Fourré de vive voix

C'est à la curiosité, à la patience et au flair de Jacques Simonelli, chercheur d'or niçois qui a fourni la teneur alchimique du dernier numéro de Fleur de lune, que l'on doit l'exhumation de deux interviews de Maurice Fourré parus, dans la presse du Maine-et-Loire, du vivant de son auteur de prédilection. Le premier, issu de l'édition niortaise de la Nouvelle République du Centre-Ouest, dont Fourré (prête-nom de son patron, député en campagne électorale) fut lui-même le premier directeur en titre (cf. FdL n°15), est, en 1950, immédiatement consécutive à la parution, chez Gallimard, de la Nuit du Rose-Hôtel. Pour rencontrer l'auteur, le rapporteur anonyme a eu l'insigne honneur de pénétrer dans la tanière, "digne d'un Ambassadeur", du quai Gambetta, où il ne manque pas de relever la compagnie permanente d'un caïman empaillé. Au lieu de rapporter fidèlement les propos que lui a tenus son hôte, il se plaît à en pasticher, avec plus ou moins de bonheur, le style pseudo-télégraphique. De toute évidence, le courant est passé. Alors, même si les informations transmises sont éventées, depuis belle lurette, leur communication directe, de vive voix, par le débutant tardif dans la carrière des lettres demeure encore aujourd'hui émouvante, faute d'avoir eu encore accès aux archives radiophoniques permettant d'entendre le son de sa voix.

Après avoir absorbé la totalité de la page, le président sortant Alain Tallez a fait observer la teneur para-fourréenne de certaines informations locales, comme celle-ci :


THORIGNÉ — Épaves. — Un stylo a été trouvé aux environs de la route nationale. Le réclamer à Madier, Eugène, à Escoulois; M. Alfred Martin a trouvé sur la route au lieudit "La Crousaille" un tube en fer. Le lui réclamer.


Paru en 1956 dans l'édition niortaise du Courrier de l'Ouest, le second interview est consécutif à la publication de la Marraine du sel. Ce n'est pas, pourtant, du roman ainsi intitulé qu'il est question, et de sa localisation géographique à Richelieu, mais de l'ascendance paternelle niortaise de son auteur. Sitôt après avoir rappelé la "révélation" de Fourré par André Breton, L. Lelong, signataire de l'article, précise en intertitre que M.F. fut "baptisé à Saint-André en 1876". Hasard objectif, ou signe de la Providence ?

"Vous me demandez à quelle date je suis venu à Niort pour la première fois ? Voyons, si mes souvenirs sont bons, ça devait être en 1876. Mais vous savez que ma mémoire n'est pas tellement fidèle …"

Quatre-vingts ans plus tard, une telle réponse est empreinte de l'esprit pince-sans-rire que l'on connaît à Maurice Fourré.

Précisons au passage que, dans la recherche de sa première nouvelle parue en revue, Jacques Simonelli ne s'avoue pas battu. Breton et Queneau ayant tous deux commis l'imprudence de mentionner à ce propos la Revue des deux mondes, un regard à son sommaire de 1903 s'impose. La quête sera-t-elle fructueuse ? Rien n'est moins sûr. Mais qu'importe ! En matière de surréalisme, le rêve est toujours préférable à la réalité.


B.D.


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Aventure peu banale. Un livre, un seul. Six ans de travail. Chance de haut vol. Haut vol vers le Panthéon surréaliste. La Nuit du Rose-hôtel. Synthèse du sourire de Saumur, dit le poète. Amour de la Loire. Passion des pays d'Ouest. Niort, Le Puy-Notre-Dame, Les Rosiers, Nantes.

Rapport de police : soixante-dix ans qui ne sonneront jamais. Aimant la vie, la jeunesse. Élégant, désinvolte, humoriste. Les étudiants lui donnent du Cher Maître. N'y croit pas. Quand il parle en public, le public s'enfièvre. Il en rit. Rit de tout, même de sa chance !


Que notre cher Maître me pardonne ! Deux heures en sa chatoyante société ont de ces influences !

