En … Touré de précautions

La correspondance Breton-Fourré


Grâce à l'aimable autorisation des ayants droit de Maurice Fourré, l'AAMF a eu la possibilité de consulter, à la Bibliothèque Jacques Doucet, la totalité des lettres que celui-ci a adressées, de 1949 à sa mort, en 1959, à André Breton. Colligées avec celles que ce dernier lui a adressées, et que Jean-Pierre Guillon a retrouvées, depuis belle lurette, dans les archives familiales de Fourré, ces lettres permettent de reconstituer, dans son ensemble, une correspondance croisée dont l'enjeu littéraire ne se limite pas à la défense et à l'illustration de la mémoire d'un auteur encore méconnu. On ne le sait que trop, les dispositions testamentaires de Breton proscrivent, jusqu'à cinquante ans après sa mort, la publication de toute correspondance entretenue avec lui. Le chef de file du surréalisme étant décédé le 28 septembre 1966, la parution de cet échange dans Fleur de Lune est donc envisageable pour le 28 septembre 2016 – autant dire demain.

Comme le savent déjà de nombreux membres de l'AAMF, l'interdit a été parfois levé, à titre exceptionnel, et notamment pour Philippe Audoin, membre du dernier groupe surréaliste, qui a pu ainsi abondamment citer quelques-unes des lettres de Breton à Fourré, et notamment celle du 15 décembre 1950 …

« Je vous sens quelque peu atteint par les perfidies de certains comptes-rendus et échos de la presse ; j’aurais dû vous prévenir qu’ils étaient inévitables et vous enjoindre de ne pas vous départir pour si peu de votre admirable sérénité. Ce venin s’est exercé avec beaucoup trop de persistance contre moi pour que je ne sois depuis longtemps immunisé mais je conçois que cela personnellement vous surprenne et même vous affecte. Le sieur Rousseaux du Figaro littéraire me guette depuis quelque temps et cherche à m’atteindre au besoin par ricochet : rien de bien grave … »

… en réponse à celle de Fourré, du 12 décembre, que l’on regrette amèrement de ne pouvoir citer, tant il s’y révèle dans tout son désarroi, blessé comme vieil enfant par la soudaine méchanceté du monde qui l’entoure.

Il cite de même celle-ci, du 16 mai 1949 (dérobée chez les héritiers de Fourré par quelque fouineur sans scrupule ? Car nous en retrouvons la trace en 1998 dans un catalogue de la librairie J.C. Vrain, au prix de 13.500 francs…)

« Le sombre mai », je me dis quelquefois (du titre d’un très vieux poème de Claudel, homme que je déteste mais non ce poème à coup sûr). Le sombre mai moins par aussi son contact assez glacial cette année que par la crainte de vous avoir déçu et déplu. Ces deux à trois derniers mois ont été maléficiés assez savamment (comme j’écris ces mots Michel Carrouges téléphone et me dit qu’il en a été encore moins bien pour lui : sa mère est morte, une de ses petites filles a mangé le contenu d’une boîte de suppositoires, une autre a cassé une aiguille d’horloge et l’a laissé tomber dans le berceau de son petit frère). Pour moi je n’ai fait qu’aller de tourments en malaises. C’est à peine si l’on ose vous confier cela, même pour s’excuser comme à un dieu de la sérénité qui ne pourrait faire que détourner les yeux. Il n’empêche qu’on a tout à attendre de lui… » (citée in Fleur de Lune n° 2).

La prestigieuse vente Breton à Drouot, en avril 2003, a permis la remise au jour de plusieurs documents fourréens dont, faute de pouvoir les acquérir pour son propre compte, l'association a opéré le recensement (in Fleur de Lune n° 8).

Pour la petite histoire, tout ce que l'on peut préciser aujourd'hui, sans trahir aucun secret, c'est que les fameuses "perfidies" dont Breton sentait Fourré « atteint » émanaient d'un entrefilet d' Opéra , hebdomadaire des lettres, des arts et des spectacles paraissant encore dans les années cinquante :


BRETON RENIE UN SEPTUAGÉNAIRE

André Breton vient de se brouiller avec sa dernière découverte littéraire, Maurice Touré (sic), septuagénaire, surréaliste et industriel. René Bazin l'avait découvert avant lui, il y a 25 ans. Breton avait fait publier l'unique roman de son protégé, mais Touré (re-sic) a voulu continuer. Il a engagé deux dactylos pour taper ses œuvres. Le pape du surréalisme, qui lui trouvait du génie, le traite maintenant d’ « affreux littérateur »

Opéra, décembre 1950


Touré  ? Est-ce par allusion à la couverture de la Nuit du Rose-Hôtel, illustrée par une photo de la tour de Cornillé-les-Caves, près d'Angers ? La coquille, volontaire ou non, vaut son pesant d'or. Faut-il préciser qu'à Opéra sévissait déjà un jeune loup aux dents longues nommé Jean Cau, qui se piquait alors de faire des étincelles poétiques dans la N.R.F. ? Le futur secrétaire de Sartre, devenu ensuite l'un des derniers thuriféraires de Montherlant, s’il disposait de quelques accointances littéraires au sein du groupe surréaliste, aurait pu avoir vent, pour en faire son miel, de l'impatience bien réelle de Breton à l'égard de la sollicitude excessive de Fourré. Quand Jean Cocteau tente de gagner la confiance de Fourré pour se réconcilier avec Breton, Jean Cau jette de l'huile sur le feu … Éperdu - et perdu - dans ces méandres, Fourré transmet tout à son "maître" et cadet de vingt ans.

