La Marraine du Sel

par Julien Lanoë


Et voici pour compléter ce dossier, un article de Julien Lanoë à propos de La Marraine du sel, paru dans la NRF d'avril 1956 (pp 724-726). Un récit aérien, vif et rapide, empreint de tristesse languide, de nostalgie et d'ironie distante, et il évoque pour la première fois l'existence d'un récit inédit, Tête-de-Nègre, dont il connaît déjà diverses versions à l'état de brouillon, faisant ainsi le lien entre les personnages centraux des trois romans, sans cacher son appréhension que l'oeuvre de Fourré, trop déroutante pour l'époque, atteigne jamais le grand public.

L'auteur de La Marraine du sel, averti d'un danger qu'il ne pressentait que trop, remercie néanmoins son ami de l'avoir ainsi confronté à lui-même et d'avoir tenté cette sortie vers l'extérieur, et il lui écrit quelques jours plus tard :

Quel bel article, et de quelle allure, vous m'avez fait dans la NRF, pour le Rose-Hôtel et La Marraine du Sel ! Je ne sais comment vous en remercier ; mais tout autant je suis pris par l'émoi de l'évocation de ces Marraines agonisantes "grandes dames" pâmées dans les glissements déchirants, à la lisière de l'heure immense. Vous m'avez confronté avec la hantise de mon inspiration profonde - où le rire s'enlace aux familiarités funèbres. Déjà des amis me font compliment de votre beau texte, qui m'honore. Mon ami, je vous remercie profondément, comme aussi de l'efficacité de votre propos, en faveur de ces livres à la bordure des habitudes du public, souvent troublé par les mariages trop étroits du rire et de l'intention profonde. Poète, vous m'avez traité en poète ; et j'en suis tout ému et confus - encouragé. (Lettre de Maurice Fourré à Julien Lanoë, avril 1956).




Maurice Fourré : La Marraine du Sel, aux Éditions Gallimard

"Dans certaines régions de l'Ouest, on appelle Marraine du Sel la femme assistante qui présente le mignon catéchumène au moment où le célébrant lui impose le sel amer".

Il faut reconnaître que les parents ne donnent guère à leurs enfants que du sucre - ou des coups. À d'autres personnages, non moins importants, revient le soin de leur enseigner l'amertume de la vie, les fruits acides du savoir, à d'autres le soin de les dépuceler, de les révéler à eux-mêmes et de les affronter avec leur destin. Les fées, penchées sur les berceaux, même les plus gracieuses, font office de sorcières : elles décochent le bien et le mal, le poison et l'antidote, le charme et la terreur.

Plus évidente apparaît la distinction fondamentale entre les deux familles humaines que Max Jacob avait nommées les ruisselants, et les perméables. Les ruisselants, fermés à toute influence, centrés sur eux-mêmes, rebelles à toute poésie, s'opposent radicalement aux perméables, alourdis par les songes et les belles chimères, et séduits par les attraits du risque. Les premiers ne doutent de rien et se méfient de tout. Les seconds sont des proies offertes aux bons et anges mauvais anges : plus faibles devant la tentation, mais plus prompts à saisir les inspirations heureuses. Si le mariage renforce l'imperméabilité des uns, il fera des seconds, même au sein de l'état conjugal, d'éternels célibataires.

Telles que nous les connaissons par La Nuit du Rose-Hôtel, par Tête-de-Nègre (encore inédit), par ce nouveau récit qui vient de faire surface, si humiliée ou si équivoque que soit leur position sociale, les Marraines de Maurice Fourré sont toujours de grandes dames. Grandes par leur ascendant sur les hommes, par cet air dominateur que cachent, sous l'onction du sourire et sous la bure anonyme, certaines religieuses dévorées d'une ambition trop humaine. Grandes par la violence de leurs désirs, de leurs souffrances à corps perdu, par leur façon d'affronter la défaite, les yeux ouverts, comme des figures de proue.

Le récit de l'agonie de Mariette Allespic est le thème central de La Marraine du Sel. Tous les autres thèmes, joyeux, malicieux, épiques ou lyriques, tirent leur meilleure résonance d'un chatoyant effet de contraste avec le récit entrecoupé, entrelacé, de cette agonie essentielle.

