Fourré au moulin


Tout au long des années cinquante - les dix dernières de sa longue existence -, Maurice Fourré, parallèlement à la rédaction et/ou au remaniement de ses trois derniers romans, a prêté sa plume au Courrier de l'Ouest, quotidien régional dont il connaissait de longue date le di-

recteur, bien nommé Langevin. S'il y a publié des nouvelles, c'était au sens littéraire du terme, n'ayant plus l'âge de faire carrière dans le journalisme. Mais il ne dédaignait pas pour autant les chroniques, les courriers littéraires ni les textes de circonstance, voire de complaisance, au sens fort du terme. Sans être régulière, cette collaboration était de nature à asseoir localement sa réputation de grand écrivain régional (mais non régionaliste), publié chez Gallimard. Rares étaient, autour de lui, ceux qui pouvaient en dire autant. Même si, à Paris comme en province, il n'était lu et apprécié que d'une minorité, on le considérait chez lui comme "le maître Maurice Fourré". Ayant cessé, au cours de cette période, de toucher les dividendes de la quincaillerie familiale, cédée à un tiers, la rémunération, si modeste soit-elle, de ses "papiers" ne devait pas non plus lui être absolument indifférente.

Travaillant sur commande, Fourré restait profondément lui-même, en toute liberté. Dans Maurice Fourré, rêveur définitif (Le Soleil Noir, 1978), Philippe Audoin a réuni avec délectation, pour leur impact biographique autant que pour leur qualité poétique, certains de ces textes de haute tenue littéraire. Il en subsiste bien davantage, inédits en librairie. Les Amis de Maurice Fourré sont donc, pour faire honneur à leur titre, les premiers à donner quelque diffusion à ces écrits depuis leur déjà lointaine parution dans le journal.

Nous n'avons pas voulu d'entrée vous proposer une nouvelle, ou autre texte d'inspiration strictement littéraire. Nous avons préféré choisir l'un des plus périlleux, et d'ordinaire les moins durables, parmi les exercices journalistiques: le compte-rendu de manifestation. Et ce pour deux raisons :


La première, c'est que la manifestation en question est d'ordre littéraire (signature d'écrivains au profit d'une institution caritative). En dépit des injonctions de Breton, qui s'est peut-être éloigné de Fourré pour cette raison, Fourré ne dédaignait pas d'assumer, en toutes circonstances, son identité d'homme de lettres. Il ne dédaignait donc pas, en son propre pays, le compagnonnage de moins inspirés que lui, sans nourrir pour autant la moindre illusion quant au bien-fondé de leurs prétentions personnelles (ni d'ailleurs, lors de ses séjours parisiens, sur celles d'écrivains plus heureux que lui dans la poursuite de leur carrière). Pour un tempérament tel que le sien, la duplicité, d'emblée repérée par Audoin n'était pas honteuse: c'est le fondement même de l'esthétique, et de l'éthique, baroque, définie bien avant lui par Gracian dans l'Homme de cour. Après avoir - d'une citation de Jarry - dit poliment son fait à Bazin (René) dans l'exergue de Tête-de-Nègre, il pouvait se permettre d'en faire autant à l'égard de Breton (André) dans son comportement personnel, aussi peu sectaire que possible, mais sans le moindre soupçon de carriérisme à rebrousse-poil (on ne "nous" apprécie pas à "notre" juste valeur, donc "nous" sommes "les meilleurs").

La seconde raison pour laquelle nous avons retenu, sous la plume de Fourré, ce compte-rendu en bonne et due forme d'une manifestation insignifiante, désuète et quelque peu ridicule en son déroulement compassé, c'est que son rédacteur en fait, à sa manière habituelle de conteur, une cérémonie: initiation à la gendelettrie, adoubement de chevaliers à la plume, servitude des signatures, bonne fortune des ventes, alibi caritatif de l'aide aux familles de marins perdus en mer, tout y dresse un tableau héroï-comique, voire au passage érotique, de la condition d'écrivain méconnu, naviguant lui-même, au fil de la plume, sur le frêle esquif de la mondanité associative.


Certes, là n'est pas l'essentiel d'une carrière, d'une vie, moins encore d'une écriture aussi prestigieuse, en sa substance fondamentale, que celle de Fourré, mais, par le biais du symbole, l'accidentel, en l'occurrence, peut rejoindre l'essentiel: qu'un vieillard aussi en forme ne donne pas forcément rendez-vous au

Mur des Lamentations.



Bruno Duval