Six lettres de Maurice Fourré à Jean Paulhan


par Jean-Pierre Guillon


Vingt et une lettres et cartes postales furent envoyées par Maurice Fourré à Jean Paulhan et retrouvées dans les archives de ce dernier par Mme Jacqueline Paulhan que je remercie d'avoir répondu avec diligence à ma demande. Échelonnés du 17 juin 1949 au 6 mars 1959, ces documents permettent de suivre l'itinéraire poétique de leur auteur, et se répartissent comme suit : quatre pour les années 1949-1950, entourant la publication chez Gallimard d'un premier roman, La Nuit du Rose-Hôtel; deux datées de 1955, année de la sortie de La Marraine du sel; et les quinze dernières, écrites en 1958-1959, évoquant le destin et la composition suffocante de Tête-de-Nègre, que Gaston Gallimard, après maints atermoiements en guise de "ni oui, ni non" venait enfin d'accepter sur les instances de Jean Paulhan. Maurice Fourré s'employa comme il le pouvait à faire autour de lui la publicité de cet ultime ouvrage, mais il n'eut pas la joie d'en tenir entre ses mains le volume, qui parut un an avant sa mort.

Grâce à l'étude que Philippe Audoin lui a consacrée aux Éditions du Soleil Noir, on connaît désormais assez bien le cheminement d'un auteur singulier entre tous, qui se trouva lié par raccroc à la vie littéraire de l'époque, mais ne put jamais, n'étant pas du sérail, connaître le succès mérité. Malgré les éloges d'André Breton, de Jean Paulhan, ou de Julien Gracq, l'establishment de l'heure lui répondit surtout par le silence, le mépris agacé, voire la condescendance hautaine que le monde affiche pour les vieux amants sur le retour. Mais l'amour n'a pas d'âge, ni l'engagement à la poésie, et Maurice Fourré fut certainement très affecté par cette fin de non-recevoir, manifestant en revanche une gratitude extrême, incessante, et quelquefois un peu lassante, auprès des rares amis qui avaient su le reconnaître et l'aimer.

La publication de La Nuit du Rose-Hôtel venait de faire de Maurice Fourré un autre homme, au sens plein du mot, puisqu'elle marquait pour lui le signal d'une nouvelle vie. Il n'avait en effet envisagé jusque-là pour son ouvrage qu'une petite édition personnelle, dactylographiée à compte d'auteur, en six exemplaires, "dont je pensais alors, écrivait-il à Jean Paulhan le 14 août 1950, contenter mes efforts de distribution". L'enthousiasme d'André Breton pour cet écrit, et son édition dans une grande maison parisienne devaient laisser pantois le provincial invétéré qu'était à cet instant Maurice Fourré : fierté légitime de se retrouver tout à coup en vitrine dans les librairies, mais surtout et d'abord, brusque renouveau dans son existence personnelle et sociale, à Angers, en premier lieu, où "les heures sont assez mélancoliques parfois, et même endormantes, dans cette Vallée des Rois". En effet, confie-t-il à Jean Paulhan le 23 avril 1950, "quand je ne promenais sur les beaux boulevards que mes apparences, tout allait bien; je saluais d'autres ombres, c'était tout; on me répondait de même, et ce n'était rien. Mais depuis ... de beaux feux de papier se sont allumés à la flamme d'un petit cierge que poussait dit-on, ma main soudain réveillée" (c'est moi qui souligne). Mais le nouvel auteur avait alors 74 ans, "ce qui tout de même, comme le notait André Breton dans sa préface, fixe à la présomption humaine des limites tolérables". Le renouveau n'était donc pas de pure façade; il était, pour le principal intéressé, comme l'arrivée des premiers beaux jours après un long hiver, tenu pour interminable.


