... du Président


"le sourire lui-même"



La collection de notre bulletin s'enrichit cette année d'une nouvelle Fleur de Lune spécialement éclose sur l'amitié. Avec ce bouquet de "Rose(s) Blanche(s)", nous commémorons ainsi noblement le jubilé de la publication de la Marraine du Sel, le 12 décembre 1955.

L'amitié, comme l'amour, est fondamentalement érotique, une érotique sublimée. Les poètes écrivent sous l'empire de la passion érotique et la désérotisation menace dramatiquement notre société, par la ruine progressive du désir. Ceux qui nous parlent ici témoignent deux à deux de leurs liens humains tenaces et véridiques, fondés sur l'attachement et l'engagement réciproques. Ils savent que le discours sur et autour de l'amitié est essentiel à l'amitié, d'où la nécessité de l'entretenir, de correspondre, de converser et aussi qu'un appauvrissement du langage est un appauvrissement du sentiment. La délicatesse du langage de Maurice Fourré traduit et cultive la délicatesse du sentiment, comme elle stimule son imaginaire, notre imaginaire. Nées de besoins spécifiques, ces amitiés-ci, affectives et pas seulement contractuelles, ne sont pas des luttes de pouvoir car aimer n'est pas posséder. Je ne dis pas qu'elles excluent totalement l'égoïsme et le calcul (ce serait par trop inhumain), mais seulement qu'elles se sont fondées sur une reconnaissance sensible et affective de l'autre, sur une certaine empathie, initialement favorisées par la connaissance d'une œuvre littéraire extravagante et sensitive. Ces hommes qui se sont trouvés, au soir de leur vie, furent encore surpris par l'apparition d'un nouveau miroir d'eux-mêmes, une connivence, puisque les plaisirs de l'amitié sont spirituels.

Mais ce dithyrambe ne va pas sans quelque préoccupation. Volontairement naïf et conciliant, je m'interroge toujours cependant sur la profondeur et la solidité d'amitiés et de relations qui nous parviennent épurées, absoutes de leur contexte historique, ce qui est le cas ici. Nous sommes dans la dernière décennie de vie de Fourré (1950-1959), durant laquelle quelques mouches lui bourdonnèrent aux oreilles. Passant, as-tu idée des chapelets de bombes littéraires, philosophiques et artistiques et scientifiques et politiques qui éclatèrent, à cette époque, dans la plaine ? Et ceux des guerres coloniales ? … Tristes tropiques pour ces hommes révoltés, degré zéro de l'écriture que ces jeux jamais interdits, roman toujours inachevé du salaire de la peur pour ce travail en miettes. Et Picard, avec son bathyscaphe, snobera ces "belles escales trompeuses, où montent les musiques et les chansons, quand dansent les femmes rieuses couronnées de parfums …" (La Nuit du Rose-Hôtel, page 242).

Quid de cette guerre chaude dans la vie de Fourré, et dans ses amitiés ? Peut-on vivre sans parler d'un déterminisme de la vie ? S'en désintéressait-il ? Pas une allusion, même lointaine à cela dans ces correspondances, causerie et critique littéraires, certes rescapées du feu et loin d'être exhaustives (lettres à Paulhan incluses). Ni dans son œuvre, me rétorquerez-vous, alors pourquoi en parler ? Fourré lisait les journaux et il y écrivait. Et nous n'avons pas de reflet manifeste de sa bibliothèque. Nous sommes aveuglément conduits à le croire insensible, prudent, souverainement distant à l'âge du grand déblayage salutaire et salvateur. Éluda-t-il pudiquement les débats qui risquent d'ébranler les amitiés au constat d'éventuels désaccords ? Banal ! Ce qui pose quand même les questions cruciales du refoulement du rationnel, et pas seulement (a contrario) de celui des passions, de l'autocensure utilitariste, de la force morale des interlocuteurs aussi, dans le cadre spécifique de la construction et de l'épanouissement de chaque relation. Toutes faiblesses qui renverraient ces amis à leur solitude, comme elles nous éconduisent vers la nôtre. Le poète est bien celui qui parle de l'aliénation, non ?

