une vie obscure, et accomplie déjà longuement, était revendiquée par le surréalisme comme un des grands succès de son arrière-saison. J’avais été, pour ma part, beaucoup moins chaud. Je ne demandais cependant qu’à m’être trompé, et j’ai abordé ce second livre avec le désir d’y reconnaître toute la valeur dont le premier m’avait paru dépourvu. Mais je crains bien d’en être pour mes frais de bonne volonté.

Qu’est-ce que « la marraine du sel » ? L’auteur nous l’explique au début du septième chapitre de la deuxième partie : « Dans certaines régions de l’Ouest, on appelle Marraine du Sel la dame assistante, qui présente le mignon catéchumène, au moment où le célébrant du Baptême lui impose le symbole du sel amer. » Il reste à savoir à quel personnage du roman correspond cette appellation abusive.

Je pense que c’est Florine, la fille de la sorcière. Car c’est elle qui offre au héros le sel amer qui tout à la fois lui sauvera la vie et lui révèlera la vérité. Voici l’histoire en deux mots.

Un représentant de commerce en fantaisies joyeuses et funèbres place ses articles (couronnes de mariées, jouets d’enfants, fleurs de jais) dans les magasins de Touraine et du Poitou. Ainsi Clair Harondel – c’est le nom que le romancier lui a donné – est-il devenu l’amant de Mme Allespic, qui tient une maison de confection à Richelieu, Indre-et-Loire. Cette dame tombe gravement malade, et sa fille Florine revient d’Amérique pour la soigner.

Florine a un secret qui l’étouffe : c’est que Mme Allespic, dangereuse magicienne, a fait mourir son mari par envoûtement, afin d’être à son amant tout entière. Et n’est-il pas à craindre que la veuve, se voyant mourir, n’envoûte Clair Harondel à son tour, pour l’entraîner avec elle au tombeau ? Florine le redoute – Florine, dont l’autre secret est peut-être qu’elle aime Clair d’une flamme plus pure que celle de sa mère. Elle fait donc de son mieux pour tenir le commis voyageur hors de la portée des maléfices maternels. Elle y réussit. Le mauvais sort égaré prend pour victime le chat de la maison, qu’on trouve mort dans le jardin. Tout est bien qui finit bien : la veuve Allespic sera seule à trépasser, Florine regagne l’Amérique ; et Clair, le bien nommé, se tire heureusement de ces ténèbres tourangelles.

Le mélange de magie et d’humour qui retourne comme un gant un monde d’humanité commune avait certes de quoi exciter une inspiration surréaliste. Le malheur est peut-être que l’on conçoit mal un surréalisme mineur. Le héros du roman dit quelque part : « Je ne me crois pas difficile, et me satisfais de petites rêveries vaines et inutiles ou de jeux puérils. » Il ne semble pas que M. Maurice Fourré lui-même ait un autre programme. Cet Angevin malicieux a sans doute trouvé plaisant de tracer les méandres de son petit roman noir dans une paisible province qu’il connaît bien. Mais pour nous y plaire autant que lui, il faut nous forcer beaucoup.

Tout cela est trop facile. Certains chapitres sont bien venus, tel celui où l’on voit deux mannequins de cire, frappés eux aussi du mauvais sort, mourir en fondant au soleil. Mais c’est faire de la sorcellerie à bon compte que de découvrir un peu partout des épingles piquées dans des effigies en plein cœur. M. Maurice Fourré a du mal à étirer son historiette jusqu’à près de deux cents pages, à force de monologues creux et de dialogues insipides. Surtout, il supplée par la langue la plus prétentieuse aux pauvretés de cette magie petite-bourgeoise.

Je ne crois guère que l’art d’écrire soit gouverné par des règles absolues. Tout le monde sait cependant que les maîtres enseignent à se méfier de la profusion des adjectifs qui, disent-ils, alourdit de mauvaise graisse le muscle du langage. Or, M. Maurice Fourré aime à parer ses phrases d’adjectifs de toute sorte, comme d’une charge de faux bijoux. Voici, presque au hasard, « le mauvais désir d’un beau meurtre imaginaire, parmi l’orgueil vital ou les lâchetés cruelles de rêver aux figurations d’une vengeance occulte », ou encore : « fidèle et patiente, acceptant l’inéluctable destin révolu, et les fausses virilités de la futile raison … ». Je me suis retenu de compter les adjectifs totalisés par les deux pages d’où je tire ces quelques lignes. Disons seulement qu’à grand renfort d’atroce , de terrifiant , de fébrile , de spectral et de vingt autres épithètes, M. Maurice Fourré fabrique de l’effroi par l’artifice verbal qui décèle le plus de faiblesse et produit le plus de boursouflure.