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La rencontre de Maurice Fourré avec Jean Paulhan remonte au début de l'année 1949, quand André Breton décida de faire publier La Nuit du Rose-Hôtel. Mais l'accord de Jean Paulhan était indispensable, et celui-ci fut convié à l'audition de certains passages du roman dans l'arrière-salle de l'Hôtel Littré, où logeait ordinairement, lors de ses séjours à Paris, Maurice Fourré. Paulhan, alors âgé de 65 ans, fit de son mieux pour obtenir à cet ouvrage l'audience nécessaire, et, avant même sa publication en volume, en livra les bonnes feuilles, précédées des pages qu'André Breton consacre à La Nuit du Rose-Hôtel et à la collection Révélation qu'elle inaugure, dans Les Cahiers de la Pléiade n° 8 dont l'achevé d'imprimer est du 25 octobre 1949. L'auteur angevin ne cessa dès lors de lui manifester sa profonde gratitude, et une déférence craintive autant que filiale, dont ses lettres sont encore le meilleur témoignage. Fourré avait dix ans de plus que Jean Paulhan, mais on sent à chaque fois qu'il attend et redoute son avis, et son regard, sur les pages qui lui étaient soumises. Paulhan était-il si intimidant que cela ? N'est-ce pas plutôt son rôle dans la maison Gallimard qui lui donnait, aux yeux d'un vieux provincial, cette allure de juge terrible et de probable croquemitaine ? Car les rapports, parallèles dans le temps, avec André Breton, sont tout aussi intimidés, mais se développent sur une longueur d'ondes aux effluves bien différents, comme en fait foi cet aveu du 20 février 1949, à un ami intime, Louis Roinet : "J'ai rencontré auprès d'André Breton une magnifique aura où j'ai pu me distendre, me fondre et renaître en toute liberté, ce pendant que M. Loyal, jamais en-deçà, et sans un coup de fouet, contrôlait la piste monstrueuse ..." (C'est encore moi qui souligne).

Néanmoins, l'image d'André Breton et celle de Jean Paulhan étaient restées associées dans la mémoire du cœur de Maurice Fourré, et les lettres au second, où l'auteur ne se départit jamais de son beau langage, chargé de secrets, de mignardises et de confidences décalées, sont essentielles pour la compréhension de son œuvre et de ce qu'il appelait "sa vie". Comme il est impossible ici de les réunir toutes, j'en ai choisi six, parmi les plus significatives, à raison de deux par période (1949-1950, 1955, 1958-1959). Elles seront publiées deux par deux dans les prochaines livraisons de Fleur de Lune


Jean-Pierre Guillon




Angers, 23, quai Gambetta

17 juin 19491


Cher Monsieur,

Je suis touché profondément par votre lettre; et je me presse de vous exprimer, avec ma plus entière gratitude, mon accord timide pour ce que Monsieur André Breton et vous-même voulez bien faire en faveur d'un ouvrage pour lequel je n'ai jamais imaginé telle route, ni souvent même aucune route ...` Je sens tout l"honneur que me confère l'acceptation de Monsieur Gaston Gallimard; et j'ose espérer qu'il voudra bien avec vous croire que je saurai persévérer dans cette voie si magnifiquement ouverte - excommuniant les détours et le détachement dont je vous ai plus dit les apparences de fantaisie que le labeur. Le souvenir de cette lecture de l'Hôtel Littré ne me quittera jamais; je l'avais tant crainte; et soudain devant vous et Monsieur André Breton qui m'y a conduit, je crois avoir senti que je serais en mesure de consacrer à de nouvelles pages, qui offriraient à la Nuit du Rose-Hôtel le répons du narrateur caché, tant de documents accumulés sous leur poussée d'ombres, de rêves et de sourires.

Avant que je reprenne plus complètement ce chemin laborieux, je serais très heureux si vous vouliez bien me donner la faveur de vous rencontrer encore, lors d'un voyage que je pense faire à Paris vers le commencement de Juillet. Et si le nombre assez réduit d'années, dont se fait l'étroitesse du diamètre de mon cirque temporel, me permet d'espérer l'indulgence lorsque je fais geste de presser le temps, je me permettrai une sollicitation particulière : comme vos heures sont des plus occupées, accepteriez-vous, cher Monsieur, que je vous demande l'honneur de revenir dans cette salle souterraine de la rue Littré, où je serais heureux de vous recevoir à déjeuner ou à dîner. En dehors des heures de travail où je n'aurais pas remords de vous distraire, une échappée temporaire de l'exil et des solitudes retrouverait cette disponibilité que vous avez vue, j'espère, déjà complète, à votre premier signe. Et le cortège de mes années, ravies et souriantes, me permet-il d'oser ajouter que si l'écho d'une voix armoricaine dont j'ai entendu auprès de vous la grâce d'absolution pour mon œuvre en faveur d'une commune religion celtique, agréait votre désir d'en être accompagné, j'en serais reconnaissant et charmé. 2

Je vous prie d'agréer, cher Monsieur, l'expression d'une sympathie que je sens jeune admirablement d'être si spontanée, parmi la fixité soudaine de mon rêve.


