En direct de Radio-Rennes, le 27 décembre 1952 …

L’interview que l’on va découvrir est la seule dont, pour l’instant, nous ayons pu découvrir la transcription. Nous avons été mis sur sa piste par une lettre de Fourré à Breton (rédigée sur trois cartes postales représentant des détails de la tenture de l’Apocalypse d’Angers), et l’avons ensuite aisément repérée dans la collection, conservée à la B.N, du Courrier de l’Ouest qui en a reproduit le texte, quelques mois plus tard. Fourré s’est exprimé plus d’une fois à la radio ; mais pour l’instant, nous n’avons pu retrouver ces émissions dans les archives de l’INA – il n’est d’ailleurs même pas sûr qu’elles aient été conservées.

Ce texte est donc précieux, et à plus d’un titre : il fait en effet – brièvement, mais qu’importe – le point sur l’état d’esprit de Fourré, en ces années 1951-52 où l’aventure du Rose-Hôtel commence à s’éloigner de son vécu quotidien. Fourré ne fait plus la une des gazettes locales ; les journalistes de Paris ont cessé de le louer – ou de l’éreinter (voir ci-après). Autour de lui, le silence retombe, encore alourdi par le ralentissement très net de ses échanges épistolaires avec André Breton, qui a presque entièrement cessé de répondre à ses lettres. On trouvera tous les détails sur cette évolution de leurs relations dans le présent numéro de Fleur de Lune .

Contre ce silence, Fourré lutte par le travail. On verra, par ses réponses, qu’il est en plein dans l’écriture de ce Tête-de-Nègre que Gallimard, après bien des remaniements, des atermoiements et des refus, finira par accepter, mais trop tard : Fourré ne le verra jamais publié de son vivant. Les quelques remarques qu’il fait ici sur son travail dessinent à grands traits la psycho-géographie de l’auteur et livrent d’intéressantes indications sur le climat dans lequel il abordait l’écriture de ce deuxième roman – devenu le troisième dans son trop bref catalogue.

Une expérience littéraire située entre les deux pôles nominaux aussi différents que ceux de René Bazin et André Breton n'est certes pas une expérience banale.

C'est celle de M. Maurice Fourré, auteur de La Nuit du Rose-Hôtel.

M. Maurice Fourré habite Angers, mais c'est toute la région de l'Ouest dont il a su exprimer la poésie ; et il aime à se retrouver aussi bien à Rennes qu'à Nantes ou au Croisic.


C'est en ces termes qu'A-M Roselet préfaça l'interview qu'elle allait prendre pour la radio et qui fut transmise sur les ondes de Rennes-Bretagne le 27 décembre dernier (1952). Interview parfaitement spontanée de part et d'autre et qui n'avait bénéficié d'aucune préparation d'aucune sorte. D'Où SON INTÉRÊT EXCEPTIONNEL POUR ÉCLAIRER LA PSYCHOLOGIE – TRÈS SUBTILE – du grand écrivain à qui l'on doit La Nuit du Rose-Hôtel.


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Nous sommes très reconnaissants, Maurice Fourré, de cette visite d'amitié que vous nous rendez au studio de Rennes. Il est vrai que vous le connaissez déjà puisqu’il y a deux ans, vous êtes venu aimablement nous présenter votre livre, La Nuit du Rose-Hôtel, qui venait alors de paraître.



- Oui, je garde un excellent souvenir de cet accueil, et je suis moi-même très reconnaissant de la gentillesse et des encouragements que j’ai trouvés ici.

- Mais savez-vous que le choc de surprise provoqué par La Nuit du Rose-Hôtel n'est pas épuisé ? Vous y marquiez la nouvelle inflexion d'une courbe biographique extrêmement curieuse et qui a été soulignée à juste titre.

- Oui, dans le sens de la durée, cette courbe a suivi des interruptions. J'y ai plusieurs fois marqué, à la suite d'évènements importants, des moments de silence.

- Un impressionnant silence, a-t-on dit.

- Oui. Le grand poète Reverdy a dit en effet que ma vie était marquée par un impressionnant silence qui n'est pas sans m'impressionner moi-même car je suis apparu deux fois comme un débutant.

- Deux débuts, deux pôles marqués par deux noms prestigieux, que vous rapprochez, tout différents qu'ils soient, par une commune reconnaissance.

