Le papillon de Neige

Une nouvelle de Maurice Fourré
(1956)

Souvenir d'enfance.
Dans un petit collège de l'Ouest où je poursuivais mes études, mon camarade le meilleur était Dominique, qui était né au Caire d'un père français et d'une mère syrienne.
Dominique était brun comme sa mère, mais il avait les yeux bleus de son père. N'ayant jamais quitté l'Afrique avant l'âge de douze ans, il gardait la nostalgie du soleil et du monde oriental. Il s'adaptait mal parmi nous. Arrivé depuis un semestre, la mémoire remplie du cri des âniers dans les rues égyptiennes et du silence des sables où se dresse le cône rose des Pyramides, Dominique était réfractaire aux appels glauques de la mer occidentale; et l'invitation des légendes celtiques paraissait inquiéter son rêve plus limpide...Sans doute chérissait-il son père armoricain; mais l'enfant était surtout le fils de sa mère levantine.
Dominique était trop ambigu, il était singulier. Nos camarades de la classe de cinquième l'aimaient peu; et le professeur, pourtant débonnaire, semblait l'ignorer ou même le dédaigner...Dominique devenait un peu plus chaque jour mon ami. Je croyais deviner son âme, inquiète et partagée. Je l'estimais, dans son être élastique et secret, que mûrissait en silence le drame du partage vital et d'une catégorique transplantation, qui marquait cet enfant d'une politesse mélancolique et raffinée.
Dominique avait été invité plusieurs fois pour un goûter dans ma famille. Il avait un peu déconcerté mes parents, sans toutefois les rebuter. Moi-même j'avais été convié à venir certains jeudis pour rencontrer Dominique dans le jardin qui entourait sa maison. Son père et sa mère ne s'occupaient point de nous. Une dînette, mêlée de sucreries exotiques, nous attendait dans un menu pavillon. Pas de jeux bruyants. Dominique et moi, nous parlions, ou plutôt j'écoutais Dominique. L'Égypte et le monde musulman se dressaient devant nous. Assis sous les épais feuillages d'un chêne-vert qui pressait la muraille granitique, les heures glissaient comme une eau parée de reflets pesants.
Dominique souvent se taisait. Ses yeux étincelants regardaient les nuages trop gris pour lui, le ciel où ne planeraient jamais, dans l'immobilité d'un bleu inaltérable, les vautours égyptiens aux têtes mobiles.
Mon ami avait souvent froid. Au premier frisson du vent, il prenait son manteau. Nous parlions. Dominique rejoignait ses parents. Et moi, je revenais dans ma maison, sous le ciel breton.

***



Notre professeur de cinquième, M. Beaufils, qui me donnait des leçons particulières pour m'enseigner les rudiments de la langue grecque, me parlait de Dominique.
L'enfant de la Méditerranée orientale paraissait l'obséder.Beaufils m'interrogeait trop souvent sur les souvenirs que Dominique avait rapportés du Caire. Il me demandait tout ce qu'il avait retenu d'un lent voyage où il avait remonté le Nil avec son père, sur une tartane, jusqu'aux Cataractes, et ce qu'il avait entrevu des prestiges helléniques à Alexandrie, en Crète ou dans la Sicile. Pourquoi le professeur n'interrogeait-il pas lui-même Dominique, durant les classes où son enseignement évoquait la Grèce et les Pharaons millénaires, ni sous les préaux du collège?
L'élève rêveur lui eût répondu probablement fort poliment.
Plusieurs fois je m'en étais ouvert à M. Beaufils, et j'en avais parlé à Dominique. Le Maître éluda cette offre.
M. Beaufils glissait tôt dans le silence, je me taisais aussi. Et nous regardions ensemble le ciel occidental, multiple et changeant.
Sous les splendeurs mélancoliques du passé, l'Orient s'évanouissait...
— Notre leçon d'aujourd'hui est finie, disait M. Beaufils.
Je murmurais
Finie..!

***



L'hiver approchait.
Des nuages passaient sur les toits qui entouraient le clocher roman. Le chant des oiseaux s'était tu. Au moindre souffle de l'air, les dernières feuilles nous quittaient, hors des branchages desséchés. Seuls les pins et les chênes-verts nous assistaient sur les rocailles moussues.
Dominique, emmitouflé de lainages, avait toujours froid. Ses regards étaient continuellement inquiets et tôt baissés. Rien ne l'intéressait plus, pas même de parler des horizons éclatants d'où il était exilé. Il semblait que rien ne put le détourner de sa méditation muette et découragée.
Alors se produisit un incident, étrange et imprévu, qui allait tout changer... C'était par un matin de ciel noir, pendant le cours de grec.
M. Beaufils interrogeait Dominique et, à notre grand étonnement, il lui avait posé une question qui mettait en jeu les souvenirs que pouvait avoir conservés Dominique des moments qu'il avait vécus parmi les vestiges du monde antique. Dominique paraissait s'animer peu à peu.
Le professeur l'encourageait avec une douceur soudain intéressée.
Tous les deux se transfiguraient devant nous.
Dominique faisait-il ses premiers pas dans la voie des consolations d'un moment d'oubli?...Visiblement mon ami désirait mieux comprendre ce qu'il avait pu voir sur les bords du Nil ou dans les îles couronnées de souvenirs helléniques. Il posait de timides et vives interrogations. Il se sentait soutenu. Il acceptait l'ordre du maître, avec une prompte et souple douceur.
M. Beaufils, penché dans sa chaire, les yeux fixés sur l'élève, oubliait-il cette impatience, cet agacement qui l'avaient peut-être secrètement animé vis-à-vis d'un enfant qui avait vu et touché tant de choses que lui-même, chargé de les enseigner, ne connaissait que dans l'univers des livres? Trouvait-il tout à coup une passerelle de bienveillance et de charité vers l'enfant oriental, qui reniait l'occident celtique, dont lui-même, malgré la formation gréco-latine que réclamaient ses fonctions, était tout passionné?...
La classe entière se taisait, devant cette rencontre scolaire de l'Orient et de l'Occident, qui rapprochait le maître de l'élève insolite.
Mais tout va changer.
C'est la fin...
Soudain Dominique s'arrête de répondre.
Il ne regarde même plus le professeur, qui s'impatiente.
Les yeux de Dominique se fixent sur la fenêtre.
Répondez! lui dit M. Beaufils. Et regardez-moi!...
Pas de réponse encore.
Les prunelles de Dominique sont toujours fixées sur la fenêtre, et regardent à travers les vitres.
Alors j'ai tout compris!...
Un papillon de neige vient de glisser du ciel, volatile avant-coureur de la blanche conférie hivernale, que l'enfant levantin n'a jamais vu couvrir la terre de ses floraisons muettes.
Émerveillements. Les lèvres de Dominique murmurent:
— De la neige!...Mon Dieu, la Neige!...
Je me lève hors de mon banc et je prononce:
— Monsieur Beaufils, c'est la toute première fois de sa vie que Dominique voit la neige...
Alors le professeur comprit lui aussi.
M. Beaufils était souriant. Dominique, illuminé, radieux, souriait lui aussi.
Merveilleuse et pressée, tombait la neige.
Attendrissements:
Asseyez-vous, mon petit Dominique, et regardez la neige de notre pays!.


Maurice Fourré
Le Pavé (Journal des étudiants d’Angers, 1956)