Maurice Fourré


P.S. :et de grand cœur, merci pour ces admirables vacances d'août que me feraient, si proches des boucles dernières d'une inégale scolarité soudain comblée, ces pages accueillies dans vos Cahiers, à la fin de ma Nuit.




Angers, 23, quai Gambetta,

28 août 1949


Cher Monsieur et Ami,

Je suis profondément sensible à votre jugement sur certains aspects d'un de mes lointains essais que je me suis fait honneur de vous soumettre - d'autant plus que j'ignorais, je crois, peu de choses de ce qu'il y manquait. Mais que vous vouliez bien signifier en mes efforts d'expression la netteté un peu dure et certains mouvements de recul et de reprise de soi-même dans les apparents abandons à la poésie et à l'émoi, voilà ce que je sais (encore que je pense m'y reconnaître) que je n'aurai pas à entendre communément à l'occasion du Rose-Hôtel; voilà ce qui me faisait appréhender, tout en la désirant et en la recherchant, votre rencontre. Aussi je suis profondément heureux et fier si vous pensez que je l'ai méritée. Car c'eût été peu de mettre en jeu les troubles et complexes hâtes auxquelles j'ai osé mesurer un assez long labeur et dont je savais et les facilités soudaines et le danger, si je n'avais pas employé un soin constant et résolu à marquer de froides distances et à me déprendre de moi-même.

Inclus veuillez trouver en retour les épreuves corrigées des deux premiers chapitres : "Congrès des sourires" et "L'archer du jardin" - et leur dactylographie. Je ferai la correction du chapitre "Le domino noir et blanc" dès que je l'aurai reçu, et vous l'enverrai aussitôt; car la première page m'en est seule parvenue. En même temps, je vous ferai parvenir le texte de ce chapitre que je conserve pour les annotations d'impression.

Lorsque sera venu le moment de l'impression de La Nuit du Rose-Hôtel, je me permettrai de vous soumettre en temps voulu une petite modification absolument de détail touchant son texte et qui consisterait à couper en deux le très long chapitre 17, "Soleil de l'Equateur" - sans aucun changement dans le reste du texte. Il y aurait seulement adjonction d'un titre nouveau à partir de la moitié du chapitre - lequel titre aurait également à être inséré à sa place dans la liste placée en tête du roman, et qui s'établirait probablement comme suit :

- Soleil de l'Equateur

- La mouche

- La colonne de brume


Saurais-je bien vous dire, cher Monsieur, combien je suis heureux et fier - et ne sentirez-vous pas toute ma sincérité ! - de voir si soudain des pages de moi connaître une entrée dans la vie sous votre patronage, à ce détour d'une existence plus magnifiquement "surréaliste" qu'aucun de mes écrits - sur mon quai qui naguère fut "des Luisettes", ce qui était charmant. Oserais-je rêver aussi qu'un jour dans ces" Cahiers" où Madame Rose sort timidement de sa cave, l'honneur sera donné à l'annaliste d'un hôtel de nuages de lire votre jugement où vous mesureriez l'apport de mes bonnes volontés et me signifieriez si précieusement les flèches de ma route de demain?

Je vous prie d'agréer, cher Monsieur et Ami, l'hommage de mes sentiments d'amitié et de dévouement, avec ma gratitude.


Maurice Fourré


P.S. De Berlin, par ricochets, m'est parvenue une lettre d'un écrivain où il est fait bien curieusement état, à l'occasion surtout de mon chapitre sur Nantes, des parentés d'inspiration entre mon "surréalisme" occidental et l'âme romantique de la Rhénanie... J'ai noté avec intérêt ce répons direct aux observations d'André Breton dans sa préface et à ses citations à ce sujet.

Echo très favorable également voici quelques mois au "Journal des Poètes" de Bruxelles.


M.F.



1Fourré écrit cette lettre dix ans, jour pour jour avant sa mort (NdR)

2allusion à Dominique Aury, "une Bretonne de Morlaix, très amie de sa Bretagne", aux dires de Maurice Fourré.