Écrire un livre en six ans. "Au gré des immobilités de l'Occupation" (c'est lui qui parle). Le faire connaître en six semaines. Toucher au faîte de la gloire littéraire par André Breton (le pape) et Jean Paulhan, Maurice (sic) Carrouges et Julien Gracq. Être préfacé par le susdit André Breton. Se voir ouvrir toutes grandes les pages des Cahiers de la Pléiade. Ouvrir le feu de la collection Révélation chez Gallimard. Tel est l'aventure "surréaliste" qui échoit au plus doux des amants de la Loire : M. Maurice Fourré.


C'est, face à la Maine, dans un chaud et douillet appartement d'Ambassadeur, au troisième, près du ciel, que nous avons connu la sympathie du poète angevin.

Car, malgré le caïman léger qui court au plafond, et les sonnailles qui alertent l'esprit des livres qui tapissent la demeure, il n'y a rien de surréaliste dans la maison. Deux châles soyeux rouge et jaune, peut-être ? Non. L'habitant de ces lieux est un fantaisiste à qui la vie n'a laissé, malgré ses soucis, que jeunesse et enthousiasme, charité et humanité.

Né à Angers en … (qu'importe après tout puisqu'il est jeune !), fils d'un Niortais de Celles-sur-Belle et d'une Saumuroise du Puy-Notre-Dame, M. Maurice Fourré fut attiré accidentellement vers les lettres dans son jeune âge. Des nouvelles lancées en 1903 et 1909 ; une vie d'homme d'affaires après. En 1942, il commence une œuvre de plus longue haleine. Elle voit le jour en 1948. Qu'en faire ?

M. Maurice Fourré la confie à deux connaisseurs des Lettres : Maurice (re-sic) Carrouges et Julien Gracq. Ceux-ci la présentent à André Breton puis à Jean Paulhan. Tous avancent étonnés. Le surréalisme a un adepte de plus. Un adepte, que dis-je, un apôtre.

Il comparaît devant un aéropage (sic), telle Phryné. Il dévoile ses pensées. On le fête. André Breton préface son œuvre La Nuit du Rose-hôtel, il le comble d'hommages. Une étoile est née au firmament surréaliste. On en discute. On se bat, presque. Les tribunes publiques sentent les orages déferler pour La Nuit du Rose-hôtel.


Plus qu'un surréaliste, Maurice Fourré, un nom connu puisque l'oncle du dieu du Cinéma français, M. Fourré-Cormeray, est un poète.

Un poète qui connaît l'usage des mots, et place un mot comme un peintre met une touche vive. Son œuvre est plutôt un prolongement et un épanouissement du surréalisme.

André Breton a écrit : "Si La Nuit du Rose-hôtel a pris naissance dans les évènements de 1940, dont une région comme l'Anjou, moins aguerrie qu'une autre, devait se montrer particulièrement affectée, il est trop évident qu'elle a derrière elle et qu'elle met en œuvre l'accumulation sensible étonnamment riche et la vibration à son comble de toute une vie".

Comment ce bourgeois d'Angers, farci d'idées jeunes, a-t-il gravi les marches du succès que tant de lettres, venues des horizons, accusent ou complimentent ? Par une vue sobre et quotidienne du monde vivant, où, pour lui, la jeunesse est une perpétuelle attirance.

"Mon cher Maître", disent les étudiants qui le croisent sur le Mail ou au Café du Boulevard. Maurice Fourré sourit.

Il a fait sienne l'épigraphe de sa La Nuit du Rose-hôtel, empruntée à Thérèse d'Avila - "La vie n'est qu'une nuit à passer dans une mauvaise auberge".

Maurice Fourré ! Rappelez-vous ce nom.


R-G. M.

La République du Centre Ouest

5 avril 1950



§§§



Il est quelqu'un que la gloire a touché, quelqu'un dont on parle jusqu'à l'autre bout du monde puisqu'il fit naguère le sujet d'une conférence au sein d'une université des USA ; un homme âgé, au cœur éternellement jeune, dont la pensée se tourne souvent vers un Niort que la plupart d'entre nous n'ont pas connu, ce Niort de la Belle Époque où il passa quelques-uns des meilleurs jours de son enfance et de son adolescence.

