Baron Zéro


Maurice Fourré racontait à quelques amis que dans sa première jeunesse, un amour malheureux l'avait mis au désespoir. Il tenta de se tuer et se manqua. Son père s'étant déclaré prêt à exaucer son moindre désir, le jeune homme ne demanda qu'une faveur : vivre à Nantes. Sa famille habitait Angers où lui-même se résigna par la suite à s'établir. Mais son vœu de minime exil fut d'abord accompli. - C'est ainsi, concluait-t-il, que j'arrivai à Nantes, fraîchement suicidé du matin. "

Les trois volumes qui constituent aujourd'hui l'œuvre publiée de Maurice Fourré1 s'offrent au lecteur comme la triple donnée d'une énigme, foisonnante de demi-confidences, de coquetteries sans fin, où les effusions d'un lyrisme visionnaire s'enchevêtrent à des constats suspects à force de précision. Bien que toute naïveté en soit absente, qu'il y aille même du contraire de ce qu'on désigne sous le nom d'Art Brut, les écrits de Fourré déconcertent d'emblée par l' "autisme" quasi délirant qui paraît s'y affirmer, et découragent toute velléité de "classement ". À mieux examiner toutefois leur ambiguïté, Ieur caractère à la fois secret et ironiquement ouvert, leur illusoire transparence, on serait tenté de les rapprocher d'autres œuvres pareillement "distantes" - dont le prestige séducteur-décepteur pourrait tenir à ce qu'à l'instar des mythes, elles se voilent et se désarticulent dans un même mouvement, suggérant un sens qui se dérobe, se transforme, et ne saurait en aucun cas s'épuiser : je songe plus précisément à Raymond Roussel et à Marcel Duchamp.

Il est de la nature de pareils discours de n'être entendus qu'à terme. On peut cependant s'étonner que l'univers magique de Fourré, où le "Vieil Océan" ducassien baigne cette " Forêt Aventureuse" à travers laquelle notre siècle conduit toujours son rêve, soit encore si peu fréquenté du public et n'ait suscité la ferveur que d'un très petit nombre d'hommes. Peut-être les grâces malicieusement appuyées de la poétique mise en œuvre en sont-elles la cause. Du temps que paraissait la Nuit du Rose-Hôtel, cette "embellie" dont Breton s'enchantait, n'avait certes pas le vent pour elle : seul le Noir de l'Absurde occupait les esprits réputés sérieux. Mais quand plus tard Fourré fit passer son masque de nègre de l'intérieur à l'extérieur, nul ne s'en avisa ; l'auteur s'était dilué dans le rose : on l'avait une fois pour toutes assigné à résidence dans un patronage suranné et touchant - autant dire oublié !

C'est à ruiner ce mur de silence qui perdure encore, près de dix ans après la mort de l'écrivain, que je souhaiterais aujourd'hui contribuer. J'ai donc l'honneur... ne riez pas, je vous prie !


D'un bref séjour à Nantes - dans l'allégeance d'Evangéline, l'aïeule nègre de Monsieur Gouverneur - je garde en mémoire le soleil hermétique qui signe le pommeau de l'épée tenue par la Justice, à l'angle sud-ouest du tombeau de François Il, dernier Duc de Bretagne. Le lendemain, ce même soleil m'apparaissait de nouveau, en façon d'enseigne commerciale, souligné du mot : ARCANE. Le détour que je fis pour m'assurer de ce qui pouvait bien se vendre dans une boutique si curieusement signalée, m'amena devant une autre vitrine que l'approche du Carnaval avait garnie d'une profusion de masques. L'un d'eux - heaume véritable - figurait une tête de nègre, traversée à la hauteur des tempes par un long coutelas sanglant. On me passera, je pense, de tenir cette triple rencontre pour l'illustration de ce que pourrait être une pratique de l'œuvre sombrement solaire de Maurice Fourré.

