Fantasmagories phonétiques


par Alain Tallez



Dans l'introduction de sa causerie du 11 décembre 1950, Julien Lanoë s'essaie à rechercher les origines de l'inspiration fourréenne, dans ce qu'elle a de spécifiquement nantais. Natif pourtant du lieu, il traque sans pouvoir le nommer, dans la ville de Nantes - qu'il traîne dans la boue des ruelles - le charme acide, enjôleur, insaisissable qui taraude et consume les poètes indociles et dont Fourré s'embobelina comme d'une cape de rôdeur. Est-ce un rêve d'océans, de vents et de poussières ? Est-ce une chanson triste échappée en sourdine des flûtiaux gaéliques ou de la Vendée militaire, des lèvres pures d'Élisa Mercœur, "la muse armoricaine", ou des jurons tueurs du chevalier des Touches ? Est-ce le rêve désespéré des passions sordides ou carnavalesques des commerces licites et illicites de la traite des nègres à celle des encartées ? Est-ce encore …. ? Tout cela, bien sûr, séduisit et grisa Fourré, toute cette mémoire enfouie, expulsée par la turbulence de sa jeunesse indéfectible ; tout cet imaginaire vernéen, même, ce vieux Jules natif d'ici, et toujours là quand écrit Fourré. De connivence, narquois et le poussant des coudes, Fourré en exil volontaire, s'extrait de ses enclos intérieurs et va s'élancer vers d'autres mondes, gorgés d'espoir et de la lumière mystérieuse des ailleurs. L'imaginez-vous déambulant sur le Quai de la Fosse, tout ce trop-plein d'être dompté par la régularité de la marche lente et par deux doigts incertains roulant la robe moelleuse d'un cigarillo des Antilles ?

Attentif à la musique des mots, comme un écho fidèle et combien prégnant des soucis fourréens, Julien Lanoë se montre bien trop nihiliste quant au pouvoir d'évocation des noms de lieux de sa ville. Il aurait pu citer d'autres appellations d'origine plus étincelantes de l'architecture et de l'urbanisme nantais, et qui sonnèrent plus qu'à chacun dans les oreilles de ce chemineau des quais toujours avide de petits larcins fantasmagoriques.

Il n'y a pas que des syllabes atones ou répulsives dans la toponymie nantaise. Julien Lanoë oubliait-il cette phrase du Rose-Hôtel que prononce Monsieur Oscar, Maurice, André Gouverneur, Doyen des Ambassadeurs : "J'ai grandi dans cette belle ville ardente, industrieuse, passionnée, puissante, aux beaux quais penchés devant la double Loire …" (p. 211) ? Cette amertume du conférencier (à charge pour moi d'amendement éventuel après plus fine connaissance de son caractère) est-elle le trait d'une "confiance malheureuse" - mais sublimée par la poésie - si banale, au moins à cette époque, dans le peuple et la petite bourgeoisie catholiques ? Ou n'est-ce qu'un artifice réthorique introductif de la causerie ? Oubliait-il encore qu'André Breton, cœur épris de Nantes lui aussi, avait écrit dans Nadja en 1928 : "Nantes : peut-être avec Paris la seule ville de France où j'ai l'impression que peut m'arriver quelque chose qui en vaut la peine, où certains regards brûlent pour eux-mêmes de trop de feux (…) où pour moi la cadence de la vie n'est pas la même qu'ailleurs, où un esprit d'aventure au-delà de toutes les aventures habite encore certains êtres … " ?

Il est donc équitable de rechercher quelques atouts musicaux plus stimulants de cette "Nantes, ville qu'on hante" (André Breton), et qui flattèrent l'oreille de l'inspiré. Écoutez la cantilène et ses jeux d'orgues :


Place Graslin, c'est-à-dire place du Théâtre dans lequel Julien Gracq rencontra le gras Graal de Wagner, où dans la grave et gutturale vibrante "gr" gronde déjà le courroux du rival combatif qu'atténuera et mouillera en "gl" vélaire le baryton transi ;

Place de la Petite Hollande, où carillonnent déjà les beffrois et dansent dans les yeux les moulins et les grands ciels transparents des Ruysdaël ;

Cour Cambronne : faites vibrer et résonner l'explosive liquide "bronne", avec ses deux "nn", comme le gong en bronze d'une cathédrale, ainsi que le bon mot du vicomte, porté par Ubu jusqu'au déclamatoire ;

Palais Dobrée : prononcez la muette pour qu'apparaisse avecques la rosée l'orbe d'or de l'aube sur la rose pourprée de Ronsard - et je ne rappellerai pas la prégnance du rose chez Fourré ;

Île FeydeauFeydeau si fait sissite, fait do la, fait dodo … : quel fil eut à la patte cette puce qui ne lui sauta pas à l'oreille au point qu'il devint sourd aux délires verbaux du "Champion de rires francs, Ricanements et Cris comiques" ?

Place de Bretagne, balayée de pluie battante et de courants d'air, creusant les jupes, cassant les coiffes, tous rubans à l'horizontale et où claquent fenêtres et volets. Ici tourbillonnent encore les ouragans Cathelineau, Charette, Briand, Bécassine.

Passage Pommeraye : rayonnement solaire sur les reflets poudrés des vergers producteurs de cidre. Lieu chanté par André Pieyre de Mandiargues - Le Musée noir - et filmé par Jacques Demy dans Une Chambre en ville et Lola) La ville apparaît encore dans Les parapluies de Cherbourg, et dans Les Demoiselles de Rochefort, le petit marin chante : "Je vais en perm à Nantes".

Et surtout, distraction irrémissible : Château de la Duchesse Anne, où la voyelle de l'extase, la plus ouverte, s'épanouit, sublimée, après le crissement crispant de la double dentale "ss" comme le dépliage soyeux d'un châle entre les serres graciles d'une souveraine experte écoutant son ménestrel fol d'amour…


Les évocations sonores et imagées induites par les noms de lieux n'ont certes pas de valeur universelle. Chacun subit son imagier phonétique, modulable encore à chaque heure selon la hauteur de la lune. Très personnelles et subjectives, elles se fondent néanmoins sur un substrat culturel commun propice à un certain consensus. Et ces multiples sonorités aux complexes harmoniques ont, à l'évidence, nourri Maurice Fourré, de sensibilité à fleur de chair. Il en coula ses frissons dans des pages brillantes autant qu'inattendues. La musicalité des mots, une dominante de son art, la souple et audacieuse composition de ses pages, et son univers diapré, m'évoquent souvent l'esthétique debussyste.


Comme dans toute poésie qui s'élève au-dessus des vases, il y aurait beaucoup à creuser sous le lit du fleuve, et à découvrir, dans une onomastique phonétique fourréenne et jubilatoire. (Parallèlement, le lecteur attentif se reportera à la superbe étude linguistique et stylistique d'Yvon Le Baut Les romans-poèmes d'un irrégulier, Maurice Fourré,( 1876-1959), parue dans Fleur de Lune numéros 4, 5 et 6 et notamment à ses approches lexicale et spatiale).


L'écrivain fit quelques lectures à haute voix entre amis, exceptionnellement devant des professionnels des lettres. Il était alors trop tard pour accorder les harmonies. L'euphonie de ces romans-poèmes avait été préalablement testée dans la solitude du logis ou de la promenade. À moins que ce ne fût dans un de ces bateaux-lavoirs, à danser, à partir, désertés, des bords de la Maine, succédanés du gueuloir de Flaubert à Croisset, pour en savourer les ricochets de l'écho jusqu'à l'autre rive du fleuve.