Fourré avant Fourré II


par Jean-Pierre Guillon


Dans le présent numéro de Fleur de Lune, Claude Merlin revient sur la nouvelle de jeunesse de Fourré, intitulée Une Ombre qui, dans l'état actuel de nos recherches, est toujours portée disparue. Dans le numéro 15 de notre bulletin, nous accordions une large place à ces œuvres de jeunesse, trois au total avec l'Ombre évanescente, dont deux sont parues en volume il y a une vingtaine d'années - 1984 pour une Conquête, 1985 pour Patte-de-Bois.

Par la force des choses, ces premières œuvres du jeune Maurice Fourré, étant simplement parues dans des revues du début du siècle - qui en proposaient des quantités à leurs lecteurs - restèrent quasiment sans écho. Cinquante ans plus tard, avec l'annonce de la parution de la Nuit du Rose-Hôtel, qui leur conférait une tout autre dimension, il commença à en être autrement. On a déjà pu lire, dans Fleur de Lune n° 1, les avis de Jean Paulhan sur le lointain Patte-de-Bois


... Si la matière en est plus commune, j'y reconnais déjà ce trait inflexiblen cette hauteur, et - comment dire ? - ce sens des métamorphoses qui donne son prix à La Nuit du Rose-Hôtel ...


ainsi que d'André Breton


... Je me suis extrêmement plu à y retrouver vos dons sensibles et l'amorce de ce ton, qui n'appartient qu'à vous ... (Lettre à Fourré, 12 juin 1950)


L'amorce d'un ton singulier, c'est aussi de cette façon qu'en jugèrent, par rapport aux œuvres ultérieures, qu'ils connaissaient bien, ceux à qui il m'arriva, l'amitié aidant, de transmettre ces vieux textes tombés dans l'oubli poussiéreux des bibliothèques (je revois le conservateur des collections de l'Arsenal, ravi d'avoir à retrouver pour moi et avec moi, dans ses rayons souterrains "des choses si peu banales, et qu'on ne me demande jamais !").

On verra que ces quelques lettres, si elles ne constituent pas des critiques littéraires à part entière, méritent d'être versées au dossier de ce que je me suis plu à intituler, dès l'avant-dernier numéro de la revue, Fourré avant Fourré.

La première est de Vincent Bounoure, un de mes amis, passionné comme moi de mythes, de surréalisme et des arts lointains.


... Pour moi, ce ne fut pas qu'un petit plaisir de lire Une conquête, bien agréablement ficelé par tes soins. J'ignore quel est, dans le résultat , la responsabilité du Fourneau (éditeur de la nouvelle, NdR), mais il me plaît bien. Peut-être faut-il avouer que ce texte de jeunesse n'ajoutera pas grand-chose à la gloire de Fourré. Cependant, comme s'y manifeste avec éclat le goût des situations ambiguës et des objets équivoques, j'aime à y voir les premiers moments de la poétique du Rose-Hôtel, sans doute encore un peu engoncée dans la défroque du récit, nouvelle ou roman : c'est bien le même mouvement, ce qui sera plus tard la souriante inquiétude ... (Lettre du 1er octobre 1984).


À la même époque, et sur la même lancée, Philippe Audoin eut l'occasion de me confier, le 2 août 1984 :


... J'ai lu d'emblée ta préface et tes notes, puis attendu un peu pour aborder une Conquête. C'est tout-à-fait (sic) bien, ce petit texte, bien meilleur que Patte-de-Bois. La perversité y a quelque chose de nerveux, d'élégant, et c'est très légitimement que Fourré se recommande de Laclos. Il serait intéressant de relire à partir de là l'histoire de Philibert d'Orgilex (sic) dans La Marraine. On sentirait, il me semble, les éléments d'une continuité. Belle trouvaille, cher Jean-Pierre, et bel habillage en effet ! Merci de l'envoi. Je n'espérais pas, en m'employant, déjà-jadis, à réveiller Fourré, que le lâché de son fantôme ferait d'aussi belles vagues. C'est toi qui y présides. Les approches universitaires sont d'un moindre intérêt.

Bienvenue à toi, enfin, en Bretagne. Je connais aussi l'admirable Faou : quelle tanière pour un blaireau de ta sorte !


Auparavant, avant que Patte-de-Boisne paraisse en volume, j'en avais transmis le texte à Jean Petiteau, le neveu de Fourré, lequel, ne connaissant pas les œuvres de jeunesse de son oncle, m'écrivait ceci, le 7 janvier 1983 :


Cher ami,

Votre lettre m'a rempli de joie. J'ai lu avec admiration la nouvelle que vous avez découverte. Vos efforts, dont je vous suis très reconnaissant, sont récompensés par la qualité de ce texte. Je retrouve les deux aspects de Maurice, une certaine méchanceté, et même, une certaine férocité, tempérées par les regrets de cette méchanceté ou de cette férocité. J'avais dit un jour à mon oncle qu'il s'apparentait à Jean Lorrain, ce qui d'ailleurs l'avait fort mécontenté. Cette nouvelle est évidemment très 1900. Il a dû l'écrire très jeune car j'y trouve (mais peut-être je me trompe) des traces de rêveries d'un jeune homme chaste. Il m'avait dit un jour (ceci entre nous) qu'il avait découvert l'amour assez tardivement. Il s'est bien rattrapé ensuite.

Je fais photographier les trois lettres par un professionnel et je vous les enverrai.


Sans se concerter, les auteurs de ces lettres sont d'accord : Fourré avant Fourré, ce n'était pas encore Fourré ... Et contrairement à ce qui se passe généralement, les œuvres de jeunesse n'annoncent pas celles du vieil auteur, mais sont, bien plutôt, éclairées par elles.


Voilà. Clôture, donc, mais provisoire (car qui sait ?) des épisodes juvéniles.