Je m'assure en outre que l'anecdote du suicide juvénile, citée au début de cette étude divagante, peut fournir quelques-unes des clés de l'œuvre verrouillée, plus d'un demi-siècle après, par le vieillard. On voit aisément les liens qui l'unissent aux motifs tendrement repris de la fiancée perdue, de la mère absente, de l'échec amoureux originel de personnages célibataires, endurcis et lascifs, qui vouent à des Princesses Lointaines leurs liturgies secrètes, dans le même temps que de "mignonnes" servantes d'auberge requièrent tous leurs` soins.

Significatif est aussi le choix de la "région où vivre" en ce moment dramatique : Nantes - ville (à l'époque) où le Carnaval permettait aux notables, sous le masque ou le domino, de reprendre, au niveau des Saturnales, le souffle de leur ascension spirituelle; ville double, de brume fluviale et de pierre lourde, chancelant sur des pilotis d'acajou que ronge une eau saumâtre ; ville tournée aux confins luxurieux des Antilles; ville nègre enfin, secrètement atteinte de la lèpre du lointain esclavage dont les emblèmes emplumés, crépus et rieurs supportent les balcons baroques de 1'lle Feydeau!

Maurice Fourré vient de tourner ses armes contre lui-même. Il a tenté de détruire un corps investi par le fantasme paternel : voué à jamais à la duplicité, friand de mise à mort, de "fourberies drôles", il n'a plus qu'à courir le Graal et le jupon, sous des travestis dont le moins menteur n'est pas celui du quincaillier angevin. Assurément je simplifie. Du moins est-ce l'éclairage sous lequel il me paraît possible de tenter une approche quelque peu différente de celle qu'avait autrefois proposée Michel Carrouges.2

C'est sans doute en 1951, soit peu de temps après la parution de la Nuit du Rose-Hôtel que Maurice Fourré entreprit la rédaction de Tête-de-Nègre. L'ouvrage fut achevé fin 53 ou début 54, mais la publication en fut ajournée. Il écrivit alors d'un seul jet, semble-t-il, La Marraine du Sel qui, plus enlevée, "plus à pic", comme il le dit lui-même, parut sans délai.

Tête-de-Nègre, repris, amendé, écourté, s'attardait cependant, voué à son destin d'ouvrage posthume. Sans doute gênait-il en démentant à l'excès l'impression qu'on avait pu prendre d'un vieil homme débonnaire et fin dont le propos n'allait qu'à "gâter" de ses complaisances raffinées, les gracieux fantômes de sa jeunesse, Le parti pris de ne ménager cette fois rien ni personne, à commencer par soi-même, d'enfeindre tous les tabous, toutes les pudeurs, est férocement affirmé par la curieuse épigraphe de la troisième partie : René Bazin, "père" insignifiant et bénin : "Ménagez l'âme de nos amis, mon cher enfant !", à quoi fait écho un unique point d'exclamation signé : Alfred Jarry !

La composition de Tête-de-Nègre fut proprement suppliciante pour son auteur. C'est, dit-il lui-même en l'entreprenant, "d'un pas plus lourd" qu'il s'avance. Il définit son livre naissant comme sombre, cramoisi. Il l'envisage, avec un humour quelque peu grinçant, comme une " pitrerie de pré-agonie" où il se présenterait "tout cru, moins vif que mort" . Décidé à en reprendre ultérieurement le premier jet, il confesse qu'il est "peu friand de se confronter avec (son) fantôme, à un âge où il n'est plus séant d'en rire". (Lettre de décembre 1957 : Fourré est dans sa 82ème année).

Ces réticences se comprennent. Tête-de-Nègre est un livre de dangereuse "impudeur " un livre-épreuve, le journal d'un combat exténuant mené contre soi-même, aux instantes approches de la mort et dont quelque délivrance intérieure devait être l'enjeu.

