Pays Natal


par Bruno Duval


Face à la débauche éditoriale qui accompagne le déferlement médiatique du centenaire de la mort de Jules Verne (en 1905), le cinquantenaire de la parution, en 1955, de La Marraine du sel, épuisé depuis belle lurette, fait bien pâle figure. Et pourtant, dès 1950, Maurice Fourré, sollicité par ses jeunes amis Michel Carrouges et Michel Butor (qui avaient assisté à la lecture de La Nuit du Rose-Hôtel à l'hôtel Littré) de contribuer, sinon à la gloire internationale, du moins à la faveur littéraire du Nantais auprès des happy few dans un numéro spécial de la revue Arts et Lettres, fut, après son exact contemporain Raymond Roussel (encore ce dernier ne mesurait-il pas ses faveurs aux gloires instituées de son temps), le premier écrivain "sérieux" à lui rendre publiquement hommage. Paradoxalement ou non, la lecture de l'épisode du serviteur noir autosacrifié dans Cinq semaines en ballon favorise le déclenchement de l'activité érotique dans La Marraine du sel, fantasmatiquement liée à la puissance maléfique que l'imaginaire occidental attribue aux Africains. Familier du carnaval de Nantes, Fourré (comme M. Gouverneur dans La Nuit du Rose-Hôtel) aimait à se faire une "tête de nègre" pour faire peur aux enfants.

Malgré l'éphémère rentrée en grâce, à l'occasion de la sortie de la Marraine, de Fourré auprès de Breton, alors en froid avec Gallimard, cette seconde apparition en public fut loin de ressusciter l'engouement critique qui avait salué La Nuit du Rose-Hôtel. Hormis les deux Michel (Carrouges dans Le Courrier de l'Ouest et Butor dans Monde nouveau), Julien Lanoë fut, dans la N.N.R.F., le seul à en rendre compte. Premier dédicataire du Rose-Hôtel dès la parution d'un extrait dans les Cahiers de la Pléïade, ce proche de Paulhan n'avait publiquement pu faire état de sa dilection personnelle pour l'ouvrage qu'en donnant, plusieurs mois après la sortie du livre, une conférence devant un aréopage de concitoyens nantais: "Reste, conclut-il après un éloge puissamment étayé, tout le travail du critique littéraire pour quoi je n'ai nulle compétence." Formule de rhétorique, modestie naturelle, ou ironie voilée ? Dans l'ancienne N.R.F. comme dans la "Nouvelle" (ainsi relibellée pour pouvoir ressortir dans les années cinquante sans confusion possible avec celle de Drieu), Julien Lanoë, proche de Paulhan, n'en est pas à sa première note de lecture, mais sans doute ne tient-il pas à confondre cet exercice de haute volée exégétique avec celui d'un quelconque magistère critique.

Fils de famille nantais envoyé à Paris, dans l'entre-deux-guerres, pour faire H.E.C., le jeune Lanoë y contracte une maladie des poumons qui lui vaut de retourner très vite dans sa ville nantale, où il met à profit le loisir de sa convalescence pour relire les anciens et les modernes, et découvrir les contemporains. Pour faire partager ses ferveurs, il fonde une revue dont le titre, Ligne de cœur, lui a été suggéré par Cocteau, alors point de mire de la jeunesse avide de liberté. D'ores et déjà, la "ligne de coeur" de Lanoë est celle de la génération cubiste, qu'il continuera à suivre tout au long de son existence, en poésie comme en peinture: Max Jacob, Reverdy, Supervielle, tels sont, avec Cocteau lui-même, ses amis littéraires, qu'il ne cessera jamais de fréquenter, sans se laisser émouvoir par les mots de désordre, dadaïstes et surréalistes, qui ne correspondent guère à son tempérament. Dès 1928, la revue ayant, comme beaucoup d'autres, cessé de paraître, il prend l'initiative de réunir ses propres textes, sous la jaquette des Amis des Cahiers verts, dirigés chez Grasset par Ludovic Halévy, avec une préface du philosophe Gabriel Marcel, ultérieurement étiqueté "existentialiste chrétien". Ce sont moins là des textes de critique que d'esthétique, et même d'éthique littéraire : à quoi bon une littérature qui ne nous aide à vivre, semble laisser entendre, entre les lignes ce futur "jeune patron" conscient de ses responsabilités morales, sociales et religieuses (en 1933, il fait reparaître Ligne de cœur avec un texte consacré...au mariage).

