Retour à Carrouges


Dans son numéro 3, paru en mars 2000, Fleur de Lune, naïvement soucieux de donner des gages de notoriété à la défense et à l'illustration de Maurice Fourré, avait porté à la connaissance de ses lecteurs l'étude fondatrice de Michel Carrouges sur La Nuit du Rose-Hôtel recueillie dans la première édition, (épuisée) de ses fameuses Machines célibataires (Arcanes, 1954), ainsi qu'un article du même sur La Marrainedu sel paru dans Le Courrier de l'Ouest du 17 janvier 1956 et sa dédicace imprimée "à Maurice Fourré" de son roman Les Grands-pères prodiges(Plon, 1957). Ça n'était pas grand-chose, mais c'était quand même quelque chose.

Après avoir, dans Maurice Fourré, rêveur définitif(Le Soleil noir, 1978) crédité Carrouges d'avoir, conjointement à Gracq, "attiré l'attention de Breton sur le manuscrit de La Nuit du Rose-Hôtel, Philippe Audoin mentionnait en outre son importante conférence donnée, le 21 février 1950, au Cercle Joachim du Bellay sur la Signification du surréalisme. Dans les colonnes du Courrier de l'Ouest, Maurice Fourré en personne assurera, dès le 21 du même mois, la présentation de l'auteur de ladite conférence, qui, selon Audoin, "tenait alors la vedette dans la presse de l'Ouest".

Sans dévoiler, sous le "nom de guerre" de Carrouges, l'identité véritable de Louis Couturier, ni sa situation parisienne aux éditions du Cerf, fondées par les Dominicains, Fourré nous apprend que son ami personnel est originaire du Poitou, et juriste de formation. Deux précisions utiles pour qui, d'une part, vient de découvrir, avec Jacques Simonelli, les attaches niortaises de la famille Fourré et d'autre part, connaît la propension personnelle de Carrouges à se faire, auprès du Bon Dieu, l'avocat du diable Duchamp (celui qui osa transformer une mariée en "Machine célibataire") et, auprès des bons petits diables surréalistes, l'avocat du Bon Dieu. Il n'y a donc pas à s'étonner que, sans jamais accéder à une véritable autorité intellectuelle, ce précurseur extra-universitaire, sous couvert de "sociologie", de toutes les "nouveautés" instituées dans les années cinquante ("Nouvelle critique", "Nouveau roman", "Nouveau réalisme" etc.) ait subi, sur le plan personnel, pas mal de déconvenues.

À noter que, dans l'immédiat après-guerre, depuis le retour des Etats-Unis de Breton et la parution de l'Histoire du surréalismede Nadeau, officiellement considérée comme l'acte de décès d'un mouvement qui avait fait florès dans les années vingt, la "conférence sur le surréalisme" était devenue une figure imposée de la vie culturelle française, soit pour en relativiser la prépondérance littéraire (cf. Gracq récemment commenté par Compagnon dans les Antimodernes) soit pour en condamner les présupposés idéologiques au nom du communisme (Tzara à la Sorbonne, Vaillant à la Pensée française), voire, comme on ne le disait pas encore, pour le "récupérer" au nom du christianisme. Comme en témoigne, à côté du compte-rendu, (étranger à Fourré, il est signé des initiales M.G. dont nous n'avons pas réussi à percer le mystère), de la prestation de Carrouges - qui semble n'avoir pas eu l'habitude de parler en public - l'annonce de la conférence d'un "bon père" sur Albert Camus, la véritable menace qui pesait alors en librairie sur la paix des familles, c'était l'existentialisme.



Cercle Joachim du Bellay

Conférence de Michel Carrouges :

Signification du Surréalisme

le 24 février à 20h 45, salle du Grand Cercle


Parmi les critiques modernes, Michel Carrouges vient de s'assurer une place fort originale et un rôle irremplaçable.