L’affectation que M. Maurice Fourré cultive comme un art dérive souvent dans une littérature détestable. Je citerai ce propos de Florine à Clair : « Rejoignant ma mère, ton amante, de qui tu as tout reçu de ses mains, même un cadavre, celui de mon papa nébuleux dont tu ris, je deviens la pire fille auprès de la reine de splendeur, la nouvelle morte aux mille couleurs, qui vient à moi et qui est mon inavouable et adorée mère, celle qui mêle son sang agonisant au mien avec les liqueurs glacées du cœur empoisonné de mon père. »

Je n’ai jamais pratiqué beaucoup Xavier de Montépin, mais je crois que des beautés de ce genre font sa célébrité. Craignons que les cocasseries de M. Maurice Fourré, en mêlant ingénument la gentillesse et le saugrenu, n’obtiennent pas de meilleurs effets. Dans les grandes œuvres du surréalisme, un art puissant du langage est l’instrument du sortilège verbal. Et puis, il y a la poésie – dont il vaut mieux ne pas parler, hélas, à propos des livres de M. Fourré. S’il faut adjoindre ceux-ci à la littérature surréaliste, je ne les y vois guère entrer que comme d’aimables pitreries sur la piste du cirque, après que les grands acrobates ont fini leur voltige dans les hauteurs.

(Le « rez-de-chaussée » de M. Rousseaux se poursuit par un compte-rendu plus favorable, sur La Maison d’été, de René-Guy Cadou, et sur un autre roman, cette fois de Marcel Schneider, Les Deux miroirs. Deux ouvrages qui ne paraissent pas avoir laissé de marque profonde dans l’histoire de la littérature du XXème siècle … (NdR )

Le Figaro littéraire

4 février 1956



POUR OU CONTRE LA MARRAINE DU SEL
par l’Abbé Joseph Perret
professeur à la Faculté des Lettres de l’Université Catholique d’Angers


Je crains que bien des lecteurs n’aient refermé le nouveau roman de Maurice Fourré sur cette conclusion désenchantée que tout le sel de l’ouvrage était dans le titre. De graves critiques leur donneraient presque raison. Livre déconcertant, discutable, discuté ! Tant mieux ! Il en est assez d’autres, sages et médiocres, pour nous laisser indifférents … Michel Carrouges, ici même, a présenté avec autorité La Marraine du Sel. À mon tour, l’ayant aimée, je veux dire de quel charme elle rayonne pour moi, heureux si quelques préventions écartées, elle apparaît enfin accessible et attirante.

Maurice Fourré est de ces rares auteurs qui, quand ils composent, ne regardent jamais vers un public ; ils écrivent par une nécessité intérieure ; leur unique souci est d’être fidèle à eux-mêmes et de se plaire. Les œuvres qu’ils nous donnent ainsi ont, comme inévitablement, quelque chose de singulier, d’énigmatique et de troublant. Elles ne concèdent rien et se tiennent à distance. À nous d’aller à leur rencontre, de retrouver, pour y participer, la vision et l’élan créateur d’où elles ont jailli. Ne reprochons pas à des critiques pressés et bousculés de ne pas toujours accomplir cet effort, mais aussi que toutes leurs affirmations ne soient pas pour nous des oracles !

André Rousseaux, par exemple, a été, dans son feuilleton du Figaro littéraire, dur pour notre roman. Manifestement, il l’a lu trop vite, puisqu’il identifie de travers le personnage qui incarne la « marraine du sel », alors que le texte précise expressément qu’il s’agit de Mariette Allespic. Ces sévérités ne seraient-elles que des incompréhensions ? L’un de ses grands reproches concerne le style qu’il juge prétentieux : « … à grand renfort d’atroce, de terrifiant, de fébrile, de spectral et de vingt autres épithètes, M. Maurice Fourré fabrique de l’effroi par l’artifice verbal qui décèle le plus de faiblesse et produit le plus de boursouflure (…) Je n’ai jamais pratiqué beaucoup Xavier de Montépin, mais je crois que des beautés de ce genre font sa célébrité. Craignons que les cocasseries de M. Maurice Fourré, en mêlant ingénument la gentillesse et le saugrenu, n’obtiennent pas de meilleurs effets. »

André Rousseaux se trompe : Montépin est ingénu, Fourré ne l’est pas ! Il ne recourt pas, sérieux et naïf, à toute cette grandiloquence pour éblouir ou terrifier son lecteur, mais pour produire un effet parodique et caricatural : il nuance ainsi d’une bouffonnerie légère et diffuse le mystère et les horreurs qu’il évoque ; il sourit de ses héros quand il leur prête ce langage.

