de l'Anjou à l'Ankou

Nul n'est prophète en son Paris. Fourré moins que tout autre, qui n'est jamais monté à la capitale que par intermittences, sans y connaître le moindre succès de librairie. En mai 2002, son "actualité culturelle" (comme il n'aurait pas dit lui-même), c'est dans sa propre région qu'il faut la chercher. Une région tout entière exaltée par ses livres, à partir de repérages hallucinés, de l'Anjou à la Bretagne, en repassant par la Touraine et le Maine, vous connaissez? Cours d'eau: Mayenne; département: Mayenne; chef-lieu: Mayenne; sous-préfectures: Laval, Château-Gontier (j'ai déjà oublié la troisième, qu'elle ne m'en veuille pas).
Dans mon ignorance géographique nationale, j'ai appris, voici quelque trente ans, l'existence de cette ville doublement moyenne en lisant Tête-de-Nègre , le troisième et avant-dernier roman de Maurice Fourré, publié chez Gallimard un an après sa mort, en 1960. C'est ainsi qu'avant même d'avoir pu dégotter chez quelque bouquiniste que ce soit le plus minime exemplaire de la Nuit du Rose-Hôtel , dont l'oracle Breton disait monts et merveilles dans sa préface (recueillie dans la Clef des champs) j'ai découvert en Suisse, au grand scandale d'un voisin antillais, l'irruption du surréalisme dans le roman de moeurs provinciales.
Une province, donc, aussi étouffante qu'il se doit, vite quittée, non pour Paris et son renommé Rose-Hôtel (en "réalité" l'UNIC hôtel, rue du Montparnasse) mais pour une autre province, à l'origine un autre pays, et pour ainsi dire un autre monde: celui des contes et légendes celtiques. De l’Anjou à l’Ankou, en quelque sorte. Au cours de cette première lecture, j’étais bien trop occupé à explorer l'imaginaire de l'auteur, en relation substantielle avec la tradition fantastique et la modernité psychologique de certaines profondeurs, pour me soucier de la réalité manifeste du territoire parcouru : de Château-Gontier au domaine du baron de Languidic, c'était, sur le plan symbolique, le château qui comptait. Il me fallut attendre d'assister, en 1998, aux répétitions puis, en 1999, à la création du spectacle adapté par Claude Merlin des quatre romans de Maurice Fourré pour m'interroger sur la réalité tangible de ce "Versailles de la douleur" que quitte, dès la seconde partie de Tête-de-nègre, le fils Affre dédoublé.
Grâce à l'artiste contemporain Paul-Armand Gette, qui, au Carré des Ursulines - Centre culturel récemment promu "scène nationale" - a lui-même pris l'initiative, à l'occasion du mai des libraires, de venir y faire une "lecture" fourréenne, je sais aujourd'hui que Château-Gontier existe, et son énorme hôpital dix-neuvième qui, majestueusement reflété dans les eaux de la Mayenne, en est aujourd'hui le seul véritable château (l'autre, qui donne son nom à la ville, n'y a même pas laissé des ruines). "Artiste contemporain", dites-vous, mais de quoi se mêle-t-il, celui-là? Et puis, d'abord, qui est-il, pour venir ainsi faire la leçon aux Mayennais sur leur propre patrimoine? Gette, je le connais de nom — et de réputation — depuis aussi longtemps que Fourré, c'est dire! Tandis qu'en 1964 je lisais fiévreusement Breton à la Bibliothèque municipale de Nice, il avait lui-même, l'ayant personnellement fréquenté, laissé des traces surréalisantes dans les fondements de l'École artistique de cette ville, qui faisait alors florès dans l'opposition néoréaliste, d'origine néodadaïste (Klein, Arman, Raysse et Ben. Gette, en dépit de sa notoriété internationale, c'est encore de la nouveauté, parce que, comme Fourré lui-même, il n'est toujours pas (ne sera jamais ?) définitivement classé. De son propre aveu, il "travaille sur les lisière", j'entends par là qu'il matérialise, par l'exposition de l'objet, les relations, de préférence érotiques, entre les règnes, les espèces et les catégories. La dernière expo que j'aie vue de lui, c'était, il y a une bonne dizaine d'années, à Bruxelles, en hommage à Magritte, qui toute sa vie a habité le faubourg de...Jette: à côté d'un tableau du grand surréaliste belge suggérant l'immatérialité de la pierre, Gette avait exposé la pierre réelle, sur laquelle était posé un pétale de rose...rose, identique à ceux dont il tapisse amoureusement le corps de ses modèles photographiés: à qui jette un coup d'oeil, on ne jette pas la pierre.
La rose, voilà qui, comme dirait Raymond Hains, l’autre artiste contemporain expert en correspondances onomastiques, "nous ramène à" la Nuit du Rose-Hôtel, dont la fameuse couverture rose, saturée de reflets, est elle-même sertie par Gette d'une couronne de roses. Heureuse correspondance avec un plan de la Colonne Maurice , premier volet de ma vidéo sur Maurice Fourré, où ce même Rose-Hôtel est suspendu au milieu d'un buisson de roses, le long d'un...fourré. Ce n'est pas d’ailleurs ce premier film vidéo que l’AAMF avait été aimablement invitée à présenter au Carré des Ursulines, mais bien le second du diptyque : Chez Fourré l'Ange vint, enquête littéraire sur la vie et l’oeuvre de Monsieur Maurice. Dans la chapelle du Généteil, le commissariat artistique du Carré présentait T'es fâché, une installation subtilement féministe de Françoise Quadron dont la première oeuvre exposée, une bannière photographique suspendue au plafond à la manière des tentures de l'Apocalypse à Angers, figurait... un buisson de roses, sans épines. Si Paul-Armand Gette n’avait pu exposer, cette fois-là, son hommage photographique à Fourré, il n'en était pas moins présent à la chapelle du Généteil, sinon par l'esprit, du moins par le motif. Dans sa quête personnelle des lisières, l'artiste contemporain ne laisse pas d'explorer celle qui, malheureusement, subsiste encore aujourd'hui entre les arts plastiques et les arts littéraires. Il nous a confié qu’à son grand regret, il n’avait pas réussi à susciter l'intérêt des étudiants de l'École des Beaux-arts d'Angers, pour l'oeuvre de leur concitoyen. À Château-Gontier, il a choisi de prononcer une conférence – ou plutôt, à l'anglaise, une lecture, ponctuée des diapos qui auraient pu servir à composer son installation. Mais rien ne se perd : le texte de la conférence est publié in extenso par la revue le Livre et l'Art, une production du Lieu unique qui occupe aujourd'hui à Nantes les anciens ateliers de fabrication des petits-beurre LU. Bertrand Martin, son directeur, était venu de Nantes tout exprès, en ce 23 mai fourréen, pour la lecture de P.A. Gette, joliment intitulée ... Le Solstice des Passions.

Bruno Duval