La magie du "petit fouleur de lune" devenu "fleur de lune"

par Alain Tallez


Maurice Fourré offrit à André Breton trois petites figurines en bronze dans les conditions précisées dans ce bulletin. Breton conféra aussitôt à l'une d'elles des fonctions magiques, propitiatoires et ne s'en sépara plus. Il la désigna comme un "petit fouleur de lune" brandissant la lumière.

D'où venaient ces figurines, par qui et quand furent-elles fabriquées ? Par un modeste médailliste local produisant en grande série de pieuses breloques ? Ou étaient-ce des babioles votives venues d'Afrique et/ou des Antilles via la traite négrière ? Des souvenirs d'une exposition coloniale ou universelle ? … Leur caractère magique originel ne semble pas faire de doute et, moulées en bronze, elles semblent avoir été conçues pour durer. Elles devaient présenter une certaine rareté pour que Fourré juge bon de les offrir, et que Breton en choisisse une comme fétiche quotidien. L'élue au rang de porte-bonheur intime représentait donc un petit génie piétinant la lune et brandissant la lumière. Le choix fait par Breton de cet esprit mythologique ne surprendra pas. On sait que le symbolisme du soleil se manifeste en corrélation avec celui de la lune : la lumière et la vie, le temps et l'immortalité, les rythmes biologiques, la fécondité, l'amour, la connaissance, etc. La lune est ici piétinée, peut-être parce que selon la légende, la lune ment. La divinité tutélaire de ce talisman pouvait présider à sa destinée, pour toutes ces raisons, et d'autres encore, propres à l'auteur de L'Art Magique. Fourré en eut le pressentiment, et, ce petit cadeau fait à Breton ne relève pas seulement d'une reconnaissance de pure politesse d'un auteur à son préfacier. Elle témoigne d'une relation plus intime, intuitive, discrète, affective, vite mais durablement nouée pendant leur courte relation littéraire en 1949-1950.

Fourré n'oublia pas son geste, ni surtout la lettre de remerciements dans laquelle Breton désignait l'amulette comme "un petit fouleur de lune", expression promise à un avenir certain … Bien des pirouettes verbales peuvent être exécutées par homophonie autour du mot "fouleur". Mais plus simplement, prononcez follement ce mot, le fou saute en l'air, et il nous reste la "fleur". Plus de (h)ou(x) qui pique et fane ; rien que fleur qui luit et croît.

Fleur de Lune, en effet, devait être le titre d'un futur ouvrage que préparait Fourré, ce jongleur de mots. C'est en son hommage que les fondateurs de notre Association choisirent ce titre pour leur bulletin, en continuation de la pensée fourréenne.

Un autre rapprochement, très signifiant, s'impose entre ce petit bronze de la taille d'une médaille, offert par Fourré, et un grand bois polychrome sculpté de la collection d'art primitif océanien d'André Breton : un crochet de suspension Iatmul (Nouvelle-Guinée) de 66 cm de haut, qui présentait certaines analogies de formes avec le "petit fouleur de lune". C'était un personnage mythique debout, légèrement fléchi, comme s'il dansait (?) et support mural de l'ensemble, devant les pieds duquel, très en relief et en façade, apparaissait un masque d'animal en croissant de lune couronné (?) dont les deux pointes latérales (ou les deux cornes ?) formaient double crochet (ou crochet multiple si l'on tient compte de la présumée couronne). Bras (pliés sur les flancs) et jambes sont constitués de deux oiseaux becs en bas. L'homme piétine-t-il ou danse-t-il sur la lune ? (numéro 6122 du catalogue de la grande vente Breton d'avril 2003 à Drouot).

L'objet fut acquis par Breton en 1961 et la ressemblance frappante avec son talisman "fourréen" ne put lui échapper. Je me risquerais seulement, pour susciter le débat, à dire que ce crochet pourrait être un objet utilitaire ou rituel au symbolisme humain donc terrien, tandis que le "petit fouleur de lune" serait (devenu ?) un talisman astrologique au symbolisme cosmique (lune et soleil …)

Minuscules ou majuscules, les signes du "hasard objectif", sources privilégiées de leur inspiration poétique, ont toujours stimulé l'imaginaire de ces deux écrivains. Ils savaient, sans s'être concertés, que "l'œil existe à l'état sauvage" (A.B., Le Surréalisme et la peinture). Leurs équipages se croisèrent un jour sur la noue, se saluèrent, puis chacun conserva son rythme et son cap. Mais ce regard fraternel féconda leurs terres encore fertiles, à l'heure tardive, par pollinisation.

Bref. Pour en revenir à ce don et à cette élection, imagine-t-on que par l'entremise de cette amulette, André Breton pensa presque tous les jours à Maurice Fourré, ne serait-ce que quelques secondes ? … Chaque jour. Voyons : il reçut cet objet en 1950 ; son esprit s'enfuit en 1966 … Pendant cette période, combien de bienfaits octroyés, et de peines épargnées grâce à Maurice Fourré ? Où portait-il ce fétiche ? Dans la poche latérale du veston, avec ses clés domiciliaires ? Dans sa poche de poitrine, sous le portefeuille et les papiers d'identité ? Suspendu en pectoral, comme une médaille, par une chaîne d'or ou d'argent, sous la chemise, sur le cœur ? Et un soir, quand Elisa, attendrie, se pencha vers lui et découvrit ce porte-bonheur, quelle surprise en eut-elle ?
- Quelle sorcière vous séduisit qui vous offrit ce talisman ?
- Maurice Fourré.
- … ?
- Vous savez bien, ce voyageur de commerce d'Angers, le séducteur septuagénaire qui peignit ce purgatoire d'Ambassadeurs dans les combles d'un hôtel de passe du Parnasse.
- … (Silencieuse et rassurée).

Pouvait-on imaginer que Maurice Fourré fut à l'origine de quelque émotion conjugale du poète et de sa muse ? Les biographies, les curriculum vitæ, les cartes de visite ne jettent en pâture au jour que l'épiderme verni des existences visibles et masquent l'essentiel de la vie : l'intérieure, le magma neuronal informe et mystérieux de toutes ces pulsions et pensées qui nous brassent à chaque seconde et nous composent tout entiers en permanence. Vie intérieure différente pour chacun, et qu'oublieront, par paresse simplificatrice et sordide économie éditoriale - trop de pages -, qu'oublieront nos œuvres complètes. La poésie sublime ces énigmes furtives qui nous créent. Elle murmure l'innommable, le silence, l'absent … Maurice Fourré sous l'oreiller d'André Breton ? Comme une dent de lait échangée contre une gracieuseté à la petite souris - laquelle …. ? - de connivence avec le monde sacré ? Point d'indignation, Monsieur. Nulle irrespectueuse incursion dans vos jardins secrets. Nos actions les plus pures et les plus réfléchies s'accommodent souvent de pensées exogènes les plus imprévisibles. Et le souvenir de Fourré n'a-t-il pas accompagné, parfois, vos élans et décisions les plus souverains ? Le calice bu chaque jour déborde de vins de coupage et l'anecdote intime nourrit toujours la Grande Histoire, comme on dit la Grande Guerre.

Qu'est devenue cette amulette ? Part de lui-même ? Fut-elle recueillie précieusement par ses proches, ou, par respect des rêves créateurs du magicien, l'ont-elles enfouie avec ses mânes pour l'accompagner vers les esprits favorables ?