Fourré/breton: brève rencontre


Voici donc, en illustration de ce qui précède, les envois de Maurice Fourré à André Breton, revenus à la lumière à la faveur de la vente Breton du mois d'avril 2003 à Paris. Cette correspondance date du printemps-été 1949. Les deux écrivains venaient de faire connaissance par l'entremise de J. Gracq et de M. Carrouges, au tout début de l'année. La Nuit du Rose-Hôtel >paraîtra quelques mois plus tard, à la rentrée 1950, annoncée par la parution de quelques chapitres dans Les Cahiers de la Pléiade, et entourée d' un luxe inouï de publicité et de mobilisation critique. C'est dans un élan d'euphorie et de reconnaissance éperdue que Fourré dédicace à Breton l'un des exemplaires de l'édition originale, "sur vergé de Hollande, ainsi que le tapuscrit. Tout cela en vain, finalement, puisque l'insuccès du livre a entraîné l'échec de la collection Révélation qu'il inaugurait, et dont Breton avait, dès février 1949, tracé le programme.

Dans un premier temps, Breton essaiera d'en consoler Fourré ("je vous sens quelque peu atteint par les perfidies de certains compte-rendus et échos de la presse. (...) Ce venin s'est exercé avec beaucoup trop de persistance contre moi pour que je ne sois depuis longtemps immunisé, mais je conçois que cela personnellement vous surprenne et même vous affecte". Mais il semble qu'ensuite, il ait tourné la page. Les lettres de Fourré "tout occupé de sa personne et de son œuvre, en avaient fait à ses yeux un raseur" selon Philippe Audoin qui a personnellement interrogé Breton à ce propos, n'en obtenant d'ailleurs que des "réponses évasives". Leur correspondance finira par mourir de langueur en 1955 - si on en excepte l'humble petit mot qui accompagne l'envoi du tapuscrit de Tête-de-Nègre, en 1958 (a-t-il eu une réponse ?) Elle se clôt réellement sur la lettre de condoléances de Breton au neveu de Fourré, Jean Petiteau, en juillet 1959 : "l'œuvre de Maurice Fourré est prise dans ses gloires; elle est de celles qu'on redécouvrira".

Angers - 5 mai 1949

Cher Maître et Ami,

Cependant qu'autour d'une œuvre nouvelle "Tête de Nègre", par moi progressivement préparée, se nouent les cercles de ma pensée, éclairée, nourrie par le rayonnement toujours plus grandissant sic de votre œuvre et de vous-même, je me fais joie soudain de vous adresser ces deux humbles images qui vous apportent l'hommage du cadre dont j'ai accepté l'éloignement pour mes années de mille rêves et d'efforts. Voici quelques journées, je suis descendu jusqu'à Nantes, où j'ai su tant vivre - et où m'assista tout soudain une fascinante image que j'y suivais et que vous savez bien, des années 1916... , et dont je crois avoir rencontré, pour les délices d'un immense rêve quêteur, la haute compagnie. Ma vie n'est que songe ! : alors que je me sens marcher, dans le cirque bref de mes années, que l'immensité de l'émoi ne me permet pas de dire étroitement comptées, la brusquerie de trop de lumière est-elle un songe encore ? A cette heure où je cherche, dans un ouvrage nouveau, à me trouver au-delà de moi-même, et à rassembler les fausses nonchalances de nouvelles contradictoires, puissent ces quelques mots, mêlés à des images, vous apporter l'hommage de reconnaissance que le cœur toujours jeune d'un homme qui ne l'est plus voue à la vie et à vous-même - qui aurez soudain embelli ces solitudes.

Maurice Fourré


PS Je vous prie : pour Madame André Breton, les hommages respectueux du Beau Train Bleu.



