Le gendre de monsieur fourré


Au début d'Un balcon en forêt, vous comparez un paysage à une tête de nègre. Faut-il voir là, de votre part, une allusion au roman de Maurice Fourré ?


Certainement pas. Quand j'ai écrit Un balcon en forêt, je n'avais pas lu Tête-de-Nègre. Seul le paysage a suscité en moi cette association.


La question était saugrenue, à la limite de l'impertinence. La réponse fut catégorique. Il n'y avait rien à ajouter.

Autant pour moi. Poser à un écrivain des questions sur la genèse de son œuvre, c'est comme demander ses recettes à un cuisinier. Pour connaître les véritables "intentions de l'auteur", conscientes ou inconscientes, les interviews ne sont pas à prendre au pied de la lettre. Pour brouiller les cartes, un auteur peut vous dire n'importe quoi, ou, comme Gracq, le moins possible.

Un mois plus tôt, Julien Gracq avait accepté de me recevoir, dans son "grenier à sel" de Saint-Florent-le-Vieil, pour un entretien "radiophonique, attention, sans prise de vue d'aucune sorte !" sur le souvenir qu'il gardait de Maurice Fourré. Histoire de préparer l'entretien, je m'étais aussitôt replongé dans ses livres, source de tant d'émerveillements adolescents, pour y rechercher d'éventuels éléments de comparaison entre les deux œuvres, l'une et l'autre géographiquement liées au paysage ligérien.

Dès les pages d'ouverture d'Un balcon en forêt, premier texte que j'ai jamais lu de Gracq, l'expression "tête de nègre" me saute aux yeux, au fil d'une lecture flottante, comme une incongruité verbale. À une autre époque, le titre même du roman de Fourré m'avait déjà dérouté, et fait tiquer mon voisin d'étage antillais :

— Toi aussi … ! m'avait-il lâché, l'air contrarié, en découvrant le livre sur ma table de chevet.

Chez les géographes de la période coloniale, l'implantation végétale type "tête de nègre", aurait pu, bien sûr, avoir droit de cité. Ce n'est guère dans sa manière de sourcier du verbe. Cela dit, quand on n'a pas de nouvelles métaphores sous la main, on peut toujours recycler les anciennes, même celles qui datent ou qui, comme ici, font tache.

Bien plus tard, dans Autour des sept collines, Gracq a récidivé (p. 22 de l'édition José Corti : Collines de l'Ombrie, toutes crépues de petits arbres, comme sous les bouclettes une tête de nègre… (c'est moi qui souligne).

Fourré, bien sûr, n'a rien à rien à voir là-dedans.

Cela dit, grâce au témoignage indirect, recueilli dans le présent numéro de Fleur-de-lune, de M. Lanoë (encore un Julien !), la mémoire de Gracq n'en est pas moins prise en défaut sur un point annexe au débat : en 1954, donc avant d'entreprendre la rédaction d'Un balcon en forêt, son auteur avait bien été l'un des premiers lecteurs sur manuscrit (et enthousiaste, encore !) de la première version de…Tête-de-Nègre. Celle-la même qui, quelques mois plus tard, sera refusée par Gallimard. (Paulhan finira, on le sait, par publier l'ouvrage, que Fourré avait remanié à sa demande, mais trop tard pour que son auteur ait la joie de le voir paraître).

Pourrait-on interpréter cet oubli comme une dénégation, chez Gracq, de sa propre initiative ? Ce serait alors l'objet dénié qui, avant l'acceptation finale, en 1959, de la seconde version de Tête-de-Nègre, réapparaîtrait en catimini, dès 1957, sous sa propre plume. Et quand bien même l'expression, qui désigne en outre une friandise, n'appartiendrait pas en propre à Fourré, elle n'en relèverait pas moins du même refoulé nantais de la traite, dont la mémoire officielle même ne revient qu'aujourd'hui au premier plan de l'actualité. Dans tous les cas de figure, il convient de donner à Fourré, dans l'imaginaire gracquien, plus d'importance que Gracq lui-même n'a voulu le reconnaître - il se contente, dans La Forme d'une ville, d'un hommage tout rhétorique sur l'opposition Nantes-Angers : Je retrouve les marques distinctives de l'enracinement angevin dans les livres attachants de Maurice Fourré, qui a connu et célébré Angers comme Nantes, mais qui appartient à la première …

Il est vrai que, né en 1876, Fourré aurait pu être le père de Julien Gracq, dont le père réel, un certain monsieur Poirier, était voyageur de commerce : dans Lettrines (II), il tient, au détour d'un chemin, les rênes de la jument Volante, attelée à une "carriole" où le jeune Louis prend place avec délices. Souvenons-nous que l'auteur de Tête-de-Nègre se représente lui-même, sous les traits de "Monsieur Maurice", au volant d'une camionnette qui, dans la réalité des faits, lui servait (en principe …) à livrer dans tout l'Ouest les produits de la quincaillerie familiale.

Un père dont on ne fait la connaissance que bien après sa propre naissance, c'est en somme un beau-père, symboliquement parlant un père "plus beau" que le réel, et même, à certains égards, "plus vrai." Dans La Forme d'une vie, Hubert Haddad ne manque pas d'épingler, chez Gracq, une curieuse référence, à propos de Salammbô, au Gendre de Monsieur Poirier, vaudeville à succès durable d'Émile Augier.

"Dans la scène des esclaves jetés aux murènes, nous voulons voir les "sadiques de la décadence romaine", alors qu'il ne s'agit que d'un parvenu un peu bouffi de son aisance mobilière, un Monsieur Poirier qui voulait étonner son gendre. Gageons qu'un fils en situation de gendre a de bonnes raisons de changer de nom. Mais laissons là les besicles de Freud !" (Hubert Haddad, Julien Gracq, la forme d'une vie).

Rattrapons-les au vol, ces bésicles, pour nous demander si le premier échec de Tête-de-Nègre auprès du Comité de lecture de Gallimard n'a pas fait revivre à Julien Gracq le traumatisme du refus, en 1938, du manuscrit d'Au Château d'Argol, qu'il est aussitôt allé porter chez José Corti. Comme il nous l'a précisé hors micro, l'écrivain, par la suite, n'a jamais rien publié chez Gallimard, sinon…dans la Pléiade (on n'en saurait dire autant de Fourré).

Faute de pouvoir devenir, en digne héritier de Flaubert, le "gendre" de son propre père, Louis Poirier, en littérature Julien Gracq, aurait peut-être préféré devenir le gendre de…Monsieur Fourré.

Bruno Duval