Ces limites posées à notre sujet d'aujourd'hui, et rien qu'à ce sujet (!), je conviens que ces témoignages d'amitié, intellectuels et affectifs, s'en tiennent à l'essentiel, au plus près du cœur. L'essentiel n'est pas le tout. Ils reflètent les préoccupations majeures de Fourré en fin de vie, qui l'occupent presque tout entier. On aura compris que ces interrogations - qui ne sont pas des réserves - amplifient au contraire l'espace des recherches nécessaires, affinées, exigeantes, sereines, sans complaisance, crédibles. Et venons-en aux pièces à conviction.

André Breton et Maurice Fourré se sont rencontrés dans les premiers jours de février 1949, pour préparer la publication de La Nuit du Rose-Hôtel et sa préface rédigée en août 1949. Cette relation d'estime amicale et réciproque, profonde, d'abord occasionnelle, fut définitive bien qu'elle ne se manifestât que par intermittences. La communication de Jean-Pierre Guillon sur l' Étoile scellée et le petit fouleur de lune, l'atteste encore. La pérennité de ce lien d'intelligence et d'affection est définitivement établie par les propos de Breton s'adressant au neveu de Maurice Fourré après la mort de celui-ci, rapportés par Julien Lanoë : à propos de votre oncle, je vous entendrai avec l'oreille du cœur. Fleur de Lune n° 8, spécial Fourré-Breton, rendit largement compte de leurs relations.

Jean Paulhan et Maurice Fourré se rencontrèrent à la même occasion, grâce à André Breton, et cultivèrent leur amitié plus régulièrement. Elle fut ponctuée de rencontres professionnelles et gastronomiques (en présence de Dominique Aury), jusqu'à la mort de Fourré. On a déjà lu ici les lettres de l'auteur à son éditeur, patron de la NRF, qui s'échelonnent de 1948 à 1958 (cf Fleur de Lune numéros 9 et 11). Je les remémore puisque la correspondance révélée ici, de Fourré à Lanoë, cette fois, de 1952 à 1954, fait aussi rappel du soutien qu'il reçut de Paulhan.

Entre Julien Lanoë et Maurice Fourré s'était nouée de longue date, autour de 1930, une complicité silencieuse et discrète de vieux compères avisés. Du premier coup d'œil, chacun perçut de l'autre que son rôle public n'était qu'un jeu nécessaire lors même que d'autres horizons que le commerce les préoccupaient davantage. Une relation d'abord professionnelle et circonstanciée se transforma plus tard en l'amitié active et soutenue qu'on découvrira dans ce numéro, grâce, notamment, aux documents précieux que Guy Lanoë, fils de Julien, a bien voulu mettre à notre disposition. Qu'il en soit ici remercié.

Enfin, que les adhérents fidèles de notre Association, et les contributeurs à notre revue acceptent ici, pour une fois, notre reconnaissance publique envers eux. Leur amitié active permet ces échanges écrits et oraux et leur publication. Nous appelons donc tous nos amis, adhérents et sympathisants à produire des études, communications et anecdotes de toute sorte relatives à notre mission ; car notre vocation n'est pas seulement de publier les textes canoniques de Maurice Fourré, mais d'élaborer aussi un travail critique de réflexion et de savoir.

Parmi ces fidèles, Tristan Bastit, artiste peintre, pataphysicien, membre de l'Oupeinpo, précurseur ès-lettres fourréennes, apporte ici sa contribution précise et circonstanciée à l'histoire du Caméléon mystique. Une enquête locale à Dournenez l'a conduit vers les effluves capiteux du Café des douze apôtres ; cela pourrait être le prélude à des études sur le quatrième roman (posthume) de Fourré. Nous l'en remercions chaleureusement.

Par sa richesse, ce double numéro de Fleur de Lune découvre l'immensité du continent fourréen à explorer. De quoi faire sauter les scellés sur les pensées testamentaires de "M. Abraham Allespic (…) homme poli et de belles manières (…) ambassadeur attardé d'un moment révolu de l'Histoire". (La Marraine du Sel)