Il est vrai que Maurice Fourré est un maître du genre. Comment aurions-nous oublié les dernières heures d'Évangéline dans l'arrière-chambre de l'Île Feydeau, à Nantes, et celle d'Hermina Gouverneur à l'hospice de Montevideo ? La langue poétique de Fourré, qui se complète à l'occasion en des mièvreries agaçantes, et qui ne craint pas d'abuser des adjectifs ornementaux, prend une beauté d'airain et un velouté d'orgue quand s'élève le chant de ces femmes mourantes, et que la nostalgie, l'amertume, la tendresse pénètrent d'une telle densité humaine et d'une telle musicalité les accents qui préludent au silence, "à l'heure sonnante du grand débat".

Et ces héroïnes crucifiées redeviennent "de toutes petites filles dans la familiarité caressante et les tremblants attouchements de la mort". C'est à la fois en clinicien, en peintre, et en confesseur que Maurice Fourré se penche sur la surface de chair qui emprisonne l'âme, sur les stigmates de la misère et de la lassitude, sur les visages distendus et vernissés par le ruissellement des plaisirs et des larmes.

Et cependant, La Marraine du Sel s'offre comme un livre aérien, comme un récit vif et rapide, fertile en sinuosités surprenantes et bien enraciné dans la géographie. Albert Thibaudet l'eût aimé, ne fût-ce qu'à ce titre. Comme le Château-Gontier de Tête-de-Nègre, Richelieu, sur la bordure indécise de la Touraine et du Poitou, apparaît comme une de ces "charmantes cités au magique sommeil" où Maurice Fourré se plaît à enfermer les rêves les plus explosifs. Le héros du livre, "languide et bondissant enfant", tourne dans un cercle enchanté, tantôt entraîné vers Loudun, ville de l'arsenic et des bûchers, tantôt vers la Vendée militaire et forestière, tantôt vers Chinon, ville de Rabelais, du vin rose et du rire énorme, tantôt vers Tours et Amboise, villes de reflets et de passions alanguies, tantôt vers Nantes où bouillonne une jeunesse désinvolte et gourmande.

Entre les femmes dévorantes et les jeunes gens brutaux et avides, voici les hommes, effacés et humiliés, dont Maurice Fourré se fait l'interprète attendri : les Ambassadeurs du Rose-Hôtel, Hilaire Affre de Tête-de-Nègre, Abraham Allespic, de la Marraine, les vieillards professionnels, faibles jusqu'à la complaisance, craintifs jusqu'à la lâcheté, mais si pétris d'expérience amoureuse, si perméables à la pitié, si sensibles à toutes les douceurs de l'existence, si prompts à se faire oublier, à souffrir en silence, qu'ils finissent par retrouver une véritable dignité dans l'exercice de la politesse, de la patience et du renoncement.

Le grand public se refusera-t-il à voir en Maurice Fourré un auteur déroutant ? Il n'a d'autre ambition, dit-il, que de "faire naître de belles ombres". Mais il "déplace toutes les questions", et les esprits cartésiens n'aiment pas le mélange des genres, la narration directe mêlée à l'effusion lyrique, la chanson populaire narguant la tragédie, l'humour coudoyant le funèbre, l'expérience vécue, intimement mariée avec le rêve. Encore moins goûtent-ils cette parodie de la poésie dont l'ironie distante de Fourré leur offre à chaque page des exemples sacrilèges, sous forme d'un faste verbal qui tient le lecteur sur ses gardes, énerve son attente, et l'étourdit sur place.

Son oeuvre est grave, parce que l'auteur, se considérant comme son propre spectacle, et ayant réussi à projeter sur le papier la réalité qu'il survolait (sa réalité intérieure), subjugue notre attention, avive notre pitié, et nous entraîne avec lui dans ces hautes régions où l'on devient "pèlerin de toujours autre chose".

Une prière enfin : relisez La Nuit du Rose-Hôtel. Elle me permettra de conclure en empruntant la voix de Baudelaire : "Le prologue est fini, et je puis promettre au lecteur, sans crainte de mentir, que le rideau ne se relèvera que sur la plus étonnante, la plus compliquée et la plus splendide vision qu'ait jamais allumée sur la neige du papier le fragile outil du littérateur".


Julien Lanoë