Cette place, il la doit à sa lucidité courageuse, dont l'audience s'élargit chaque jour. Ce rôle, comme il est jeune, on peut être sûr qu'il le remplira avec une autorité sans cesse accrue. Il a déjà à son actif de magistrales études, et à sa disposition deux tribunes au moins : à La Vie intellectuelle et à Paru.

En entrant dans la carrière littéraire, Michel Carrouges a obéi à une vocation. Longtemps, cette vocation fut contenue par les directives paternelles, qui firent de lui un juriste. Mais la poésie, sans doute, l'habitait entièrement ; il saura lui-même le reconnaître : "La poésie est la plus prodigieuse des merveilles humaines ... Elle détruit toutes les relations figées par l'habitude, toutes les valeurs d'utilité ...". Michel Carrouges, illuminé de cette lueur, abandonna les affaires juridiques.

Mais ce n'était pas pour se lancer dans des compositions nuageuses ou des commentaires mondains. Ce fils du Poitou garda les deux pieds sur terre. Il semble qu'en se consacrant à la critique poétique, il ait eu pour premier souci de réagir contre la critique "artiste" faite parfois d'impressions passagères et de seule sensibilité. Abordant les poèmes, Michel Carrouges a voulu acquérir devant les chaînes de mots et les échos d'allusions "une patience de naturaliste à l'affût des heures durant au pied d'une haie pour en observer la vie furtive". Ce qu'il a épié ainsi dans les œuvres, ce sont les mots-clé, ceux dont émane la dominante caractéristique de l'auteur, ce qui renferme pour les initiés la quintessence du poème, analogues au bleu-jaune chez Véronèse, ou au son du cor chez Wagner. Voilà pourquoi son étude Eluard et Claudel a pris toute la valeur d'un manifeste.

L'ambition de Michel Carrouges est de forcer le mystère poétique comme les anciens alchimistes cherchaient le secret de l'or, ou comme nos physiciens modernes viennent d'élucider le secret de l'atome. C'est là qu'éclate la merveilleuse originalité du critique, résolu à explorer les mondes imaginaires des poètes : il part en expérimentateur et non en théoricien ; il cherche la structure cosmologique de chacun d'eux ; il essaie de dresser une carte de leurs constellations de symboles, d'établir un planisphère de l'imagination humaine.

Michel Carrouges ne prétend pas réduire le mystère poétique en formules rationnelles. Nul n'a mieux signifié que le passage de la pensée ordinaire au domaine du poète est un bond irrationnel, analogue au passage de la haine à l'amour. Il dit que le barrage n'est franchi que si le cri du poète correspond au trouble secret du lecteur ! De même, il souligne que les symboles poétiques ne se réduisent pas à des schèmes logiques mais traduisent "ce qui ne peut pas s'exprimer autrement."

Michel Carrouges, solidement ancré à la Foi traditionnelle, sait condamner chez les iconoclastes de la poésie leur prétention à la déification par le verbe poétique et par le rêve. Il a rédigé un magistral traité : La Mystique du Surhomme, pour dénoncer chez l'écrivain moderne les manifestations constantes de l'esprit prométhéen, hérité de Hegel et de Nietzsche. (Toutefois, quel beau privilège que cette largeur du regard !). Il prétend bien aussi tirer un parti positif des recherches surréalistes, ne serait-ce qu'en vue de l'exploration des zones obscures de l'homme.

C'est dire tout l'intérêt et le profit que l'on peut attendre d'une conférence de Michel Carrouges à Angers, devant le public lettré du cercle Joachim du Bellay, toujours curieux du monde des Lettres et de l'Esprit.

Maurice Fourré

Le Courrier de l'Ouest

20-21 février 1950.



L'OPINION DE M. MICHEL CARROUGES SUR LE SURRÉALISME


Nous pensons que la conférence de M. Michel Carrouges appellera de nombreux commentaires de la part de ses auditeurs d'hier. Le surréalisme, dont M. Courville, président du Cercle Joachim du Bellay, a dit fort justement qu'il était "révélateur de l'effervescence de la pensée moderne", est un sujet qui attire les publics avec la même puissance qu'il excite la verve des critiques. Et cela d'autant plus inéluctablement que, comme le rappelait M. Carrouges au début de sa conférence, "le surréalisme est assez vaste et complexe pour que l'on puisse l'envisager sous de multiples aspects".

