Polémique sur l'autoritarisme présumé d'André Breton


À la suite de la parution du dernier numéro de Fleur de Lune, numéro spécial consacré à la vente Breton, et de l'article qu'y publiait Bruno Duval, nous avons reçu de Jean-Pierre Guillon le texte suivant :


Comme on pouvait s'y attendre, la vente des collections d'André Breton, de sa bibliothèque en particulier, allait disperser une multitude de documents du plus haut intérêt sur des personnalités aussi diverses que Duchamp, Péret, Artaud, Miró, pour lesquelles et entre lesquelles il aura joué le rôle de "rassembleur". Les documents retrouvés à cette occasion et concernant Maurice Fourré ont été réunis dans le dernier bulletin de l'AAMF. Il n'y a rien à redire à cela, tout au contraire. Mais pourquoi faut-il donc que Bruno Duval, chargé de présenter ces documents, en profite pour refaire à sa manière l'histoire interne du groupe surréaliste d'après-guerre, et surtout pour lancer des piques qui traînent dans les égouts depuis plus de cinquante ans contre André Breton dont il souligne "l'autoritarisme devenu proverbial", "la vanité d'auteur pas toujours discrète", etc, etc ... Un comble tout de même, puisque, je le rappelle, si Breton n'avait pas été là, Maurice Fourré ne serait plus aujourd'hui qu'un nom sur une tombe, et son œuvre inexistante.

Le bulletin de l'AAMF n'est pas une revue surréaliste, et chacun peut y penser et dire ce qu'il veut d'André Breton, à titre personnel. Mon poste de "Président d'Honneur" pourrait faire croire que je souscris aux opinions et propos comme ceux relatés ci-dessus, et que je m'en porte garant. Mais ce n'est pas le cas et je demande donc pour l'instant à être relevé de mon statut de "Président honorifique", bref, à démissionner de ce poste.


J.P. Guillon, le 18 juillet 2003


... à quoi Bruno Duval a répondu ceci :

Vannaire, le 24 juillet 2003


Mon cher Jean-Pierre,

Heureux d'avoir de tes nouvelles, même s'il a fallu, sans le vouloir, te piquer au vif pour en obtenir. Je constate avec plaisir que tu n'as rien perdu de ton punch: la faim de polémique ferait-elle sortir le... Breton du bois, ou du val, à moins que ce ne soit du fourré où il se terre pour l'été ? Comme tu as dû l'apprendre par les journaux, tout au long de la "vente Breton", ladite polémique a fait rage, dans tous les azimuts.

Flatté que tu m'aies lu, même si je peux regretter que ce soit un peu vite : en faisant allusion au "proverbial autoritarisme" de Breton, je ne renvoyais guère que l'écho d'une rumeur publique, en prenant ironiquement le contrepied de cette idée reçue par rapport aux détracteurs pressés qui ne (re)commencent à estimer Breton qu'en fonction de son chiffre d'affaires posthume. Relis-moi bien : l'expression de ma pensée ne souffre aucune ambiguïté là-dessus. Alors, pourquoi t'emballer si vite? Était-il donc interdit, au "Groupe ", de (se) poser des questions sur l'âge du capitaine? Fort heureusement, comme tu le rappelles toi-même, l'AAMF. n'a jamais été fondée, que je sache, en tant qu'association postsurréalisante. Ce qui n'empêche pas, bien sûr, de garder, sous bénéfice d'inventaire, toute la sympathie du monde envers la folle entreprise de Breton.

Pour le reste, il m'a semblé opportun de constater, en m'appuyant sur la citation de Claudel, dans une lettre jadis exhumée par tes soins, que l'intransigeance (anti-)religieuse de Breton, proverbiale elle aussi, souffrait quelques heureuses exceptions. Dans un cas comme dans l'autre, ma seule et unique cible, ce sont les marchands qui, sans l'avoir lu, prétendent débiter à l'encan une statue du Commandeur qu'ils ont eux-mêmes forgée de toutes pièces.

(...)

Quel que soit son talent de collectionneur, d'animateur, d'agitateur, Breton n'aurait pas duré sans son talent d'écrivain - d'ailleurs, il faut bien le dire, pas des plus lus, du moins tant que Pauvert n'avait pas réédité les Manifestes en 64. Qu'il en ait souffert, quoi de plus naturel, quand Sartre et Camus se vendaient comme des petits pains ? Alors, les jérémiades de Fourré sur ses propres tirages, on comprend qu'elles l'aient lassé, d'autant que lui-même reprochait à Gallimard, et en particulier à ses frères ennemis Paulhan et Queneau, de ne "rien faire pour lui": à la trappe les futures "Révélations" ! (..)