À la même époque, un entrefilet tout aussi venimeux des Lettres françaises témoignait déjà de l'irritation de la presse parisienne contre l'indépendance d'esprit de Breton, qui n'avait besoin d'aucune caution idéologique pour légitimer ses "révélations" personnelles, comme, avant Fourré, celle de Malcolm de Chazal, Mauricien inspiré. Au moins, sur le plan littéraire, partageait-il avec son vieux frère ennemi Paulhan un goût, alors inavouable, pour le baroque, voire le précieux ou le brut, heurtant de front l'"esprit français", toutes tendances confondues.

En témoignera encore, cinq ans après, à propos de la Marraine du sel , l'acharnement délétère d'André Rousseaux contre Fourré, qui, à l'instar de l'historien Maurice Nadeau, feignait de prendre appui sur la défense et l'illustration du surréalisme d'hier pour mieux l'enterrer aujourd'hui. Déterminante serait, à cet égard, la publication de la correspondance de Breton avec Paulhan, dont un biographe du premier (Mark Polizzotti) a déjà laissé percer quelques accents dissonants à propos de la collection Révélation , à la publication avortée après un seul numéro, le Rose-Hôtel , pourtant non dépourvu de retentissement malgré son insuccès commercial. Elle était, chez Gallimard, la rivale de la collection Espoir , dirigée par Albert Camus, devenu le véritable chef de file de la nouvelle génération littéraire "non-alignée" (sur la recommandation de Sartre, il y inscrira le premier livre de Colette Audry, future fourréenne de choc).

Que le lecteur se rassure, nulle querelle d'"affreux littérateurs" ne semble exercer la moindre prise sur la correspondance Fourré-Breton. Nous avons là, selon l'exigence que Julien Benda – éminence grise de la NRF – avait jadis formulée, deux "clercs" qui se refusent à trahir leur propre cause en se mêlant au vacarme des "laïcs". Indifférent aux idées générales, Fourré, pour sa part, ne se soucie guère que de l'œuvre qu'il vient d'accomplir, en sublimant à l'intérieur du genre romanesque la matière de sa propre mémoire (jouant sur le double sens du terme, il se considère lui-même comme l'"annaliste" du Rose-Hôtel ). À partir de cette entreprise éminemment spirituelle, dans tous les sens du terme, une telle œuvre mérite que l'on mette tout en… œuvre pour la servir, et non pour l'asservir à quelque cause extrinsèque que ce soit. Publication en librairie, dans la presse et en conférence sont alors requises, sans négliger toutes les formes de publicité possible, dans lesquelles, au cours de sa carrière intermittente d'"attaché commercial", Fourré semble être passé maître.

Dans la fièvre de la révélation , Breton semble d'abord se prendre au jeu, allant jusqu'à ordonner lui-même la fameuse séance de lecture à l'hôtel Littré, genre de sauterie déjà très démodé à l’époque. Puis, comme il arrive dans les plus nobles entreprises, quand le succès immédiat n'est pas à la hauteur des espérances entretenues, l'exaltation retombe, les affaires courantes reprennent, les soucis domestiques remontent à la surface, la dépression gagne du terrain. Pendant ce temps, Fourré, imperturbable, continue à dorer la pilule à son illustre interlocuteur, tout en se la dorant à lui-même, car, en son for intérieur, il l'adore, comme il s'adore lui-même, dans sa vieillesse pas si dorée que ça. Comme travail d'écriture, le Rose-Hôtel , c'est déjà de l'histoire ancienne. Le nouveau, c'est Tête-de-nègre , et, si Gallimard ne suit pas, qu’importe, on fera La Marraine

Mais Breton, lui, a décroché. Il a d'autres chats à fouetter. Fourré serait-il devenu envahissant ? On peut d'autant plus le craindre que Breton, pour sa part, persiste à jouer, en mémoire de Rimbaud, de Vaché, de Duchamp, l'indifférence en matière de littérature, sinon de poésie pure (la sienne, bien sûr, ou celle de ses "amis surréalistes"). Sous le rapport de l'histoire littéraire, une telle attitude fait, en réalité, figure de style plus retorse encore que toutes celles, frisées au petit fer, de Fourré : écrire de ne pas écrire, cette antiphrase éluardienne n'implique-t-elle pas, pour le poète à bout de souffle, le risque de s'égarer, à corps perdu, dans le siècle ?

L'idylle, entre les deux hommes, aura été brève, mais intense. Si l’évident déséquilibre de leur échange témoigne de la disparité de leurs situations respectives - côté Breton, quatorze lettres et deux cartes postales ; côté Fourré, cinquante-deux lettres ( !) - il n’en demeure pas moins que dans cette affaire, il n’y a ni gagnant ni perdant : chacun a beaucoup reçu de l’autre. Le cadeau fait par Fourré à Breton – un petit pendentif de bronze que Fourré qualifie de précolombien et que Breton porta jusqu'à sa mort – (« pourtant, écrivait-il en 1955, dans la dernière lettre qu’il adressa à Fourré, je n’ai jamais cessé de porter sur moi, pour tout talisman, le petit bronze dont vous m’avez fait présent, celui où un petit fouleur de lune, au pourpoint à sept côtes, brandit le soleil ») en constitue l'empreinte durable, envers et contre tout.

Comme clef intellectuelle du coffre "surréaliste", la superstition animiste ne ferait certes pas davantage l'affaire de Benda que la foi religieuse, l'implication idéologique ou l'engagement politique.

Reste donc à préjuger d'un plus sûr réalisme.

Les lecteurs de Fleur de Lune devront ronger leur frein pendant huit ans avant de le déchiffrer eux-mêmes entre les lignes.



B. Duval