La jeunesse n'a pas d'âge.

Il s'appelle Maurice Fourré. Peut-être avez-vous lu sa La Nuit du Rose-hôtel ? En 1950, lorsque parut ce roman qu'il faudrait appeler une longue et délicieuse rêverie, les milieux littéraires en furent bouleversés. Ah ! Nous avons eu par la suite Minou Drouet, Françoise Sagan, des enfants trop tôt vieillies ! Ce qui surprenait alors, c'était un phénomène exactement inverse.

Maurice Fourré, au terme d'une brillante carrière dans l'industrie angevine, publiait un livre d'une jeunesse totale, d'une fraîcheur d'inspiration digne au moins de son titre. Un livre qui ne ressemblait à nul autre et ne se recommandait, d'ailleurs, d'aucune école. Le surréalisme pourtant fut trop heureux de se l'associer. André Breton tint à en rédiger lui-même la préface, attirant ainsi l'attention sur cet écrivain tard révélé.

Maurice Fourré fut baptisé à Saint-André en 1876

En ce temps qui n'est pas encore très éloigné, Maurice Fourré passait pour octogénaire. L'était-il ? Ne l'était-il pas ? Il n'avoue tout juste encore que ses quatre-vingts ans, et comme sa bonhomie se double d'un humour incorrigible, comme sa silhouette, au demeurant, n'indiquait pas (et n'indique pas aujourd'hui même) tant de lustres, les plus malins d'entre ses amis ne réussissent point à se faire là-dessus une idée nette. Le hasard, toutefois, nous a permis de découvrir un précieux indice. C'est en 1876 que le bon maître (dont le père était né à Niort, d'une famille de souche poitevine) fut lui-même baptisé sur les fonts de notre église Saint-André. Voilà du moins un fait incontestable !

"Vous me demandez à quelle date je suis venu à Niort pour la première fois ?", nous disait-il, un jour que nous l'avions rencontré dans sa bonne ville d'Angers.

"Mais oui, à quelle date ? Voyons, si mes souvenirs sont exacts, ça devait être en 1876 … Mais vous savez, ma mémoire n'est pas tellement fidèle."

Confidences

Désormais, nous n'interrogerons plus Maurice Fourré sur ce premier séjour … C'est avec plaisir, en revanche, que nous le laisserons évoquer à nouveau ceux qui suivirent :

"J'allais chez ma grand-mère, continuait-il en effet. J'habitais une grande maison de la rue Perrière. Je descendais jouer au bord de la Sèvre. J'aimais votre vie provinciale, tout à la fois active et calme. Je suivais en courant les soldats qui sortaient de la caserne et descendaient vers la ville.

- Les hussards ?

- Eh non ! Les cuirassiers !"

Puis notre éminent interlocuteur, qui n'a pas si mauvaise mémoire qu'il le prétend, concluait son propos par un vœu :

"J'aimerais tant revenir quelques jours parmi vous. J'y retrouverais des émotions qui furent peut-être essentielles dans la formation de ma personnalité. Car rien ne compte davantage que les impressions d'enfance."


Revenez nous voir


Depuis la La Nuit du Rose-hôtel, le maître publia l'an dernier La Marraine du sel.

"J'ai d'autres livres en préparation. C'est cela qui m'empêche de vieillir", nous confiait-il aussi dans cette douce après-midi angevine de l'arrière-saison.

Ah ! Venez nous voir, cher Maurice Fourré. Venez emprunter aux paysages niortais quelques-unes de ces fines et subtiles notations qui scintillent à travers vos pages. La photo nous a déjà familiarisés avec cette veste-sport, ce nœud papillon, ce feutre roulé, cet imperméable négligent, ce sourire surtout, sous une petite moustache, qui se refusent à désigner votre âge véritable. Sans vous avoir connu en 1876, tous, nous vous reconnaîtrons. Et quelle ne sera pas votre émotion quand vous reconnaîtrez vous-même les enfants ébouriffés et joyeux qui s'ébattent toujours, de la même façon, au coin de notre vieille rue Perrière !


L. Lelong

Le Courrier de l'Ouest (édition de Niort)

18 octobre 1956