Un relais pris dans la douceur de la Mayenne, c'est au centre géographique d'une Bretagne tumultueuse et de ténèbres spectrales que Fourré plante son théâtre d'ombres. Tous les Doubles sont convoqués et rudement mis à nu en vue du carambolage qui les attend. L'action se noue en duplications sans fin, à la faveur desquelles le jeune sujet et le vieil objet échangent leurs significations et leurs pouvoirs et tentent, sous le masque, de triompher l'un de l'autre - c'est-à-dire d'eux-mêmes. Dans cette liturgie hilare et funèbre, Fourré s'incarne pareillement dans l'Ankou, Double complice et affreusement cajoleur de tout vivant prétendu. Et il signe carrément l'hécatombe : "Le nommé Maurice/ est responsable/ de TOUT. "

Monsieur Maurice est l'énigmatique conducteur d'une "camionnette angevine" qui parcourt, à l'instar de la charrette à l'essieu grinçant de la Mort Celtique, -les nuits ensorcelées de l'Ar-Coat. Jeteur de sorts par pur goût, dirait-on, de méfaire, il .est le doublet sinistre du sinistre et fastueux Tête-de-Nègre, baron nonagénaire masqué d'ébène, que son prénom de Déodat XIV désigne comme l'inverse du "Roi-Soleil" : ombre-de-soleil, soleil noir sur la face duquel ruissellent les outrances du sexe et du sang...

Un autre Double, tout aussi vénéneux, mais charmant, réunit en lui, sans les confondre ni savoir encore les surmonter, toutes les qualités contraires : Hilaire, surnommé Basilic, jeune androgyne dont la double nature, l'inconstance et le donjuanisme fébrile sont également assignés au volatil Clair Harondel de la Marraine du Sel.

Le regard de Basilic tue. Il est expressément rappelé au début de l'ouvrage que l'animal fabuleux périt, victime de son propre regard, s'il rencontre un miroir. De plus, pour mieux souligner la vocation homicide du Double - selon le schéma mis autrefois en évidence dans l'essai célèbre d'Otto Rank3 - on prend soin de nous avertir que le père naturel de Basilic se prénomme Narcisse.

Dans ce contexte mythologique, l'arrivée du jeune suicidé dans la Ville du Masque prend la valeur d'une "scène primitive". De fait, il s'agit bien, en détruisant le corps du sujet, d'annuler l'image introjectée du père agressif, détenteur abusif du phallus. Dans la fable de Tête-de-Nègre c'est Monsieur Maurice qui assassine magiquement son complice, le Baron nègre, en revêtant un masque aussi noir que le sien, bien que moins rieur et plus franchement apollonien. Mais outre que ces personnages sont, du propre aveu de l'auteur, des avatars interchangeables, le meurtrier caduc s'exécute lui-même et fait place au Basilic-héritier, qui assume à son tour le parricide en s'affublant du masque du crime.

Le meurtre rituel du Père était d'ailleurs postulé d'entrée de jeu par l'écrasement d'un Œuf préalablement stigmatisé du nom de Papa-Jupiter. On doit donc s'attendre que la tentation incestueuse apparaisse, fût-ce en termes voilés, dans ce tableau presque idéalement "clinique". Et elle n'y manque pas, en ef f et.

Dès lors qu'on soupçonne, comme le récit y incite, que Déodat, l'antique soleil occulté, abusait de sa fille adoptive Soline, dite Feu-Follet, celle-ci, lorsqu'elle épouse le meurtrier, ne peut le faire qu'en qualité de femme-du-père-tué-par-le-fils. Il y a plus. Soline a eu d'un premier "chevalier" 4- repoussé à la façon dont Perceval fut écarté en faveur de Galaad, un enfant naturel : César. Pour sa part, Basilic reconnaît ce premier passant trop timide pour un autre ego et, le lendemain de ses noces, il répète mot pour mot à Soline les propos que lui tenait jadis son propre père "nominatif" : " Tu es beau, assez intelligent et mitré de charmes... une excellente éducation t'a béni. Mais tu ris toujours à contresens. On ne sait quoi comprendre, CESAR ..." Ce lapsus énorme et parfaitement concerté ne laisse guère de place au doute : Basilic-Hilaire s'identifie au fils de son épouse- et dès lors, c'est presque sa propre mère qui lui répond : "...Je t'aime d'avoir.compris... et si tôt pardonné, comme je te pardonne, mon Basilic, depuis toujours... " 5.