— Oui, ils ont été pour moi extrêmement heureux et larges ; et l'un et l'autre m'ont donné les conseils les plus efficaces, les plus encourageants. Ceux de René Bazin remontent à une époque où j'apparaissais devant lui comme un petit débutant. C'était avant 1900. Il était au Bourg-de-Batz et il écrivait des articles pour défendre les falaises que les carrières étaient en train d'abîmer. Il me disait de ménager les nerfs de mes lecteurs, de leur plaire et de faire plus souvent se marier mes héros, d'en faire moins de suicidés. Car ma jeunesse croyait nécessaire, pour corser l'événement, de se tourner vers des dénouements noirs.

    - Avec André Breton, vous avez eu une tout autre expérience?

    - J'ai rencontré dans André Breton un homme tout à fait extraordinaire, prodigieux. J'ai une profonde reconnaissance pour lui et pour le sort qui m'a fait rencontrer un homme d'une telle étendue d'intuition, d'intelligence, et d'un tel rayonnement de génie. Je le dis avec toute la reconnaissance que je lui dois et qu'il mérite.

    - Il y avait, disiez-vous, chez Breton, une grande largeur de vues, du fait que, reconnaissant en vous une part de spiritualité, il ne vous en avait pas tenu rigueur …

    - Peut-être, ces choses-là, on ne les sent pas très bien soi-même ; ce sont des interprétations qui nous sont données par les uns et les autres. Breton avait très bien vu que le surréalisme était une chose tellement expressive de l'époque actuelle qu'il pouvait contenir les courants les plus divers, même ceux qu'un auteur ne pouvait pas discerner complètement en soi-même ou qu'il n'avait pas tenu à exprimer.

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    Aujourd'hui, Maurice Fourré, vous venez trouver à Rennes "un belvédère d'où vous regardez l'Ouest", votre grande passion.

    - Rennes mérite certainement d'être un belvédère, mais je ne m'y avance que très réfléchi. C'est seulement pour moi un carrefour vers la Bretagne intérieure.

    - Après que la Loire ait été votre "couloir de départ".

    - La Loire a peut-être transformé mon roman rose comme une petite nacelle fleurie sur de l'eau. Maintenant je vais chercher d'autres tonnelles plus bleutées, plus nocturnes : la forêt de Brocéliande.

    - Mais dites-moi, Maurice Fourré, il est fréquent qu'on vous imagine originaire de l'Anjou ou de la Touraine, "ce carrefour en fleurs" dont vous avez évoqué la poésie en fulgurantes images dans La Nuit du Rose-Hôtel …

    - Si j'étais un homme de l'Ouest, je n'aurais peut-être pas ce mouvement de rapidité pour y venir, pour le pénétrer. J'y vivrais, j'y serais entièrement, peut-être n'aurais-je pas ce désir d'y être, pas plus que je n'aurais la conscience d'y être.

    - C'est très juste. Mais quoi qu'il en soit, cet amour de l'Ouest ne vous quitte pas, vous l'avez gardé à Paris, dans l'Est, lorsque vous y habitiez. Et maintenant vous travaillez à un autre ouvrage, qui va vous faire abandonner le Val de Loire pour aborder « la voisine Bretagne et ses brumes mystiques », que vous évoquiez déjà dans le Rose-Hôtel.

    - Oui, c'est vers le Blavet que je me dirige, un Blavet qui possède moins de cube, de volume.

    - C'est la Bretagne intérieure qui vous intéresse, la Bretagne « réduite à son âme ».

    - Mais je fais partir mon personnage, comme l'autre, de la Mayenne, cette patrie du Douanier Rousseau ou de l'auteur d'Ubu-Roi. Celui-ci, il partira de Château-Gontier, mais il filera sur l'Ouest.

    - En somme on retrouvera l'un des personnages du Rose-Hôtel. Mais ce nouvel ouvrage sera-t-il un simple complément du premier ?

    - Il sera peut-être différent par un changement de coloration. Le Rose-Hôtel avait la couleur d'une aurore. Celui-ci prendra la clarté cuivrée d'un couchant, en attendant un autre ouvrage, mais rien ne presse, un autre roman qui aurait une couleur bleu nuit …

    - Bleu-nuit, avez-vous dit, cher Maurice Fourré. Mais vous ne pensiez peut-être pas au plus beau des bleus, celui de la nuit de Noël ?...



    Courrier de l'Ouest, 9 janvier 1953