« Fanfreluches joyeuses et funèbres », porte la bande du volume ; l’indication est à retenir. À travers tous les éléments du récit, la joyeuseté s’allie subtilement au macabre. Dès l’ouverture, quelques accords nets livrent la tonalité. Charmant et inquiétant décor que cette minuscule cité de Richelieu, brumeuse, géométrique et « découpée en tranches anatomiques », édifiée, sur un caprice du Cardinal, pour l’immense château maintenant anéanti ; la présence de l’  « Homme rouge » y plane, obsédante, et ses deux portes ouvrent, l’une sur la route de Chinon, célèbre par le souvenir de Jeanne d’Arc et de Rabelais, l’autre sur celle de Loudun, où se joua la tragique farce des Ursulines et de Grandier. « Fol-Yver », le domaine du drame, symbolise par son seul nom l’extravagance de ses habitants en même temps que la saison du froid et le déclin des choses. À l’intérieur, quelques gravures rappellent des destins cruels et dérisoires : jeunes seigneurs de jadis, en habits d’opérette ou de mascarade, affrontant, désinvoltes, la mort ou le bourreau, « bretteurs parfumés et frisés », « le beau Maugiron avec son petit chapeau à plumes blanches, penché sur un œil navré d’acier » ; « de beaux jeunes gens en costume Louis XIII, dans un envol de manteaux et de manchettes, collerettes et chapeaux à plumes, offrent sur le billot à la hache d’un bourreau leur cou dénudé ! ». Peut-on même prendre très au sérieux la vue du terrible Cardinal, « entouré de ses gardes, mourant dans un bateau voilé qui glissait au fil du Rhône, traînant dans une barque plus mignonne les promis au supplice du lendemain ». Apothéose du petit homme rouge ? La même ambiguïté caractérise les personnages du roman. Doit-on frémir ou s’amuser des sorcelleries de Mariette Allespic ?

Le discret Abraham Allespic incline autant au sourire qu’à l’attendrissement. Clair Harondel, « représentant de commerce en jeux et attrapes, articles de mariage et ornements funéraires, souple et fugace coureur de filles », aimable fantoche, se hausse peu à peu au niveau de la grandeur et du pathétique. En marge de l’aventure, d’étranges silhouettes apparaissent, Hyacinthe Liboureau, Philibert Orgilex, eux aussi touchants, douloureux et burlesques.

Faut-il conclure que Maurice Fourré n’est pas sérieux ? Tout au contraire, je crois sentir ici quelque chose d’intime et de vivant et de vécu. L’auteur, pour la matière de son livre, a plus tiré me semble-t-il de son expérience, de ses réflexions secrètes, de sa conscience peut-être, que de la pure imagination. C’est précisément ce sérieux qui lui interdit d’être grave : la plaisanterie et l’humour sont une défense, une pudeur. Mais c’est aussi une manière de voir hommes et choses, d’observer le train du monde et la nature. Il est tenté par l’humour noir qui ricane sur l’absurdité du destin ; mais il ne s’affranchit jamais totalement de la sérénité ni de l’optimisme. Le ricanement étouffé cède la place à un sourire attendri et malicieux et ce n’est pas chez lui le sentiment de l’absurde qui domine et éclate, mais celui des contrastes et de la bizarrerie. Dans son petit univers, tout présente un aspect insolite : les lieux et les hommes, l’atmosphère et le langage, les péripéties comme le dénouement. La technique même de l’œuvre est singulière ; l’auteur s’accorde toutes les libertés : il n’a souci ni des préparations ni des transitions. Il joue avec la typographie ; il introduit sous forme d’un chapitre indépendant une recette de dessert ; il donne au récit une allure capricieuse et les éléments de l’intrigue nous arrivent par fragments détachés et allusions plus ou moins indirectes. La fantaisie, sur un point, est même excessive : nous apprenons dans les premières pages, que Mariette Allespic a vingt ans de plus que son amant, pour lire plus loin qu’à sa première rencontre avec lui, elle avait quinze ans et qu’il était lui-même un jeune homme ; il est vrai qu’en cet endroit nous avons le compte-rendu d’un rêve de Clair Harondel transformé pour lors en Abraham Allespic ! Mais tout de même … Quel beau livre de contes ou de nouvelles, fantaisistes, fantastiques M. Fourré pourrait écrire si l’on en juge sur ce besoin qu’il a de l’étrange et sur ces quelques échantillons que sont l’épisode des mannequins de cire fondant dans la vitrine, les histoires amoureuses de Hyacinthe Liboureau, de Philibert Orgilex, et, dans La Nuit du Rose-Hôtel, de M. Gouverneur.