L'hymen qui clôt ainsi le récit, c'est bien, à travers l'affabulation luxuriante, l'inceste primordial accompli en rêve et, toute peur enfin surmontée, vécu comme ultime et pure réconciliation : "nous sommes libres comme des bulles d'ai r !"

A ce point, je laisserai aux analystes patentés le soin de traquer dans de plus secrets retranchements personnels le vieux Monsieur farceur qui, sans se départir d'un sourire de fine courtoisie, gardait dans son regard assez de feu pour éclairer ainsi sa nuit intérieure. Cette nuit seule importe - d'où naît le chant !

Epoux adolescent de l'Estuaire, au débouché d'une agonie prématurée; aventurier homicide du schiste armoricain; amant migrateur des craies tourangelles; ayant, sur le lard, répété sa propre mort et sa propre glorification sur les tréteaux d'un admirable guignol mystagogique, Maurice Fourré a d'ailleurs bien assez de défenses pour qu'on s'abstienne de lui porter secours !

Je me plairais davantage à l'interroger sur le choix insistant d'un Double "nègre". Ce masque de carton aux lèvres "follement jouasses", nul doute que son inventeur ne l'ait en quelque façon porté lui-même. Double noir ? Simple aspect nocturne et maléfique d'une personnalité du reste bienveillante ? Fourré est un dialecticien trop subtil pour que sa thématique se laisse réduire à de tels couples d'antagonismes, même croisés. Il faut donc que la négritude se rattache par des liens plus profonds à l'élucidation qu'il avait entreprise de ses propres fantasmes.

Sans doute cet envoûtement de Nantes qu'il a subi toute sa vie trouve-t-il tout naturellement ses prolongements vers les îles équatoriales d'Amérique. De façon plus précise on notera que nombre des personnages de la Nuit du Rose-Hôtel portent des noms qui évoquent le panthéon Vaudou : Madame Bouteille, Tonton-Coucou, Monsieur Gouverneur, Beau-Désir, Mesdames Arc-en-Ciel, etc. Pareillement le Baron-Zero de Tête-de-Nègre connote le funeste Baron-Samedi qui est l'Ankou saturnien des rituels antillais. De telles similitudes ne peuvent être fortuites. Elles permettent de mesurer l'importance du récit que Monsieur Gouverneur (Fourré signait de ce premier pseudonyme certaines de ses lettres) fait aux Ambassadeurs d'une cérémonie Vaudou : "La danse lente, onduleuse d'un tronc humain où toute vie des bras et des jambes était abolie, sous le flamboiement de sorcellerie qui giclait d'une tête immobile et comme morte, où seuls survivaient les yeux, avait agité tout mon être ..." Le couple voluptueux d'Eros et de la Mort est ici clairement mis en scène et permet de récupérer le souvenir de la grand-mère négresse, Evangéline, que Fourré-Gouverneur s'est libéralement inventée : " C'est d'elle que je tiens - avait-il dit auparavant - mêlée à mon sang, une nostalgie brûlante de danse, de musique et d'amour ..." Poursuivant le récit du sacrifice sanglant, le conteur ajoute : "La tête sur mon épaule, Léopold, ses mains fiévreuses et tremblantes sur moi, hoquetait : regarde, grand ami, l'ombre monte sous les mouches de sang... Dansez, Bamboula! - La belle Hilda criait : Assassinat, assassinat ! - Je voyais le fantôme épouv3nté de Maman Evangéline, me tendant les bras et fixer sur moi, Dada-Gouverneur, ses yeux d'amour ..." On aura remarqué, dans ce tumulte lascif, l'allusion aux mouches de sang, substitut de la chair noire et de la mort sexuée. Elles paraissent avec le même sens dans l'étrange récit que profère post mortem, le Baron Nègre : il a rencontré autrefois, en Egypte, à la porte d'une maison européenne d'où on la chassait, une mendiante indigène portant un bébé Des mouches charbonnaient6 autour du visage de l'enfant. L'aumône faite : "Monsieur, si tu me donnes un thalari, je chasse tout le peuple des mouches.. 6 - Alors, qu'as-tu fait, Tête-de-Nègre ? - J'ai incrusté sous ma peau le masque de charbon ...6 ". Ce thème peut être rapproché de l'histoire du nègre mangé par la fiancée de Philibert Orgilex, dans la Marraine du Sel. Il paraît signifier qu'en s'incorporant symboliquement la négritude charnelle sous la forme des mouches qui l'accablent, il l'assume comme mortifère et, on l'a vu plus haut, comme moteur endiablé de l'Eros coupable. Cette interprétation se renforce de l'écho des propos que la nourrice noire Babila tenait à l'enfant Gouverneur : "Voici la nuit nègre, tu vas mourir, Enfant Blanc !". Ici la mort est aussi l'équivalent de l'aveuglement œdipien : maquerelle incestueuse, la nourrice ajoute en effet : "Viens faire peur à ta Maman !".