Angers, 16 juillet 1949


Cher Monsieur et Ami,

Je ne veux pas vous déranger bien longuement, mais vous dire que j'espère que la santé de Madame André Breton s'est entièrement rétablie depuis le jour où j'ai connu le très grand et simple bonheur de ces deux heures passées auprès de vous. Je suis rentré dans ma douce ville qui m'est assez singulière quand je reviens de Paris - sous les "cloîtres de fleurs" où si gentiment des ombres passantes étranglent les mots d'un sourire. Mais aurais-je jamais écrit quelque chose, si j'avais jamais pu parler un peu trop ou ne me taire pas assez ? Mon second "roman schématique" se constitue rapidement; alors pour revenir à la vie où s'essaieront des pas renouvelés, j'aide à naître dans le halo de poésie que vous illuminez une nécessaire "secrétaire" dont la très vive sensibilité féminine va s'éveillant parmi les étages divers d'un monde sidéral que lui ouvrent certains textes ... Et puis je ne peux pas travailler si on (ne) me renvoie pas mes sourires - ou plutôt si on ne me les rend pas enrichis et promus par le reflet des adorables créations de la grâce et le répons de la gentillesse à mes trébuchements amers ... Je suis allé chez le Photographe. Quel œil me fera-t-il ? Et quel sourire ? Une prunelle pointue, une autre dans les espaces lunaires, trois ou quatre ricanements divers du côté des lèvres, des rides ou plis occupés au jeu des contradictoires ou s'égarant dans l'insignifié : un ensemble qui signifie pas mal de route (au singulier ou au pluriel). Je verrai cela mardi, avec pas mal d'Humour dans le cœur et de toutes les couleurs même Noir.

Veuillez me pardonner de prendre si longuement la récréation délicieuse pour moi de vous écrire. La vie n'est pas toujours drôle entre mes moments de travail - et les voitures d'enfant ne sont pas toujours blanches. Mon quai, maintenant Gambetta, s'appelait, naguère, quand j'étais tout petit, quai des Luisettes. Voyez tout ce que j'ai perdu, et la Maine aussi (c'est ma rivière). Tout ce qui diminue la Magie, même la plus rose, me fait mal. L'autre semaine, je vous ai peu ou pas dit que je glissais souvent à penser que la somptueuse folie, par interversion carnavalesque des dignités familiales n'était que petite fille de la magie, certains soirs. Le fou sans âge que je suis glisse en ce moment beaucoup trop sous les lisières incontrôlées de la magie de vous écrire.

Je serai dans quinze jours en Normandie; et me prend le travail peu à peu, la joie et la vie d'un nouveau travail. Ma ronde autour du puits s'écarte et se resserre. Et puis m'exalte cette nouvelle vie que soudain j'aurai connue. Se peut-on imaginer ces années de "prison" où tout était par moi répudié ? Je n'attendais plus rien dans la perpétuité de la clôture ? Et puis voilà ! ... L'épaule de l'astre s'est levée au-dessus des bois obscurs. Ma vie est plus songe que mon songe - et le rire s'en fige. Comment aurais-je jamais pu imaginer que dans mes rues, ces conduites du Néant, je dusse jamais espérer rencontrer, en quelques librairies, les lignes par moi tracées et que les vôtres conduisaient dans les cahiers de la Pléiade ainsi qu'a laissé espérer M. Jean Paulhan s'effaçant devant votre merveilleuse générosité envers : Votre Ami, sous son nom multiforme.

Maurice Fourré


Angers, lundi 20 juillet 1958


Cher Maître et Ami, Aujourd'hui-même j'ai la joie d'acheminer vers vous le timide hommage des feuilles dactylographiées de cette version de "Tête-de-Nègre" , composées durant l'hiver 1957/58, dans la pensée qu'elles pourront approcher de leur mieux celles de la "Nuit du Rose-Hôtel", que j'eus l'honneur de vous remettre en 1949. Je sollicite pour elles votre indulgence - pour mon ombre aussi.

Depuis que je vous les ai annoncées, j'ai eu le contentement d'apprendre qu'était accueilli, dans le programme des Editions Gallimard, ce récit de légende et de sang, conçu dans une boucle de ma vie où tout n'était pas sourire, ni soleil.

Mon cher Maître et Ami, je vous prie d'agréer, avec mes vœux fervents pour vous-même et votre famille, l'hommage de ma respectueuse, fidèle et toute cordiale affection.

Maurice Fourré