Quant à "tes amis surréalistes", le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on ne les a pas souvent vus au Rouquet, où tu aurais bien des fois risqué de faire toi-même tapisserie, si je n'avais été là (avec ou sans chapeau). De toutes façons, parmi les anciens membres du Groupe, ceux qui subsistent se disputent l'"héritage" comme des chiffonniers. Alors, qu'ont-ils à foutre de la reconnaissance posthume d'un petit écrivain de province, qui ne peut même pas faire figure de "fou littéraire" ou de "poète maudit". (...)

Mon cher Jean-Pierre, l'AAMF a bien d'autres chats à fouetter que ces chats à neuf queues. Si, après avoir contribué de manière décisive à la redécouverte de Fourré, tu n'as rien de mieux à faire que de tirer dans les pattes d'une association que tu as toi-même fondée (et fort bien) pour favoriser sa re(co)nnaissance, c'est regrettable. Mais ce n'est pas ça qui la fera avancer vers les buts que nous lui avions - que tu lui avais toi-même - fixés. (...) Quoi qu'il en soit, je transmets ton communiqué au Président actuel, qui n'a rien trouvé à redire à mon article, et qui avisera.

En attendant, j'espère que tu te portes bien à Rennes, ville que je regrette de ne pas connaître mieux, et où mon ancêtre Robiquet exerçait l'honorable profession de libraire. Mais après plusieurs séjours dans la région, je garde un bon souvenir de ses cafés, de ses restos, de ses places, et même de certaines de ses églises.

Je serais heureux d'avoir de tes nouvelles (et de ta réponse), mon adresse d'été est 21400 Vannaire, mais je fais suivre le courrier de Paris. Le téléphone de Paris est valable aussi ici.

Bien à toi,


Bruno


... et notre Président, Alain Tallez, cela :



Cher Ami,

La vente Breton d'avril 2003 transforma l'Hôtel Drouot en une caverne brocéliandesque où les viscères du surréalisme nous éclataient en pleine figure. Comme des milliers de visiteurs anonymes (dont je fus) fascinés par tant de bouillonnement intellectuel, Bruno Duval plongea dans cet univers introspectif, où, sans refaire l'histoire, il sonde les revers des apparences pour tenter de débusquer les arcanes inconscientes, inavouées, imprévisibles de la pensée de Breton. C'était prendre le risque de la désacralisation du maître, sans tabou, tout en ne se privant pas d'éloges, d'ailleurs.

Bruno soulève aussi le risque, pour un auteur, de renforcer son prestige et de se servir, par la critique, ou l'hagiographie des autres, latéralement à sa propre production originale. On sait qu'une préface par exemple, (et je pense à celle de la Nuit du Rose-Hôtel) est certes un adoubement à l'auteur du livre, mais aussi, par ce parrainage, une caution d'autorité, donc de domination et de pouvoir qui sert grandement le préfacier.

C'est le rappel de cet autoritarisme qui t'émeut et t'indigne, mais nous savons tous que cette radicalité de façade lui était stratégique pour cimenter la cohésion du groupe. Tu en fus d'ailleurs le témoin, toi qui approchas André Breton, qui se savait lui-même souvent excessif. N'écrivait-il pas : "Oui, naturellement, mes positions ont sensiblement varié depuis le Premier Manifeste. A l'intérieur de tels textes-pragrammes, qui ne supportent l'expression d'aucune réserve, d'aucun doute, dont le caractère essentiellement agressif exclut toute espèce de nuances, il est bien entendu que ma pensée tend à prendre un tour extrêmement brutal, voire simpliste, que je ne lui connais pas intérieurement". (Lettre à Claude Lévi-Strauss, entre 1941 et 1946 et révélée par lui dans Regarder Ecouter Lire, Plon, 1993.

Il n'y avait donc pas blasphème à ce que Bruno rappelât cela en préambule à l'effet de contraste qui suit, plus pointu, s'agissant des relations de Breton envers Fourré. S'éclaire alors le monde intérieur de Breton, complexe, sensible, nuancé, souvent exalté par ses commentateurs. Soucieux de respect envers l'homme déjà âgé, le maître, prudent et circonspect, hésite devant le notable provincial proche des cercles catholiques, pressant virtuose en contradictions et indéniablement cousin du surréalisme par certaines figures ambivalentes.

Un autre André Breton se dévoile ainsi, le vrai, décapé de son cuir de commandeur, enfin humain, très humain.

A.T.