Un dernier point. Dans la Nuit du Rose-Hôtel, où l'exécution attendrie des mouches fait partie du rituel, on assiste un instant au "convoi de Dada-la-Mouche" : Dada-Gouverneur... La trompe de la mouche, sous les hémisphères des yeux pourpres, devient le phallus nègre - mangeur de mort orgasmique.

Malgré ces quelques indices, le privilège du "nègre" dans la vision autobiographique de Fourré retient encore une part inévaluable de mystère. Mais cette composante se lie fortement aux thèmes œdipiens précédemment dégagés. Il est remarquable qu'en dépit de leur caractère obsessionnel, ils aient pu être abordés et traités par l'auteur en toute conscience, et sans doute même en pleine connaissance de cause.

De ce point de vue, l'espace qu'organise le tam-tam de Tête-de-Nègre devient le lieu électif de l'épreuve intime. Construit sur le modèle du sacrifice Vaudou, évocateur des "relents sanguinaires du culte solaire", le récit se déroule à la façon d'un mystère cérémoniel où les transes de la possession sollicitée le cèdent peu à peu, après exorcisme, à la sérénité de l'éveil initiatique. L'hymen incestueux de Basilic-Hilaire, purgé par la mort de son propre venin et, par l'amour, de sa duplicité, est l'équivalent d'une hiérogamie : l'interdit est levé et le "pays gast" délivré du sortilège qui le paralysait.

Sans doute le lyrisme de Fourré est-il trop impérieux, trop fertile et surtout trop accordé à la rhétorique du rêve pour que ses écrits puissent être réduits au message "codé" d'une expérience cohérente, de type traditionnel. La part doit être faite, et grande, aux automatismes du cœur et de l'esprit - aux caprices du Feu-secret. Mais la volonté de jalonner de pierres levées et d'intersignes savamment agencés les étapes d'un cheminement d'ordre spirituel, n'est pas non plus douteuse. Et la réalisation projetée peut être mise en relation avec ce parti pris d'ascèse mentale auquel Fourré fait plusieurs fois allusion dans ses dernières lettres : "... les futilités du rire et de la fabulation contournent volontairement le vrai drame, qui est résolu et immobile : le dépouillement intérieur" (décembre 1958). Ce qu'on croit savoir du déclarant excluant toute interprétation proprement religieuse de ce propos, on peut se demander quel Œuvre il a en vue et de quel dépouillement il s'agit - sauf à se préparer à passer dans la mort avec toutes ses armes et le minimum de bagages, ou de regrets : bulle d'air...