Certes, La marraine du sel est autre chose qu’une « aimable pitrerie » et donne à réfléchir. L’intrigue est simple, insignifiante même, et c’est très bien. Seul le drame des cœurs importe ici : le couple des amants accapare l’intérêt. Mariette Allespic, depuis son premier regard sur Clair Harondel, est possédée par une passion sauvage, presque monstrueuse. Avide, démoniaque, rien ne l’arrête, ni la magie noire, ni le crime. La mort imminente n’apaise en rien sa fureur ; elle sacrifierait sa fille, ses petites-filles, et ne se résigne pas à la survie de son amant. Elle devrait horrifier et elle est pitoyable. Malgré la puissance redoutable qu’elle semble détenir, elle est si désarmée, si vulnérable ! Et cette frénésie amoureuse n’est pas un égarement vulgaire ; c’est plutôt un effort désespéré pour s’oublier, fuir une solitude maudite, s’arracher à ses poisons et à ses ténèbres et posséder, enfin, ce que promettent le prénom et le nom de Clair Harondel : lumière et joyeuse insouciance de l’oiseau voltigeur. Écoutons le cri qui lui échappe, l’aveu de ses états d’âme contrastés : « Pourquoi n’es-tu pas là, Clair, auprès de moi ? Où es-tu parti mon amour ? … Je n’ose m’asseoir sans sourire de douleur dans le fauteuil de ma chambre solitaire. Tu avais si bien su me faire rire. Quand tu t’éloignais de moi, Clair, mon bel amour, parce que j’étais trop vieille amante, je pleurais d’avoir trop ri. » Finalement, elle sera, pour son amant, l’instrument d’une sorte de rédemption. Vieil enfant, frivole et rieur, c’est par elle qu’il mûrit soudain et reçoit le sel, le sel amer de la sagesse.

Il renonce à ses jeux, à ses amourettes, même à un grand amour entrevu ; il s’en va vers la solitude et la contemplation de la mort. Le titre souligne que, dans ce retournement, réside toute la signification du livre. Il n’est qu’une confidence pathétique et l’évocation de ces heures décisives : « durant l’ultime déclin de Mariette Allespic et l’univers de son agonie, ma frivolité ne fut que le masque de l’angoisse et de la douleur, mes insouciances vagabondes l’éventail torpide du proche désespoir et de l’horreur savoureuse … Je ne cacherai rien de ces inoubliables dernières journées inavouables, rieuses, étourdies, et profondément tourmentées. »

Clair tente d’abord vainement de s’accrocher à son passé, à l’image aimable et enfantine de lui-même qui le justifie : « J’ai toujours été trop follement friand et content de moi. Pourtant je suis un garçon souvent faible et plus friable que les autres. Je ne me crois pas difficile, et me satisfais de petites rêveries vaines et inutiles ou de jeux puérils … Je ne suis pas un magicien, ni un séducteur, Mme Allespic. Je suis trop fantasque et discret pour être un grand coupable ! » Mariette ; lucide, sait parfaitement que lui aussi, malgré les apparences, est un être dangereux, meurtrier, et chargé de responsabilités :

« Notre Clair est fragile, malgré son élastique bondissement vital. Futile, inconséquent jusqu’à l’extrême fragilité, mon féroce et charmant amant … »

Son rêve et son insouciance ne sont pas moins dangereux pour nous et pour lui que ses souples jeux. Ses moments de passivité et ses rêves, silencieux ou parleurs, ne sont pas moins viciés d’une pointe pernicieuse que ses taquineries qui, sous les apparences d’insouciance anodine, portent toujours le reflet d’un fragment homicide ! La conscience lentement s’éveille, les yeux s’ouvrent, et sont contraints de voir même si, vite, ils se détournent.