C'est sous l'aspect particulier de la nature intime de la dialectique que M. Carrouges avait choisi de considérer le surréalisme, une dialectique qui s'éclaire, dit le conférencier, "dans la notion du point suprême".

Le commentateur de Kafka, l'analyste de La mystique du surhomme, avait habitué ses lecteurs aux subtilités de la philosophie. À cet égard, le conférencier, auquel on pourrait peut-être reprocher un ton de voix un peu monotone, n'a pas démenti l'écrivain. De même on sentait dans sa causerie d'hier le même essai de compréhension que dans ses ouvrages, surtout dans cette Mystique qui est son œuvre essentielle, et dont nous nous sommes plu à reconnaître les hautes qualités.

Mais le surréalisme est un sujet autre que celui de cet ouvrage. Et si l'auteur en a parlé dans la Mystique, ce ne fut qu'occasionnellement. On peut donc dire que la conférence d'hier permettait à M. Carrouges d'exprimer ses idées sur un sujet encore inédit pour lui.

On pourrait un peu regretter que le terrain sur lequel le conférencier s'est placé ait été trop limité. Cela dit, on doit reconnaître qu'il a profondément "labouré" ce terrain. Si même on demande - et M. Carrouges n'y est pas hostile - à examiner encore la conception qu'il se fait, on ne peut nier qu'il ait poussé ses investigations le plus possible. Par lui, on sait maintenant que le surréalisme, par le truchement de cette notion du "point suprême", s'apparente aux doctrines ésotériques les plus anciennes et qui sont d'origine religieuse.

Avec détails, M. Carrouges a analysé cette notion, comparant le "point" surréaliste aux symboles mathématiques. C'est par ce point qui symbolise la totalité du monde dans ce qu'il a de connu et de connaissable dans l'avenir que s'ordonnent toutes les perspectives surréalistes. Le surréalisme, en effet, dépasse, par ses conceptions, la raison raisonnante et fait appel à une logique plus large.

M. Carrouges a également exprimé l'intéressant rappel sur le rôle de l'inconscient comme source de poésie et moyen de communication avec le monde, sur l'écriture automatique, laquelle, dit le conférencier, peut trouver une origine dans le "délire divin" dont parle Platon.

M. Carrouges a introduit dans sa conférence un second développement sur le surréalisme et le Christianisme. Il reconnaît, à ce propos, que le surréalisme manifeste "du ressentiment" contre le Christianisme. Mais, rappelant certaines de ses origines religieuses, quoique laïcisées, il ajoute que le surréalisme a des aspirations spiritualistes. Il a cherché à deviner l'homme et, pour ce faire, employé des moyens d'investigation sur lesquels l'auteur ne fait pas de réserve et qui l'ont, au contraire, aidé dans ses propres recherches.

"Nous sommes, conclut M. Carrouges, en face d'un drame humain, de la loyauté duquel on ne peut douter et que, par devoir d'esprit, nous devons chercher à comprendre. Les attaques sont dues aux incompréhensions. Quelles que soient les réserves que puisse élever un chrétien, le surréalisme pose un problème qui mérite examen".

Sans aucun doute, nous le reconnaissons bien volontiers avec M. Carrouges, en nous demandant toutefois si le "recul" nécessaire n'est pas maintenant suffisant pour apporter enfin, non pas une solution, car les problèmes humains sont aussi vieux que les hommes et les accompagnent au cours des siècles, mais un jugement d'ensemble. M. Carrouges a prononcé le sien en le nuançant. Mais il a déclaré lui-même qu'il ne pouvait dans le cadre d'une conférence envisager son sujet que dans un aspect. Celle-ci a donc été une précieuse contribution au débat sur le surréalisme, sans pour autant pouvoir prétendre en être la conclusion.


M.G.

Le Courrier de l'Ouest

25 février 1950