On peut voir à Nantes, encastré dans une façade de la rue de la Juiverie, un bas-relief alchimique qui représente un jeune homme endormi. Son pied gauche, ailé comme celui de Mercure, repose à plat sur le sol. L'autre pied est levé. De sa main droite le dormeur tient à bout de bras une tortue. Derrière lui un petit temple porte, sur son fronton triangulaire l'image réaliste d'un feu. J'imagine que Maurice Fourré connaissait parfaitement cette allégorie de l'équilibre requis entre le Fixe et le Volatil. De même a-t-il dû s'attarder devant la double figure de la Prudence qui flanque le tombeau déjà cité de François II, et présente par devant la face d'une jouvencelle et par derrière, celle d'un vieillard. On aura remarqué que dans ses livres, un Fourré-décrépit s'opposait toujours à un Fourré-juvénile; lequel d'ailleurs ne le cède guère en sagesse à son aîné.

Le vieux magicien qui se désigne lui-même comme "insaisissable Alchimiste en carrosse" en savait sans doute plus long qu'il ne le laisse entendre sur le sens de l'Œuvre Philosophique. À cet égard son Basilic se dévoile comme REBIS sous l'état civil du Voyageur-Représentant-Placier : Clair Harondel, l'inconstant Mercure, porteur de trois valises respectivement noire, blanche et rouge, et caressant, dans les couloirs ténébreux d'un hôtel de Richelieu, une chatte empaillée : le Mat - dans les Tarots !

Pour les noces royales de Basilic - mué en "Basileus" et de sa mère-épouse, Fourré prend soin d'allumer les cierges verts de la Chandeleur en l'honneur, dirait-on, d'une Vierge Noire chtonienne, identique au Vieillard assassiné. On sait que le vert, blason des fous et signe, dans la poétique courtoise, du Nouvel-Amour, est également "la signature de l'Esprit du Monde".

Ce ne peut être non plus hasard qu'après les chapitres intitulés : MERCURE et L'ABECEDAIRE MULTICOLORE, Fourré place, à peu de distance L'ECHAFAUD D'EMERAUDE où se lit ce passage quasi-acroamatique : " ... un cône de ténèbres/ensevelit/la nuit sulfurée/ombrageant de dentelles noires/jusqu'aux eaux sorcières/la table d'émeraudes/de la joie végétale/où rôde/le Métallurge Initiateur". J'ai souligné les mots qui appartiennent au vocabulaire le plus courant de l'Alchimie : on m'accordera que leur densité rend toute coïncidence improbable ici.

Certes on en pourrait deviser tout à loisir au bar Lune-et-Soleil qui jouxte le Rose-Hôtel. Mais ce serait,(comme on dit sous le vent de nouvelles églantines), une toute autre "lecture" qui s'imposerait. Et peut-être est-ce aux lecteurs trop indiscrets que s'adresse le propos éméché du V.R.P. mercuriel, Clair Harondel, qui vient de noyer le noir et le blanc dans le dissolvant alcoolique : "Je suis le Petit-Gris, ce soir. Je paie à boire. Nous lèverons nos verres phosphorescents quand s'ouvrira le bal... Après, je fouterai le camp dans les cendres ... "


Philippe Audoin



Nota : Les citations de la correspondance de Maurice Fourré sont extraites de ses lettres à Monsieur Julien Lanoë à l'extrême amabilité duquel je dois également les quelques indications d'ordre biographique dont j'ai cru pouvoir faire état.



1Parmi les inédits, on signalera un Caméléon mystique achevé sans doute en 1957.

(Depuis cette affirmation d'Audoin, le quatrième roman de Maurice Fourré, Le Caméléon mystique a été publié chez Caligrammes, en 1981. NdR)

2in Les Machines Célibataires où Carrouges avait élucidé les structures essentielles du Rose-Hôtel.



3<Don Juan. Une étude sur le Double.

4L'innocent Dada du Rose-Hôtel.

5) id est - in utero (c'est moi qui souligne).

6C'est moi qui souligne.