Sur la page de garde du roman est une citation de Montesquieu : « Les deux plus méchants citoyens que la France ait eus : Richelieu et Louvois. J’en nommerais un troisième … » Elle est énigmatique, mais Harondel nous explique ce qu’elle signifie ici : « Je reprenais le livre des « Cahiers secrets ». Je l’ouvrais à la page précieuse où figure le nom des deux maléficieux et je m’arrêtais sur la phrase de M. de Montesquieu : « J’en nommerais un troisième … » Qui était donc ce grand troisième ? … Il est arrivé certains jours où trop gonflé des gloires et des désastres de mon être, j’ai écrit ces mots de réponse : « Moi-même ! » Mais bien vite, je les ai effacés avec une gomme tendre ! »

Il n’est plus désormais possible de tricher et de se mentir ; la lumière est devenue trop aveuglante, et c’est l’aveu : « J’ai péché sans cesse par inconscience, par une futilité narquoise dont je songe peu à cacher, sous le plaidoyer d’un sourire, l’aveu ou le remords ». Florine, la fille de la « marraine du sel » a été, aimante et héroïque, l’intermédiaire entre les deux amants ; à travers elle Clair enfin a compris ce cœur qui l’avait si follement aimé, cet amour qui avait été immense et généreux et, en conséquence, le devoir pour lui de les respecter, d’en être digne, et de leur vouer sa fidélité : « Florine fut pour Clair, en ces moments cruels, le transparent et fascinant reflet de ce qui avait été bon dans la mourante (…) me libérant du froid dont un poison minéral insensibilisant mon cœur immobilisé tout à coup, ma chère Florine, intrépide et charitable, toujours diligente, aura su me transmettre, au milieu de ses douleurs, des miennes et de nos communes hontes, le dernier message d’une agonie qui a renouvelé mon âme … Je me donne enfin aux commandements d’un immense amour et à la passion sans meurtre dont la force et la douceur me rendent à la vie. » Ainsi, celui qui n’avait connu que le plaisir et une vie fausse, en consentant au sacrifice, sent l’amour pénétrer en son cœur glacé et se reprend à vraiment vivre dans le rayonnement de la mort même.

Le critique littéraire du Figaro affirme avec intrépidité qu’il vaut mieux de pas parler de poésie à propos des livres de M. Fourré. Avec la même intrépidité, j’affirme que La marraine du sel est essentiellement un roman poétique, et que méconnaître cette poésie, c’est n’y rien comprendre. Tout n’est pas inscrit en clair, noir sur blanc, et les mots très souvent disent plus qu’ils ne signifient. La tension de l’esprit ne suffit pas ; il faut accueillir suggestions, symboles et correspondances.

Faute de place, je me borne à quelques indications. Voyez avec quel art l’auteur crée l’atmosphère par la notation des bruits, et surtout, des silences. Voyez aussi comme la seule harmonie des couleurs introduit dans le secret du drame.

Les trois valises du représentant de commerce sont rouge, blanche, noire. Ces couleurs sont fondamentales et se retrouvent partout. Rouge, couleur sanglante et tragique, lampe voilée d’incarnat, fanfreluches incarnadines, apparitions d’Abraham Allespic, un livre rouge sous le bras, robe rouge du Cardinal, et le petit enfant de chœur qu’il avait été, « comme un caillot de sang écarlate sous une dentelle d’Irlande », rideaux cramoisis de la chambre d’agonie : « Mon Dieu, que cette chambre est rouge » …

Noir, funéraire et nocturne, ténèbres des cœurs, ténèbres des nuits, ténèbres qui inondent la ville, lacets noirs des enchantements magiques, miroirs nocturnes, signes noirâtres, yeux noirs de la magicienne, et noir aussi le chat Tabou, son sinistre compagnon. Le blanc n’est pas un blanc joyeux, c’est le blanc du décor hivernal ou des tentures funèbres, celui qui symbolise l’hiver de la vie, la pâleur de la mort et le cœur glacé de Clair Harondel : petit chapeau à plumes blanches du beau Maugiron expirant, nuits givrées, baisers de neige, rubans de gel et catafalques d’une neige perlière, âme boréale, neige d’étoiles, Blanchette, petite chatte morte et empaillée, blanche comme un suaire la robe ou la blouse de Florine, « une rose neigeuse figure sur le panonceau suspendu à deux chaînettes, Hôtel de la Rose Blanche », et la troublante inscription que Clair Harondel, halluciné, déchiffre sur la façade de l’hôtel est « en lettres d’argent sur une plaque de marbre blanc. » !