Pour s'apercevoir que seul le dernier texte de Vacances (qui pour n'avoir rien d'un devoir n'est pas davantage une nouvelle) porte ce titre, il faut avoir la chance de posséder cet ouvrage rarissime. Les précédents essais s'intitulent (sous l'invocation conjointe de Gogol et de Cocteau) Trois siècles de littérature - avec lesquels il faut décidément en finir - Billet (art poétique que Fourré n'aurait pas renié : "Écrivez sans ombres, dans le style des roses"), Stérilité du Parnasse (là encore, une condamnation), Jésus chez les docteurs, Passion de la tristesse et le Voyage inutile.

Contrairement à la prédiction de Gabriel Marcel, cet ouvrage semble être resté unique sous la plume de son auteur. Amoureux de la littérature, Julien Lanoë en se prenait pas lui-même pour un écrivain. Sur les onze titres, publiés entre 1928 et 1975, que comporte sa bibliographie, quatre sont des préfaces à des recueils de poèmes et un le texte d'une allocution prononcée, en 1942, à la Journée nationale du Centre des jeunes patrons (au catalogue de la BNF, une Pétition adressée sous son nom à MM. les membres de la Chambre en vue d'obtenir… l'autorisation, pour les courtiers maritimes…, de prendre des associés s'est malicieusement glissée sous son nom, mais, en 1888, il ne saurait s'agir que d'un homonyme, vraisemblablement familial).

Passionné d'arts plastiques, Julien Lanoë deviendra plus tard Président des Amis du musée de Nantes, responsable de nombreuses acquisitions d'art moderne et contemporain et auteur de plusieurs préfaces de catalogues. Selon lui, "le rôle primordial de l'art, c'est d'illustrer et de colorer le néant que la vie quotidienne découvre par d'incessantes déchirures" (note sur Les Îles de Jean Grenier, NRF, septembre 1933). Tant qu'il y aura, dans la ville de Jules Verne, des navires en partance, il ne faudra pas désespérer.

Soucieux de modernité mesurée, Lanoë n'a rien d'un révolutionnaire, ni même d'un révolté. Par malice, il va jusqu'à déceler chez Breton, dont l'arrogance doctrinaire l'agace, un côté nostalgique de l'âge classique qui n'avait pas échappé à Paulhan. Clos sur l'éloge circonstancié de La Marraine du sel, le Recueil, publié à tirage limité, de ses Notes littéraires, commence par celui du premier livre de Georges Limbour, critique d'art et prédécesseur de Maurice Fourré dans la recherche de l'émerveillement quotidien. Par la suite, le critique n'aura pas toujours la main aussi heureuse, se laissant parfois égarer par l'inspiration religieuse ou le ronron prosodique de tel ou tel "retour à la tradition" chansonnière (de Maurice Fourré à Maurice Fombeure, il n'y a que le début qui rime).

Sous l'Occupation, et dans l'immédiat après-guerre, Lanoë était en relation avec les jeunes poètes réunis à Rochefort-sur-Loire pour restituer à la poésie moderne, éprise de provocations élitaires, un contenu humaniste théoriquement accessible à un public populaire. Sous l'invocation ligérienne de Max Jacob, cette "nouvelle tendance", dont l'influence se perpétua, à Paris comme en province, jusqu'au début des années soixante, avait, par le plus grand des hasards, pris naissance à … Rochefort-sur-Loire, à deux pas de Mozé-sur-Louet, où Maurice Fourré a si souvent fait escale, chez son neveu Jean Petiteau.