À chaque instant, une évocation saisissante éclate, un éclair de poésie traverse la page. « Le ciel suinte sur la pierre pâmée de silence. » Dans une décoration de brumes tourangelles, le marbre soyeux du grand Cardinal engoncé de draperies marche sans avancer au sommet du socle architectural. « Invisibles gentilshommes promeneurs, et demoiselles dont le corps en cendres trouverait son suaire dans le creux satiné d’une main … » « Après notre dîner, entrecoupé de silences, qui roulaient sur mon cœur comme des chariots … » « Une longue main a soulevé sa frissonnante fleur d’osselets … » « La rêveuse nuit a replié dans les gouttières argentines de la ville géométrique ses ailes chauves. Naissante magie solaire. Un angélus de cristal éveille, parmi les jardins serrés entre les pierres, les brindilles où tintinnabule l’harmonica muet des gouttelettes lumineuses. »

Bien plus, certains développements n’ont de valeur qu’incantatoire, tel, page 28, celui qui débute ainsi : « Par quelle télépathie mortuaire … ». Ou celui-ci encore, qui, avec ses mots à effets et ses redondances mélodramatiques, parvient à suggérer très efficacement l’inexprimable : « Oui, Clair, Mariette profère des cris d’épouvante, dans son agonie de bacchante, impudique, prostituée aux baisers de la terreur, s’offrant toute nue au néant, avec son frivole et atroce bouquet de crimes et de cendres rouges. Elle crie. Le sanglot de sa vie expirante exhale des clameurs d’ épouvante, qui chavirent et se pâment, dans un univers de douceur ivre et les rauques abandons d’une allégresse démente. La mort naît en elle, parmi les baisers lascifs et sanglants, les caresses homicides de la vie qui meurt, et le triangle hallucinant d’un incroyable passage d’oiseaux parmi la renaissance des fleurs vénéneuses dans les fumées de la nuit. »

Pour ou contre La Marraine du Sel  ? Je ne parierai pas ! Le destin d’une œuvre nous échappe. J’ai lu et je témoigne. Qu’on lise, qu’on relise, et que chacun croie ses yeux et son propre goût ! Mon admiration n’est pas sans réserves, mais avec toutes ses imperfections, ses maladresses, toutes les choses en lui qui à tort ou à raison me heurtent, voici un livre, sincère, vivant, original, non un produit de série, non l’ouvrage d’un habile, trop habile, faiseur. Rare aubaine en notre temps ! N’en profiterai-je pas ? N’aurai-je pas à cœur de crier très haut ma découverte ? Certes, ce roman n’est pas pour le grand public, et peut-être pas, non plus, pour la grande critique ! Mais ceux qui aiment la poésie devraient l’aimer et des esprits religieux ou préoccupés des grands problèmes humains ne devraient pas davantage dédaigner ces « fanfreluches joyeuses et funèbres », qui, finalement, me paraissent illustrer et justifier tout à fait le mot profond d’un grand peintre contemporain : « l’Art joue avec les choses dernières un jeu qui s’ignore, et pourtant il les atteint… »


Le Courrier de l’Ouest

24 avril 1956



***

… dans l’air je ne sais quoi de suspendu, à quoi correspond en nous une sorte de suspension du souffle. Nous éprouvons très nettement que le temps s’est arrêté ; et – à moins d’être totalement dénué de sensibilité – on ne peut s’empêcher de penser que les habitants actuels de cette singulière cité ne sont pas comme les autres, ne peuvent pas vivre comme ils le feraient dans une ville où les générations de leurs ancêtres les auraient précédés depuis la fondation.

Je jurerais que M. Maurice Fourré a dû ressentir puissamment cela quand il a vu Richelieu, qui lui a sans doute paru le décor nécessaire, le seul possible, à sa Marraine du Sel, où le contraste est d’autant plus poignant entre le majestueux calme historique du cadre, et le drame, affreusement bourgeois, et en même temps, traversé de sorcellerie, qui s’y passe.

Ai-je besoin de dire qu’un tel site constitue une retraite idéale pour les amoureux du rêve et de la méditation ? Non, certes. Mais ce que goûteront délicatement tous ceux qui sentent l’ironie des choses, c’est que la porte monumentale de cette petite ville romanesque et somnolente figure sur le dernier billet de mille émis par la Banque de France. Oui, c’est sur un tel fond architectural que, dans cette vignette, se détache le profil impérieux du grand Cardinal.


Francis de Miomandre